CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
cap de Bonne-Espérance, le nombre des catholiques a doublé ou triplé, dans la Grande-Bretagne, sous le pontificat de Pie IX. Ce résultat est dû aux mêmes causes; l'émigration irlandaise d'une part, et de l'autre les conversions de protestants. Il a été accéléré par le rétablissement de la hiérarchie catholique, que nous avons racontée en son temps.
Le nombre des prêtres catholiques en Angleterre et en Ecosse, depuis l'intronisation de Pie IX, s'est élevé de 820 à 1968; celui des éghses et chapelles de 626 à 1268, celui des communautés rehgieuses de 80 à 367, celui des écoles et collèges de 500 environ à 1300.
Le nombre des sièges archiépiscopaux ou épiscopaux et des vicariats apostoliques créés par Pie IX dans tout l'empire britannique, n'est pas inférieur à 125.
Enfin, ce qui explique tout le reste, le nombre des dignitaires ou ministres de l'Eglise anglicane, qui, dans le même' laps de temps, se sont fait recevoir dans l'Eglise catholique, dépasse un milUer.
Dans un de ses discours, M^' Capel a signalé ce fait : a On pourrait à peine trouver une famille en Angleterre qui ne dût avouer que l'un ou l'autre de ses membres, ou au moins une de ses connaissances, a quelque lien avec l'Eglise catholique ou observe une des pratiques de cette Eglise, soit l'adoration du saint Sacrement, soit la confession auriculaire, soit la dévotion à la sainte Vierge ou le respect des saints... Ce mouvement, ajoute l'orateur, est si puissant dans ses proportions et si vivant dans son action, qu'aucun pouvoir sur terre, aucune persécution du protestantisme, du gouvernement ou de la presse ne serait capable de le supprimer... Les catholiques n'auraient pas puréahser par eux-mêmes ce qui s'accomplit aujourd'hui par l'action d'un parti qui appartient a l'Eglise d'Angleterre... Du haut de ses chaires, ce parti a rendu familières aux oreilles du public anglais des expressions que les catholiques n'auraient jamais pu répandre au même degré (grand'messe, sacrifice, prêtre, sacrement, confession, etc..) Le mouvement a produit ce résultat que beaucoup d'hommes sont devenus sérieusement religieux et ne croient plus que le service de Dieu n'est qu'une occupation du dimanche seulement... Enfin, le même esprit de Dieu qui a soufflé
sur les eaux au commencement des choses, passe maintenant sur la nation anglaise et la pousse vers la vérité catholique. »
Sur 264- prêtres du diocèse de Westminster, il y en a 46, plus d'un sixième par conséquent, qui ont été membres de l'Eglise officielle d'Angleterre. « Il ne se passe pas une semaine, ajoutait l'orateur en parlant de lui-même, sans que je reçoive 4 ou 5 ritualistes dans l'Eglise catholique. Notre habileté n'y est pour rien. Ce sont des personnes avec lesquelles nous n'avions eu aucune relation jusqu'au moment où elles viennent à nous avec cette décision sérieuse qui les caractérise tout particulièrement (1). »
(1) Le R. p. Rowe, religieux de l'Oratoire de Londres , a raconté un événement qui , dans sa vie, est un fait réel, mais qui est en même temps une sorte d'allégorie de ce qui est arrivé à une foule de ses compatriotes et coreligionnaires de naissance.
Le R. P. Rowe appartient à une famille considérable du comté d'York. Né dans la religion anglicane , il fit ses études à l'Université de Cambridge , où, grâce à son esprit distingué et à une brillante instruction, il fut appelé bientôt à professer la théologie protestante. Il occupait avec distinction ce poste depuis une dizaine d'années, lorsqu'un événement étrange, arrivé sous ses yeux à Cambridge, donna une tout autre direction à sa vie. Il y avait, à l'extrémité de la bibliothèque du collège, une porte que jamais personne n'avait ouverte et qui paraissait condamnée depuis des siècles. Un jour de vacances, où une douzaine de jeunes docteurs, au milieu desquels était le professeur Rowe, se trouvaient réunis dans la bibliothèque, il leur vint l'idée de savoir ce qu'il y avait derrière cette porte. On la force ; on pénètre dans une chambre obscure; elle était pleine de livres. Etonnés , les jeunes professeurs s'emparent de ces livres, les parcourent, et bientôt les dévorent avec avidité : c'étaient des livres d'histoire ecclésiastiijue et de théologie. Ils se mettent donc à étudier ces livres, eux anglicans, nourris des doctrines de la Réforme et persuadés qu'elles contenaient le véritable esprit de l'Evangile.
Cependant, que voient-ils dans ces livres ? toute la tradition catholique depuis les apôtres jusqu'à Henri VIII, se perpétuant de siècle en siècle, toujours semblable à elle-même, et, ce qu'il y avait d'extraordinaire pour eux, parfaitement conforme à celle de l'Eglise romaine, qu'ils tenaient jusque-là pour entachée d'idolâtrie. La leçon qui ressort d'un pareil fait s'impose d'elle-même : puisque la tradition chrétienne est en tout conforme aux doctrines de l'Eglise romaine, c'est que celle-ci est dans le vrai. Ce fut aussi la conclusion que tirèrent les jeunes professeurs de Cambridge ; c'étaient des âmes sincères; ils n'hésitèrent point et embrassèrent la foi catholique , abandonnant en masse, et non sans verser des larmes, cette école où s'était écoulée leur jeunesse.
Ce. n'était point un petit sacrifice, cependant. Outre qu'ils s'exposaient à être reniés ou déshérités par leurs familles, ils perdaient les traitements attachés à leurs fonctions : le moindre n'était pas au-dessous de dix mille francs.