‹ Pie IXChapitre 27 sur 288 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

L'image de Pie IX, comme autrefois celle de Napoléon I" en France, se trouvait dans toutes les chaumières et dans tous les cabarets, cafés et estaminets d'Italie; il y a longtemps qu'elle a été chassée de ces derniers par le portrait de Garibaldi ; mais dans les chaumières elle est restée et restera. Les Italiens ont toujours aimé à choisir des parrains illustres pour leurs enfants. Cet usage se tourna en manie, à partir du mois d'octobre 1847, où Victor-Emmanuel, le même qui devait plus tard abreuver Pie IX de tant d'amertumes, supplia Pie IX de tenir sur les fonts baptismaux sa fille Maria Pia, aujourd'hui reine de Portugal. Victor- Emmanuel était alors prince de Piémont. Il subissait encore la tutelle de son père Charles-Albert, esprit aventureux mais honnête, et les inspirations de sa femme, Marie-Adélaïde-Françoise d'Autriche, qui fut une sainte. Leur exemple trouva de nombreux imitateurs, avec ou sans l'agrément du souverain Pontife. On n'a qu'à ouvrir les registres de baptême des années 184.7 et 1848, en Italie, on y trouve des milliers d'enfants des noms de Pie ou de Pia (1).

Non-seulement les cathohques, mais les schismatiques, les hérétiques, les infidèles célébraient le nom de Pie IX. Le sultan envoyait une ambassade extraordinaire au nouveau Salomon. Les juifs, déU^Tés de la réglementation exceptionnelle qui fermait les

(1) La mode a changé depuis. Napoléon III qui, lui aussi, avait choisi Pie IX pour parrain de son fils, étant devenu le protecteur avoué de la révolution italienne, il naquit dans la Péninsule une foule de Napoléons, en compagnie d'un certain nombre de Giuseppe (Joseph), ce qui visait intentionnellement, non l'époux de la Vierge Marie, mais Garibaldi et Mazzini, qui s'appelaient Giuseppe tous les deux. Plus tard, après Sedan, un autre courant s'établit. Les calculs baptismaux se tournèrent vers le Nord. On demanda à l'Eglise d'agréer comme parrains, c'est-à-dire comme garants de l'éducation chrétienne des nouveaux-nés, les plus cruels persécuteurs de l'Eglise. C'était une ironie voisine du sacrilège, et l'archevêque de Florence se vil obligé de faire une circulaire pour informer ses ouailles que le prince de Bismark étant hérétique, ne saurait être accepté comme parrain d'enfants catholiques.

Telle est la mobilité des peuples, et surtout des Italiens. Mais celui qui eût pu prédire alors d'aussi complets revirements se serait fait lapider.

On peut dire même qu'en 1847 l'idolâtrie pour Pie IX allait jusqu'au burlesque chez beaucoup de gens, qui exigeaient des œufs dans tous leurs repas, par la raison que l'œuf renferme les deux couleurs pontificales , blanc et jaune.

portes du Ghetto chaque soir après V Angélus, aussi bien que du tribut spécial , plus humiliant qu'onéreux , que l'usage les contraignait d'apporter en grande pompe, le premier jour du carnaval de chaque année, les juifs chantaient ses louanges et lui offrirent un calice antique. Les uns le saluaient comme un prophète, les autres n'hésitaient pas à lui donner le nom de Messie. Ils l'acclamaient, avec Rome tout entière, portant des palmes dans leurs mains, et s'écriaient sur son passage, comme leurs aïeux à l'entrée de Jésus à Jérusalem : Gloire au fils de David I Béni soit le roi débonnaire qui vient au nom du Seigneur/ Hosanna au plus haut des cieux !

Un jour, le bruit se repandit que Pie IX était alité. A cette nouvelle, grande rumeur chez les Romains ; tous voulaient s'assurer par eux-mêmes de l'état de sa santé. Mais cette visite devant être un peu bruyante pour un malade, on résolut de n'envoyer qu'une députa tion. En conséquence, quatre transteverins se présentèrent au Quirinal et demandèrent à voir le Saint-Père. Ce n'était pas un jour d'audience publique, aussi refusait-on de les introduire, ce qui leur sembla la preuve de la gravité du mal. Enfin on consulta Sa Sainteté, qui ordonna de les faire entrer. « Eh bien! mes enfants, que désirez- vous ? — Rien, Santo Padre, nous voulons seulement vous voir. Le bruit court au Transtevère que vous êtes souffrant, et nous sommes venus nous assurer de la vérité. » Le Pape les remercia, les tranquilhsa, leur prouva qu'il se portait bien, puisqu'il travaillait, et les congédia avec bonté. « Santo Padre^ dirent-ils en se retirant, Votre Sainteté voit que si jamais elle a besoin de nous, nous sommes là ! »

Un paysan, frère de lait de Pie IX, étant venu le voir au Quirinal, le Pontife, après lui avoir demandé affectueusement des nouvelles de sa mère et de tout le village, craignit qu'il n'eût été amené par le besoin, et le questionna sur le motif de sa visite. « Saint^Père, dit le paysan, je ne manque de rien, et je suis venu d'abord pour le plaisir de vous voir, ensuite pour vous garder. Nous autres, bonnes gens, nous avons peur de tout pour notre Pape, mais ma présence ici tranquilUsera beaucoup de monde, car moi, du moins, je ne puis

Page 1