CHAPITRE CINQUIÈME
la voie du libéralisme, plus loin qu'il n'eût voulu aller? On est tenté de croire à ce calcul, lorsqu'on relit la lettre de Mazzini à Pie IX. On se rappelle involontairement le prince des ténèbres transportant au faite du temple Celui qui est la vérité même et qui va commencer sa carrière publique , et lui disant : « Contemplez tous les royaumes du monde et la gloire qui les accompagne; je vous donnerai toutes ces choses si, vous prosternant devant moi, vous m'adorez. »
« Saint-Père, écrivait Mazzini le 8 septembre 1847, j'étudie vos démarches avec une espérance immense... Soyez confiant, fiez-vous à nous...; nous fonderons pour vous un gouvernement unique en Europe; nous saurons traduire en un fait puissant l'instinct qui frémit d'un bout à l'autre de la terre italienne; nous vous susciterons d'actifs appuis au milieu de tous les peuples de l'Europe; nous vous trouverons des amis jusque dans les rangs autrichiens ; nous seuls, parce que seuls nous avons unité de but, et que nous croyons à la vérité de notre principe. Je vous écris , parce que je vous crois digne d'être l'initiateur de cette vaste entreprise. Si j'étais auprès de vous, je prierais Dieu de me donner la puissance de vous convaincre par le geste, par l'accent et par les larmes... »
Sincères ou feintes, les espérances du grand agitateur étaient une illusion en ce qui concernait Pie IX ; mais peu lui importait, pourvu qu'il les fît partager aux populations. Son but éLait de paraître avoir enrôlé l'Eglise dans les. rangs de la démagogie. Là est tout le secret de ses dithyrambes et de ceux de ses amis, à la gloire de Pie IX. Un d'entre eux a dévoilé , à propos de Gioberti , cette perfidie savante.
a LîindiiTérence politique du peuple était l'écueil contre lequel avait échoué jusqu'ici la révolution italienne. Il y avait deux Italies : l'Italie des lettrés, des avocats, des médecins, des artistes, des étudiants ; et l'Italie des paysans, des travailleurs, des prêtres et des m^oines. De la première sortaient les conspirations libérales; la seconde voyait passer les révolutions, apparaître et disparaître le drapeau tricolore, sans s'en soucier le moins du monde...; c'est que pour entrer dans le libéralisme, il fallait se sentir la force d'affronter les censures ecclésiastiques. Or le peuple se confessait... Il n'y avait
donc que deux moyens de faire pénétrer les idées nouvelles dans la conscience populaire : ou la soustraire à la direction du clergé, en changeant la forme religieuse en même temps que la forme politique, ou persuader au clergé de se mettre lui-même à la tête du mouvement libéral. Les carbonari avaient essayé du premier moyen; Gioberti voulut tenter le second. Pèlerin aventurier de la liberté, il se mit en chemin pour planter le drapeau tricolore sur le dôme de Saint- Pierre (1). »
Mais écoutons Mazzini lui-même, Mazzini, ce conspirateur émérite, dont la profession était de conspirer, et qui vécut de cette profession comme d'autres vivent de peinture ou de médecine, Mazzini, le véritable père de l'unité italienne, la tête de la révolution, dont Garibaldi n'a été que le bras, Napoléon III la dupe, et Victor-Emmanuel le protégé.
« Profitez, écrivait-il aux agents des sociétés secrètes, profitez de la moindre concession pour réunir les masses, ne fut-ce que pour témoigner de la reconnaissance. Des fêtes, des chants, des rassemblements, des rapports nombreux établis entre les hommes de toutes les opinions, suffisent pour faire jaillir les idées, donner au peuplé le sentiment de sa force et le rendre exigeant.
» Le concours des grands vous est indispensable dans un pays de féodalité. Si vous n'avez que le peuple, la défiance naîtra du premier coup : on l'écrasera. S'il est conduit par les grands, les grands serviront de passeport au peuple. L'Italie est encore ce qu'était la France avant la Révolution; il lui faut ses Mirabeau, ses Lafayette. Un grand seigneur ne peut être retenu par ses intérêts matériels, mais on le prend par la vanité : laissez -lui le premier rôle tant qu'il voudra marcher avec vous. Il en est peu qui veuillent aller jusqu'au bout; l'essentiel est que le terme de la grande révolution leur soit inconnu. Ne laissons j amais voir que le premier pas à faire.
» En Italie, le clergé est riche de l'argent et de la foi du peuple. Il faut le ménager dans ces deux intérêts, et autant que possible, utiliser son influence. Si vous pouviez, dans chaque capitale, créer un
(1) J. Moolanelli, Le parti nafional rtaiieit.