CHAPITRE CINQUIÈME
Savoiiarole, nous ferions des pas de géants. Le clergé n'est pas ennemi des institutions libérales : cherchez donc à l'associer à ce pre mier travail, que l'on doit considérer comme le vestibule obhgé de l'édifice égalitaire... Promettez-lui la liberté, et vous le verrez marcher avec vous.
» En Italie, le peuple est encore à éclore ; mais il est prêt à déchirer l'enveloppe qui le retient. Parlez souvent, beaucoup et partout, de ses misères et de ses besoins. Le peuple ne s'entend pas ; mais la partie agissante de la société se pénètre de sentiments de compassion pour lui, et tôt ou tard elle agit. Les discussions savantes ne sont ni nécessaires, ni opportunes. Il y a des mots régénérateurs qui contiennent tout ce qu'il faut, et que vous ne devez cesser de répéter au peuple : liberté, droits de l'homme, pi^ogrès, égalité, fraternité, voilà ce que le peuple comprendra, surtout si on y oppose les mots de despotisme, privilèges, tyrannie, esclavage, fanatisme, réaction, etc., etc. Le difficile n'est pas de connaître le peuple, c'est de le réunir. Le jour où il sera réuni sera le jour de l'ère nouvelle.
»... Un roi donne une loi plus libérale, applaudissez en demandant celle qui va suivi^e. Un ministre montre des intentions progressives : donnez-le pour modèle. Un grand affecte de bouder ses privilèges : mettez-vous sous sa direction. S'il veut s'arrêter, vous êtes toujours à temps de le laisser; il restera isolé et sans force contre vous, et vous aurez mille moyens de rendre impopulaires ceux qui se tourneront contre vos projets. Tous les mécontentements personnels, toutes les déceptions, toutes les ambitions froissées peuvent servir la cause du progrès, pourvu qu'on leur donne une bonne direction.
» L'armée est le plus grand obstacle au progrès du socialisme : toujours soumise par son éducation, par son organisation, sa discipline et sa dépendance, elle est un puissant levier pour le despotisme. // faut la iMralyser par l'éducation morale du peuple. Quand on aura fait passer dans l'opinion générale l'idée que l'armée , faite pour défendre les intérêts du pays, ne doit, dans aucun cas, se mêler de politique intérieure, mais doit respecter le peuple, on pourra marcher sans elle, et même contre elle, sans danger... Le clergé n'a
que la moitié de la doctrine sociale; il veut, comme nous, ia fraternité , qu'il appelle la charité , mais sa hiérarchie et ses habitudes en font un suppôt d'autorité , c'est-à-dire de despotisme. 11 faut prendre ce qu'il y a de bon et couper le mal. Tâchez de faire pénétrer l'égalité dans l'Eglise, et tout marchera. La puissance cléricale est personnifiée dans les Jésuites. L'odieux de ce nom est déjà un puissant levier pour les socialistes ; servez-vous-en.
»... Quand un grand nombre d'associés, recevant le mot d'ordre pour répandre une idée et faire l'opinion publique, pourront se concerter pour un mouvement, ils trouveront le vieil édifice percé de toutes parts, et tombant comme par miracle au moindre souffle. Ils s'étonneront eux-mêmes de voir fuir, devant la puissance de l'opinion, les rois , les seigneurs , les riches et les prêtres , qui formaient la carcasse du vieil édifice social. Courage donc, et persévérance ! »
N'y a-t-il pas , dans cet ensemble de maximes , toute une théorie infernale qui dénote que son auteur avait « le génie de l'art? » Comme ce Mazzini connaissait bien le cœur de l'homme et le fond de la sottise humaine ! Et combien il serait à désirer que les honnêtes gens méditassent ces maximes, pour les déjouer, comme d'autres s'en pénètrent pour les mettre en action !
Mais le moteur des sociétés secrètes avait des complices jusqu'au sein des gouvernements. Le chef de l'un des plus puissants d'entre eux, lord Paljnerston, premier ministre de la reine d'Angleterre, nourrissait contre le cathohcisme une haine de sectaire. De plus , il " eut toujours pour mobile dirigeant de sa politique extérieure ce principe d'égoïsme que les Iles Britanniques sont d'autant plus calmes et plus prospères que le continent est plus troublé. Il s'empressa donc d'envoyer en Italie un plénipotentiaire que personne , sauf Mazzini, ne lui demandait. Il l'envoya avec la mission ostensible de donner de bons conseils aux souverains , mais avec l'ordre secret de ne rien épargner pour soulever Naples, Florence, et surtout Rome.
Lord Minto, couvert par les imnuniités diplomatiques, devint bien vite le centre de ralliement des exaltés, la plupart amnistiés de la veille, et tous conspirateurs du lendemain. Dans ses salons aristocratiques se rencontraient pêle-mêle l'épicier Galetti, plus tard mi-