CHAPITRE CINQUIÈME
au Quirinal pour demander la bénédiction du Pape, une voix cria au milieu du silence de tous : a Plus de prêtres aux affaires ! » Pie IX, laissant tomber sa main déjà levée pour bénir, s'écria de manière à être entendu de toute la place : « Certains cris, où je ne reconnais pas le coeur de mon peuple, sont proférés par des gens inconnus. Je ne puis, je ne dois, je ne veux les entendre. Non posso, non debbo, non voglio ! Ainsi donc, à la condition expresse que vous serez fidèles au Pontife et à l'Eglise... — Oui, oui, nous le jurons , très-Saint- Père ! cria alors la foule en se jetant à genoux. — <( A cette condition, reprit Pie [X, je prie Dieu de vous bénir comme je vous bénis tous du fond du cœur ! » Cent mille têtes s'inclinèrent aussitôt; le peuple, le vrai peuple retrouvait toute vive, au son de cette voix paternelle, son ardente et pieuse affection : nul démagogue, en ce moment , n'eût osé essayer une protestation , même par un geste ou une attitude.
La milice civique de Rome ressemblait à toutes les gardes nationales du monde. Quelques ambitieux, forts du bruit plus que de la besogne qu'ils faisaient, quelques vaniteux, charmés de parader en galons, quelques hommes dévoués, décidés à remplir sérieusement leur devoir, et à côté de ceux-là, beaucoup de gens bien intentionnés, mais faibles, et qui ne demandaient pas mieux que de contribuer au maintien de l'ordre, pourvu que ce fût sans péril : tels étaient les éléments qui la composaient.
Le 20 février, Pie IX réunit les bataillons de la garde civique au Vatican et les passa en revue. La joie qu'ils firent éclater à sa vue et la chaleur de leur accueil lui rendirent un peu de confiance, et peu s'en fallut qu'il ne partageât les illusions persistantes d'une partie de son entourage, illusions qu'il n'avait jamais eues, même le jour où cédant à la nécessité des temps, il avait signé l'institution de la garde civique : il remercia avec effusion (( cette armée conservatrice de la paix et de la tranquillité publique, » bénit les officiers et les soldats, pour eux et leurs familles, et les renvoya pleins d'enthousiasme. Mais la semaine n'était pas écoulée, que la garde nationale laissait exhumer par les clubs les trois couleurs des émeutiers de 1831, rouge, blanc et vert, et les substituait sur ses drapeaux
aux deux couleurs pontificales, blanc et jaune. On put mesurer, à cet aspect, le chemin qu'on avait fait depuis un an.
On apprenait en même temps que des constitutions étaient décrétées à Naples, à Turin, à Florence, que la république était proclamée à Paris, et que Berlin, Vienne, Milan avaient leurs barricades. Des tètes plus solides que celles des patriotes romains auraient été ébranlées du contre-coup de tant d'événements survenus en un mois. Chaque journée avait ses manifestations, chaque soirée ses illuminations. On promenait les trois couleurs parle Corso, sous une voûte de bannières, à la clarté sinistre des torches, et au bruit de clameurs incohérentes qui se taisaient tout à coup devant le palais de l'ambassade d'Autriche, en même temps que les torches s'éteignaient en signe de deuil. Mais torches et clameurs se relevaient devant l'église du Gesu, où l'on s'arrêtait pouT crier à satiété : Mort aux jésuites?
Le sénateur de Rome, prince Corsini, accompagné des membres de la municipalité, se présenta devant Pie IX pour lui demander, ou plutôt lui imposer une constitution : « Rome, disait-il, ne pouvait rester plus longtemps en retard des autres capitales italiennes. — Les événements qui se précipitent expliquent assez votre demande, répondit le Pape. J'espère, dans peu de jours vous faire part de mes résolutions. » Le 9 mars, Rome apprit que le cardinal Ferretti avait donné sa démission et que le cardinal Antonelli devenait secrétaire d'Etat.
AutoneUi, fils d'un biîcheron de Sonnino, près Terracine, n'avait pas encore quarante- deux ans. Esprit souple, fécond en ressources, mais d'une rare énergie que déguisaient, aux yeux du vulgaire, les dehors les plus aifables, il s'était rendu populaire, sous le cardinal Ferretti, comme ministre des finances. Avec lui entrèrent au gouvernement trois hommes tout à fait nouveaux, MM. Minghetti, Sturbinetti et Galetti, choisis parmi les plus inofifensifs (on le croyait du moins) des clubistes influents que dirigeait Mazziui et que protégeait lord Minto.
Le nouveau cabinet fut accueilli comme un ministère de transition. Il ne devait pas durer deux mois.
A peine était-il installé, qu'une troupe de fanatiques se porta à