CHAPITRE CINQUIÈME
l'attaque du Gesu. Ils étaient armés de haches et de poix brûlante; les uns chantaient le Miserere ou le De profundis, les autres criaient : Des suaires! ouvrez les fusses! et parodiaient les cérémonies funèbres, comme s'il se fût agi d'enterrer tous les jésuites, habitants de cette maison paisible. Un autre jour on afficha sur la porte cette inscription Est locanda; maison à louer. La garde civique regardait et ne disait rien. Seul, un jeune prêtre qui avait servi dans l'armée française et qui devait être un jour ministre des armes, l'abbé de Mérode osa se frayer un passage à travers la foule, arracha l'écriteau et dit aux émeutiers : « Ce que vous faites là est une lâcheté ! » Et la foule, d'abord interdite, applaudit à son courage. Mais vainement les habitants du Transtevère, apprenant ce qui s'était passé, vinrent-ils s'oflrir au P. Roothaan, général des jésuites, pour le défendre et le venger, et prouvèrent-ils sur-le-champ que la chose était possible, en fermant le café des Arts, quartier général des clubistes. Vainement Pie IX fit-il affîcber une proclamation où on lisait :
« Romains, et vous tous nos fils et nos sujets, écoutez encore une fois la voix d'un Père qui vous aime et voudrait vous voir aimés et estimés de tout l'univers. Rome est le siège de la religion; sous les diverses formes d'où résulte l'admirable variété qui rend si belle l'Eglise de Jésus-Christ, les ministres de la religion y eurent toujours leur demeure... Respectez-les, et épargnez-vous un scandale qui jetterait le monde entier dans l'étonnement et la plupart de nos sujets dans l'affliction. Les faits de même genre survenus ailleurs remplissent déjà d'amertume le cœur de votre Pontife : épargnez-vous la honte de porter cette amertume au comble! Si, parmi les religieux, il se trouve des criminels dignes de votre réprobation, le recours aux voies légales vous reste toujours ouvert... »
Les jésuites refusèrent d'être défendus par la force. Quant à avoir à se défendre devant les tribunaux, comme Pie IX semblait l'espérer, ils l'eussent vainement attendu ; la Révolution traîne depuis cent ans les jésuites devant l'émeute, mais jamais devant la justice régulière; elle sait mieux que personne qu'elle poursuit en eux des innocents. Ils se dispersèrent donc. La plupart quittèrent Rome ; quelques-uns toutefois y restèrent cachés. Parmi les ppieonnes qui
leur donnèrent asile, on cite deux Français, le duc de Cadore et le comte Rampon, et un Anglais, lord Clifford.
Pie IX ne voulut pas laisser partir les jésuites sans leur témoigner par une déclaration solennelle, son estime et ses regrets. Le même jour, 30 mars, il fit publier sous le nom de Statut fondamental, la constitution annoncée récemment au sénateur Gorsini : « Nous aurions aimé, disait-il dans le décret de promulgation, laisser à l'expérience le temps de se prononcer sur les résultats de la représentation provinciale dont, les premiers en Italie, nous avions gratifié nos Etats. Mais puisque les princes, nos voisins, ont jugé que leurs sujets sont mûrs pour une constitution plus étendue, nous ne voulons pas tenir nos peuples en moindre estime ni compter moins sur leur reconnaissance, non pas envers notre humble personne, pour laquelle nous ne demandons rien, mais vis-à-vis de l'Eglise et du Siège apostolique... »
Pie IX n'était pas le seul souverain qui cédât malgré lui, mais il était le seul qui osât le dire. Encore cédait-il moins qu'aucun autre. Sa charte faisait du (( collège des cardinaux, électeurs du souverain Pontife, le sénat inséparable de celui-ci. » Il interdisait aux députés de jamais proposer aucune loi relative aux affaires ecclésiastiques, ou contraire aux règlements de l'Eglise, ou tendant â changer la constitution ; il se réservait non-seulement la sanction des lois , mais la faculté de dissoudre le Corps législatif, et il maintenait la censure contre les écarts de la presse. Voilà quel était, en plein mois de mars 1848, quand la révolulion était partout et bouleversait jusqu'aux intelligences ordinairement les plus sensées, voilà quel était ce fameux Pape démagogue, dont on a osé dire que c'est lui qui a tout fait, et que sur lui pèse la principale responsabilité des folies de cette époque.
Mais Pie IX, quelque préoccupé qu'il fût par les affaires de l'Etat, ne négligeait point pour cela celles de l'EgKse. Il venait de condamner en Prusse l'hérésie hermésienne, de régler dans les missions lointaines plusieurs questions intéressantes , d'instituer un patriarcat latin à Jérusalem, un archevêché à Babylone, ainsi qu'un archevêché nouveau et trois évêchés aux Etats-Unis , et d'adres-