CHAPITRE SIXIEME
renouvelèrent quelques jours après à la Cornuda. Toutefois ils se rallièrent sur le territoire pontifical, et n'en firent pas moins à Rome une entrée triomphale , couronnés de lauriers et sous une pluie de fleurs. Ensuite, après un déjeuner copieux, ofiert par la ville, dans le palais Doria, ils se portèrent à l'assaut du Gesu, qui était vide^ et là enfin ils se retranchèrent fortement.
Est-il possible à ces traits, de ne pas reconnaître le peuple que nous avons vu depuis, en 1866, s'obstiner à chanter victoire après ses désastres de Gustozza et de Lissa, désastres que non-seulement ses journaux et ses tribuns, mais ses généraux et son gouvernement ne consentirent jamais à avouer publiquement? Un tel peuple n'est pas mûr pour l'indépendance. Il peut, malgré son impuissance personnelle et ses défaites, réussir à se constituer un moment, par une adroite exploitation des rivalités de ses voisins ; mais un équilibre qui a tous ses points d'appuis en dehors est un équilibre factice, et l'édifice croulera dès que ses voisins s'entendront pour le laisser tomber, ou que l'un d'eux sera devenu assez fort pour ne plus craindre que les autres l'empêchent de le renverser.
Les Autrichiens, poursuivant les vaincus, réoccupèrent Ferrare. A cette nouvelle, si Pie IX en eût cru les orateurs des clubs, et même ceux du Conseil des députés, il se fût mis personnellement à la tête de ses troupes ; mais auparavant il se fût rendu dans la basilique de Saint-Pierre tendue de noir et encore assombrie par les cierges éteints, et de là il eût lancé solennellement l'anathème sur ceux qui venaient de violer la frontière pontificale, et d'attenter à l'indépendance temporelle du chef de l'Eglise. Ainsi le réclamait, entre autres, le journal VFpoca^ organe du ministère Mamiani. La Révolution, à ce moment-là, était toute ardeur pour la souveraineté pontificale; elle ne songeait pas à interdire au Pape l'usage de ses armes spirituelles quand il s'agit de défendre ses droits temporels ; mais ce moment fut court, et il ne revint point. Autres circonstances, autres maximes; il n'y a que le but qui ne change jamais.
Bien que la première violation de frontières fût trop évidemment le fait des pontificaux, comme nul n'ignorait qu'elle avait eu lieu malgré Pie IX, celui-ci n'hésita pas à protester auprès de la cour de
Vienne et du corps diplomatique, le 18 juillet 1848. Il envoya de plus au général autrichien Welden le cardinal Marini et le ministre Guarini, chargés d'offrir toutes les explications possibles, et munis de pleins pouvoirs pour négocier. L'Autriche, à qui il restait encore assez d'autres affaires sur les bras, consentit à se déclarer satisfaite. Ferrare fut évacuée de nouveau.
On peut dire que cette négociation pour la libération du territoire est le seul acte politique un peu important que Pie IX ait accompli du temps du ministère Mamiani. Pour tout le reste, le pape régnait, le ministre gouvernait.
« Pie IX prie, bénit et pardonne, » dit un jour Mamiani au Conseil des députés, dans les commencements de son ministère. Le Pontife- Roi ne pouvait accepter cette réduction de la moitié de ses droits et de ses devoirs. Il répondit -^aux députés qui lui apportèrent une adresse de la Chambre : (( Oui, î*ie IX prie, bénit et pardonne ; mais il lui appartient également de lier et de délier, et si, afin de pourvoir plus efficacement à la sauvegarde des intérêts publics , le Prince a appelé les Chambres à coopérer avec lui, le Pontife a besoin de sa liberté d'action pour tout ce qu'il croira devoir opérer dans l'intérêt de la religion et de l'Etat. Cette liberté doit être absolue. »
Du reste, le désaccord fut constant, aux Chambres comme partout, entre les déclarations du ministre et celles du souverain. Dans un discours-programme, dont il communiqua la minute à Pie IX avant de le prononcer, Mamiani avait parlé d'agents polonais envoyés par le gouvernement pontifical en Hongrie, pays alors insurgé contre l'Autriche. Le Saint-Père écrivit en marge : « Je n'en sais rien. » Le ministre lut son discours et se garda bien de mentionner la protestation du souverain Pontife.
Mamiani, esprit légèrement chimérique et révolutionnaire honnête, si on le compare aux Sterbini et aux Mazzini, avait prétendu servir deux maîtres à la fois. Il réussit à les perdre tous les deux successivement sans avoir contenté ni l'un ni l'autre.
Afin de relever l'esprit public et de secouer la torpeur (( à laquelle, disait-il dans une de ses circulaires, les Itahens sont trop enclins, non par nature, mais par leurs habitudes d'esclavage et de feinte, »