CHAPITRE SIXIEME
il imagina un stratagème étrange et qui , s'il en fut réellement l'auteur, ne prouvait guère qu'il fût lui-même au-dessus des habitudes qu'il déplorait. Le 30 juillet au soir, au moment où la population se répand dans le Corso, un courrier arrive haletant, couvert de poussière, comme un homme qui vient de faire une longue route, et criant à pleine voix : Victoire! Charles -Albert vient d'écraser les Autrichiens ! Aussitôt des manifestations s'organisent ; on se presse sous les fenêtres du ministre de Sardaigne ; on illumine de rue en rue; on se porte aux églises afin de les associer à la joie commune, et la soirée, et la nuit même s'achèvent au son des cloches et aux détonations de la mousqueterie.
Le lendemain, on veut contraindre le clergé hésitant à chanter un Te Deum. Mais une voix s'écrie : Frères, il y a là une affreuse mystification ! Le courrier d'hier était parti de Rome une heure auparavant ; il était sorti par la porte Angelica pour rentrer par la porte du Peuple, et il a reçu trois piastres pour sa peine.
La destinée fut cruelle ce jour-là envers les Romains. Un second courrier vint annoncer qu'efl'ectivement il y avait eu bataille entre Charles -Albert et Radetzky (c'était la première bataille de Custozza, livrée le 25 juillet 1848), mais que Charles-Albert en déroute reculait sur Villa-Franca, d'où l'on apprit bientôt qu'il était rejeté au delà du Mincio, puis de l'Oglio, puis de l'Adda.
L'effet de ces coïncidences fut fatal au ministère. Le 8 août, Mamiani remit son portefeuille au comte Edouard Fabri. Toutefois il resta le guide et le principal inspirateur de la nouvelle administration qui ne vécut que cinq semaines.
La situation présente pesait comme une sorte de remords sur l'âme droite et déhcate de Pie IX. Il lui répugnait de couvrir de son nom, devant le monde, des actes qui n'étaient pas les siens, et il ne cessait, depuis longtemps, de supplier la divine sagesse de le tirer de cette position fausse, dût-il être amené, par une autre plus tranchée et plus nette, à faire le sacrifice de sa vie. Ce sacrifice n'était point ce qui l'effrayait. Il l'acceptait d'avance, et il enviait M^' Affre, dont il eut à louer, sur ces entrefaites, la mort héroïque dans l'insurrection parisienne, et dont il invoqua l'intercession auprès de
Dieu, dans une lettre aux vicaires capitulaires de Paris, et dans une allocution consistoriale du 11 septembre. Enfin il trouva aux pieds de son crucifix l'inspiration si désirée. Il résolut de ne plus subir aucun compromis révolutionnaire, dans le choix de ses ministres, et fît appel à un homme de cœur qui n'avait pas toujours été pur d'attaches aux sociétés secrètes, mais dont il savait la conversion politique ferme et sincère. Il fît appel au comte Pellegrino Rossi.
Rossi , italien de naissance , ensuite suisse , et enfin français d'adoption, ancien carbonaro et proscrit comme tel, ancien professeur de droit, ancien pair de France et ambassadeur de Louis-Philippe à Rome, où il fut chargé par M. Thiers d'une mission contre les jésuites, avait tout ce qu'il fallait pour inspirer confiance aux libéraux plutôt qu'aux catholiques. En ce moment même, bien que dégoûté des révolutions par celle de février qu'il ne voulut jamais reconnaître , il était partisan enthousiaste de l'indépendance nationale italienne, et il avait donné un de ses fils aux légions de volontaires qui se battaient sur la frontière d'Autriche.
Ce ne fut pas sans hésitation qu'il accepta les propositions de Pie IX. Il comprenait les difficultés de la tâche, et se demandait s'il était au pouvoir d'un homme d'y faire face. (( D'un homme, peutêtre que non, lui dit un de ses amis, le P. Vaures, auquel il demanda conseil; mais l'esprit de Dieu vous dirigera; à lui rien n'est impossible. — Eh bien, reprit Rossi, que la volonté de Dieu s'accomplisse! » Et pressant les mains du P. Vaures, il ajouta : In verbo tuo laxabo rete. Sur votre parole je jetterai le filet (1).
Le duc d'Harcourt, nommé depuis peu ambassadeur de France à Rome, se chargea d'obtenir de la Répubhque française, à laquelle Rossi ne voulait rien demander, l'autorisation nécessaire à un français pour servir un gouvernement étranger; « si tant est, observat-il, que le service du Père commun des fidèles puisse jamais être appelé étranger pour un de ses enfants. » Le nouveau ministre se chargea, outre la présidence du conseil, du portefeuille de l'intérieur et de celui des finances ; le cardinal Soglia fut maintenu à la secré-
(1) Luc, V, 5.