CHAPITRE SIXIEME
précautions que je réclamais ne m'étaient point personnelles; je mourrais avec joie pour la cause que nous défendons ; je tiens seulement à ce que la cérémonie se fasse avec calme et dignité. » En parlant ainsi, il pressait dans sa poche une lettre contenant des menaces de mort, et qu'il avait reçue dans la soirée. On ne le sut que plus tard , ainsi que l'effroyable scène dont fut témoin , dans le même instant, le petit théâtre de la Gapranica.
Là, douze ou quinze affidés de la Jeune Italie, s'étaient donné rendez-vous. Deux autres, se ghssant dans l'ombre, apportèrent dans un sac un cadawe reçu d'un employé de l'hôpital San-Giacomo. Ce cadavre, ils l'avaient choisi d'une taille à peu près égale à celle de Rossi. Ils le dressèrent contre une coulisse du théâtre, puis tous, groupés autour, renouvelèrent le terrible serment de frapper sans pitié l'homme qui faisait obstacle à la révolution. On tire au sort, pendant que minuit sonne à l'horloge voisine de Monte - Gitorio , l'honneur de porter le coup ; il échoit à im nommé Sante-Gostantini. On tire également au sort les noms de six autres jeunes gens qui doivent l'assister, le frapper lui-même s'il hésite, le suppléer s'il manque son coup. Alors Gostantini, tirant un poignard de dessous son manteau , se place derrière le cadavre, frappe, et dirige si bien son arme, qu'il tranche l'artère carotide. Le cadavre, perdant l'équihbre, s'affaisse lourdement sur le pavé : « Bravo ! s'écrie à voix basse toute cette bande d'assassins; bravo! la répétition a admirablement réussi, la pièce réussira de même! » On presse la main de Gostantini , et l'on se sépare sans bruit , en se promettant de se retrouver tous, dans quelques heures, an palais de la Ghancellerie.
Au point du jour, Rossi reçut d'une française habitant Rome un billet ainsi conçu : (( Gardez -vous bien de vous rendre au Palais législatif; la mort vous y attend. » — « Ne sortez pas, ou vous seriez assassiné;, » lui écrivit de son côté la duchesse de Rignano, femme du ministre. Il répondit à la hâte : « Ma chère duchesse, je vous remercie, mais j'ai pris mes précautions. Rassurez-vous sur mon compte et sur celui de votre mari. » Il dit à M. Righetti , son substitut aux finances , en lui montrant le billet de la duchesse de
Rignano : (( Les révolutionnaires veulent me frapper, donc ils ont peur. » Sa femme effrayée, elle aussi, voulut l'empêcher de sortir. Il fit ce c{u'il put pour dissiper ses pressentiments , qu'il traita d'enfantillages, et en sortant de déjeuner, il se rendit au Quirinal.
Pie IX avait été averti comme son ministre. Il recommanda à celui-ci de prendre les plus grandes précautions : « Evitez, dit-il, évitez à nos ennemis un grand crime et à moi une immense dou leur. — Ils sont trop lâches, répond Rossi, ils n'oseront pas! — Dieu le veuille! reprit le Saint-Père; en attendant, recevez la bénédiction que je vous donne de toute mon âme. »
Dans le trajet du Quirinal à la chancellerie, Rossi rencontra M. Righetti, qui lui demanda ce qu'il y avait de nouveau. « Rien, dit-il, sinon qu'il existe une sorte de conspiration pour m'effi'ayer. A l'instant même encore, au bas des appartements du Saint-Père, je viens d'être abordé par un prêtre qui a voulu me parler à toute force. — Et que vous a-t-il dit? — Comme les autres, que les républicains ont juré ma mort, et que je devais rentrer chez moi. Je lui ai répondu que la cause du Pape est la cause de Dieu, et qu'il faut que j'aille où je dois aller. — Vous avez peut-être tort, observa M. Righetti soucieux. — Non, répliqua Rossi; je méprise trop souverainement les républicains. Je pourrais pénétrer dans la chambre par des voies secrètes, je ne le ferai pas. Je ne donnerai pas à nos ennemis la satisfaction de croire qu'ils peuvent m'intimider. »
Une soixantaine d'hommes à figures sinistres et couverts de manteaux attendaient dans la cour de la Chancellerie. Quand Rossi descendit de voiture, une partie de ces hommes se porta derrière lui pour lui couper la retraite; les autres le suivirent, l'entourèrent au pied de l'escalier, et le séparèrent de M. Righetti. Il les regardait avec dédain , sans que rien en lui trahît la moindre crainte. L'un d'eux le frappa alors d'un coup de canne sur l'épaule gauche. Le comte se retourne et présente ainsi la veine jugulaire à l'assassin qui se tenait à sa droite. C'est le mouvement attendu ; le poignard de Costantini s'enfonce dans le cou; l'artère carotide est tranchée. Le comte n'a senti que le froid du fer; il porte la main à son cou ,