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CHAPITRE SIXIÈME

et, jetant à toute cette baude le nom d'assassins, il veut poursuivre son chemin; il monte quelques marches, mais il chancelle, essaye de se retenir au mur et tombe dans une mare de sang, tandis que les assassins , dans l'ivnesse de leur succès , hurlent autour de lui : (( Bravo ! bien touché ! » Puis le groupe sinistre s'élargit silencieusement et se perd dans le reste de la foule.

M. Righetti releva le blessé. On le porta au premier étage, où le curé de San-Lorenzo, appelé en toute hâte, accourut lui donner l'absoluiion. On eût dit que son âme pénitente n'attendait que d'être réconciliée avec Dieu , car il expira aussitôt après, sans avoir pu prononcer une parole. M. Righetti, tout couvert de sang, se rendit au Quiriual pour informer le Saint-Père. Celui ci tomba k genoux , et pria longtemps. Puis il dit à M. Righetti : « Le comte Rossi est mort martyr ; Dieu recevra son âme en paix ! »

Cependant, l'Assemblée attendait dans la salle des séances le ministre qui devait faire l'ouverture du parlement. Tous les députés étaient à leurs places; les tribunes regorgeaient de spectateurs. On entendit tout d'un coup comme un sourd murmure ; une secousse électrique ébranla l'Assemblée, et l'on vit entrer le ministre Montanari, pâle, défait, autour duquel de nombreux députés se groupèrent en un instant. Il leur raconta que Rossi venait d'être assassiné au pied de l'escaher, et les visages de ses auditeurs pâhssaient comme le sien. Mais cette émotion ne fut ni durable, ni universelle. M. Sturbinetti, le président de la Chambre, rappela froidement les tribunes à la loi du silence, et ajouta , comme si l'incident n'eût pas été assez grave pour distraire la Chambre : « Messieurs, passons à l'ordre du jour. » — h Ce n'est rien, tranquillisez-vous, dit de son côté Sterbini, pour qui l'événement parut n'avoir aucun caractère imprévu. » Et la séance s'ouvrit tranquillement, comme si rien n'était arrivé. Les membres du corps diplomatique ne purent maîtriser leur indignation : a C'est infâme! s'écria le duc d'Harcourt, ambassadeur de France ; sortons, messieurs, pour ne pas être, par notre complaisance, complices de ce qui se passe ici ! »

La conduite de la population romaine fut conforme à celle de ses représentants. Soit peur, soit complicité, personne ne manifesta un

blâme, personne n'exprima l'intention de poursuivre le coupable. Les gardes nationaux , les gendarmes eux-mêmes, qui avaient laissé commettre le crime, permirent qu'on en organisât publiquement l'apothéose. Tandis que le P. Vaures, l'ami et le conseiller de Rossi pendant sa vie, transportait secrètement, dans le caveau d'une église, son cadavre qu'on devait venir enlever pour le promener triomphalement dans Rome ; la horde des assassins fraternisait avec les troupes; ensuite, elle se répandait dans toutes les rues, qu'une lâche terreur faisait pavoiser et illuminer sur son passage. Elle chantait un refrain improvisé, dit-on , par Sterbini : (c Béni soit le poignard, le poignard sacré qui a frappé le traître ! » On promena toute la soirée ce poignard homicide, orné de fleurs et attaché au drapeau tricolore italien ; on l'exposa dans un café à la vénération des Romains ; on vit même des fanatiques se disputer pour baiser la main qui s'en était servi : « Oh ! la santa tnano! la. sainte main !» Et, pour que rien ne manquât à la glorification du crime, on porta le hideux trophée devant la maison de Rossi , et on l'éleva à la hauteur du premier étage, sous les yeux de la veuve et des enfants de la victime, comme autrefois la tête de la princesse de Lamballe, à la hauteur des fenêtres du Temple !

Sterbini a protesté depuis contre ces actes monstrueux; il a essayé de repousser la part qu'on lui attribue dans le meurtre de Rossi. De son apologie plus ou moins embarrassée, nous ne voulons retenir qu'une phrase, et cette phrase est l'irrévocable condamnation de la révolution moderne en général et de la révolution italienne en particulier : (( Une cause qui a recours à l'assassinat , dit-il, est une cause perdue. »

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