CHAPITRE SEPTIEME
jours sanglants qui se lèvent sur Rome. » Tout le monde pensait comme le duc d'Harcourt.
Cependant les nouveaux ministres s'étaient bien gardés de se conformer aux vœux du Saint- Père, en faisant disparaître son nom des actes administratifs , et non-seulement Pie IX n'était plus en sûreté, entre les mains des assassins de Rossi , mais sa présence pouvait égarer l'opinion et donner un semblant d'autorité aux Sterbini et aux Canino. Ses conseillers ouvrirent donc l'avis qu'il ne pouvait rester davantage à Rome.
Pie IX s'effraya d'abord des conséquences qu'aurait son départ pour tant d'amis qu'il laisserait après lui , et pour la ville entière. Et puis, où se- réfugier ? Toute l'Europe était en feu. La France, malgré les hésitations du général Cavaignac et les déclamations du parti jacobin , eût été heureuse d'offrir l'hospitalité du château d'Avignon, ou de tout autre point de son territoire que le Pape aurait choisi; elle en donna la preuve lorsque le Chef du pouvoir exécutif ayant annoncé que Pie IX arrivait , l'Assemblée nationale presque entière applaudit, et demanda de suspendre ses séances pendant huit jours, afin de permettre à un grand nombre de ses membres d'aller au devant de lui. Mais la France était en pleine révolution, et l'on ignorait si le résultat de l'élection présidentielle, au 10 décembre prochain, ne la livrerait pas en proie au socia- Usme. >
Pie IX hésitait, lorsqu'un incident où il crut voir un avertissement du ciel, vint fixer ses résolutions. Dans la soirée du 22 novembre, un paquet lui parvint , avec la lettre suivante de M^' Chartrousse, évêque de Valence en Dauphiné :
« Très-Saint-Père,
» Pendant les pérégrinations de son exil en France, et surtout à Valence;, où il est mort, et où reposent son cœur et ses entrailles, le grand Pie VI portait la très -sainte Eucharistie suspendue sur sa poitrine ou sur celle des prélats domestiques qui étaient dans sa voiture. Il puisait dans cet auguste sacrement une lumière pour sa conduite , une force pour ses souffrances , une consolation pour
ses douleurs , en attendant qu'il y trouvât le viatique pour son éternité.
)) Je suis possesseur d'une manière certaine et authentique de la petite pyxide qui servait à un si religieux , si touchant , si mémo rable usage ; j'ose en faire hommage à Votre Sainteté. Héritier du nom, du siège, des vertus, du courage, et presque des tribulations du grand Pie VI, vous attacherez , peut-être, quelque prix à cette modeste et intéressante relique qui , je l'espère, ne recevra pas la même destination. Cependant, qui connaît les desseins de Dieu, dans les épreuves que sa Providence ménage à Votre Sainteté?..... Je prie pour Elle avec amour et foi.
» Je laisse la pyxide dans le petit sac de soie qui la contenait, et qui servait à Pie VI; il est absolument dans le même état que lorsqu'il était suspendu à la poitrine de l'immortel Pontife.
» Je garde un précieux souvenir et une profonde reconnaissance des bontés de Votre Sainteté, à l'époque de mon voyage à Rome l'année dernière. Daignez encore y ajouter votre bénédiction apostolique; je l'attends prosterné à vos pieds. »
Pie IX considéra longtemps la précieuse relique, puis la baisant avec larmes, il la suspendit pieusement à son cou, s'abandonna à la Providence, et se résigna à la vie errante de Pie VI (1).
Restait une difficulté^ et non la moindre. Comment tromper la surveillance jalouse qui le gardait à vue? Une française, la comtesse
(1) Pie IX a donné depuis, sur celte grave résolution , les explications rétrospectives suivantes, dans une allocution du 26 décembre 1874, à la noblesse romaine :
« La révolution, dans son principe, naquit timide en apparence, obséquieuse et adulatrice. Elle se montra même hypocrite et trompa beaucoup d'honnêtes gens en surprenant leur bonne foi ; elle se mêla à eux jusqu'aux pieds des autels, mais tandis que les uns se nourrissaient du pain de vie, les autres mangeaient au contraire leur propre condamnation. Ils demandèrent et obtinrent tout ce qu'il était permis d'accorder. A chaque concession , ils faisaient retentir leurs applaudissements; puis ils élevaient de nouvelles prétentions jusqu'au point de réclamer un Pape batailleur et agressif. Mais le Pape, qui ne voulait ni ne pouvait être batailleur ni marcher dans cette voie, dut s'éloigner de Rome, poussé à cette résolution par d'horribles menaces qu'on s'apprêtait à mettre à exécution. 1)