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CHAPITRE PREMIER

Mastaï fit ajouter à la prière du soir, dite en commun dans sa famille, deux Patei' et deux Ave pour le captif. Le petit Jean-Marie les récitait avec ferveur. Lorsqu'arrivaieut quelques nouvelles de Pie VI, ou qu'il entendait seulement prononcer le nom du Pape par ses parents, il accourait interroger sa mère, se faisait raconter tout ce que l'on savait du saint vieillard, puis s'agenouillant devant elle, il joignait ses petites mains sur les genoux maternels, et tous deux, la mère et l'enfant, priaient et s'attendrissaient sur les malheurs de l'Eglise.

— Comment le bon Dieu peut-il souffrir cela? demandait l'enfant; le bon Dieu n'est-il pas le maître? Et le Pape, qu'il laisse emprisonner comme un malfaiteur, n'est-il pas son vicaire sur la terre ?

— Mon enfant, répondait la mère, c'est justement parce que le Pape est le vicaire de Jésus-Christ, que Dieu permet qu'il soit traité comme Jésus-Christ.

— Mais, maman, ces Français qui ont emmené le Pape sont de méchantes gens, n'est-ce pas ? Et vous me faites prier pour eux !

— Mon fils, s'ils sont méchants, c'est une raison de plus de prier peureux. Mais ils ne le sont pas tous. Qui sait? Plusieurs sans doute agissent à contre-cœur dans cette occasion. C'est leur gouvernement qui retient le Pape prisonnier, c'est leur gouvernement qui est méchant.

— Faut-il prier pour leur gouvernement?

— Sans doute. Notre-Seigneur a prié pour ceux qui le crucifiaient. Tel était le naïf échange de sentiments entre la mère et l'enfant.

La pieuse comtesse était loin de prévoir qu'un jour Pie VI et ses malheurs revivraient en son petit Jean-Marie, et qu'il serait à son tour le spectacle de l'univers.

Bientôt la nouvelle se répandit que Pie VI était mort à Valence, de fatigue et de chagrin. Les fidèles se demandaient avec anxiété comment on s'y prendrait pour lui nommer un successeur. L'impiété triomphait. Elle tenait les temples fermés ; elle avait massacré ou proscrit les évêques et les prêtres ; enfin elle s'était débarrassée du Pape, et pour que celui-là fût le dernier, il semblait qu'elle n'eût qu'à vouloir.

Jean-Marie Mastaï entendait dire que le Saint-Siège n'avait plus

un pouce de terre à lui, que les Français, maîtres partout, ne voulaient plus de Pape, et que les Anglais et les Russes, qui seuls leur disputaient encore l'empire universel, n'en voulaient pas davantage.

— Est-ce donc vrai qu'il n'y aura plus de Pape? demandait-il à sa mère,

— Sois tranquille, mon iSls ; on peut voir des rois mourir et n'être pas remplacés ; mais les papes ne finiront qu'avec le monde.

— Mais, maman, mon père lui-même disait, avec mon oncle André (1), qu'ils ne voient pas où ni comment les cardinaux pourraient se réunir pour en nommer un autre.

— Je ne le vois pas mieux qu'eux, mon fils, mais je sais que Dieu y pourvoira.

Les événements confirmèrent, contre toute prévision humaine, la foi de la mère et la confiance qu'elle inspirait à l'enfant. Tout d'un coup, pour rendre à l'Eglise un moment de liberté, Dieu suspendit l'étonnante fortune des armées révolutionnaires. Les Anglais et les Napolitains chassèrent les Français de Rome, les Autrichiens et les Russes, presque toujours battus jusqu'alors, leur reprirent en quelques jours la Haute-Italie, et Venise put donner asile aux cardinaux. Ceux-ci se hâtèrent de choisir un successeur à Pie VI. A peine l'élection terminée, à peine Pie VII proclamé et reconnu par toute la terre comme le légitime successeur de saint Pierre, Dieu rendit la main à la fortune, et l'Italie retomba au pouvoir de la République française.

A l'âge de douze ans, Jean-Marie Mastaï fut placé au collège de Volterra, en Toscane, dirigé par les religieux scolopies, c'est-à-dire des écoles pieuses. Ses progrès y furent rapides, -bien que les nouvelles qu'il recevait de sa famille, et plus encore les épreuves renaissantes de l'Eglise et de la papauté, vinssent l'attrister plus d'une fois et le distraire de ses études. Eu eff'et, son oncle André Mastaï, devenu évêque de Pesaro, fut arraché nuitamment de son siège épiscopal et enfermé dans la citadelle de Mantoue, en punition de sa fidélité à Pie VII. Un autre de ses oncles, chanoine de Saint-Pierre, dut

(1) Alors chanoine de Sinigaglia, plus tard évêque de Pesaro.

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