CHAPITRE NEUVIEME. U
nez-nous ! Le Pape s'arrêta un moment devant eux. Il laissait voir, lui aussi, deux grosses larmes qui lui coulaient le long des joues.
La basilique de Saint-Pierre , malgré les proportions effrayantes qui en font le plus vaste temple du monde , ne put contenir tous ceux qui voulurent y pénétrer après lui ; il en resta assez au dehors pour remplir les portiques et la place. Le soir, Rome entière fut illuminée ; pas une maison, pas une échoppe, pas un monument qui ne resplendit de feux ; et cette illumination dura trois jours.
Quelques jours après, Pie IX, voulant visiter l'hôpital militaire de Saint- André , dit à l'agent comptable : « Je désire m'entretenir avec les pauvres soldats qui se sont fait blesser pour moi. Voulez-vous me conduire à eux? n II se dirigea alors vers l'escalier qui conduit aux salles et le monta rapidement , s'appuyant sur le bras de l'officier, qu'il appelait son fils, son cher enfant. Cependant quelques soldats qui se trouvaient dans les cours étaient montés prévenir leurs camarades , et lorsque le Saint-Père entra dans la première salle , il trouva tout le monde en émoi. Il fut impossible de retenir au lit ceux à qui leurs forces permettaient de se lever. Il y eut même un blessé qui, dans sa précipitation, accourut en chemise. Ceux que la douleur tenait cloués à leur couche cherchaient à s'arranger , et enlevaient rapidement leurs bonnets de nuit. Les mieux portants coururent au-devant de lui; ils se jetèrent à ses pieds , les couvrant de leurs baisers. Le Saint-Père s'arrêta à tous les lits, et adressa aux infortunés qui les occupaient, des paroles de consolation, les encourageant à la patience et à la résignation ; il les remercia de ce qu'ils avaient fait pour l'Eghse, et leur promit les récompenses et les bénédictions du ciel ; puis il donna à chacun un objet de dévotion , soit un Christ en argent, monté sur une croix d'ivoire, soit une médaille précieuse , soit un chapelet. En vérité , raconte un témoin , il eût fallu être de pierre pour ne pas se sentir ému.
L'intention du Saint-Père était d'aller aussi, dès ce jour-là, à l'hôpital des Saints-Dominique et Sixte ; mais l'avidité fut si grande, qu'il distribua tout à Saint-André. (( Vous m'avez ruiné, dit-il gaiement; je n'ai plus rien à porter à vos camarades ; ce sera pour une autrefois. »
Le factionnaire, qui n'avait pu quitter son poste, n'avait rien reçu. En voyant passer le Pape, il lui cria : « Pardon, mon Pape, j'ai une mère qui serait bien heureuse , elle aussi , d'avoir un chapelet de vous. — Je n'en ai plus, répondit Pie IX; mais soyez tranquille, je vous en ferai apporter deux, un pour elle et un pour vous ; car j'ai l'espoir qu'un jour viendra où vous prierez de nouveau avec elle, si toutefois vous aviez eu le malheur de cesser de prier. »
Les malades avaient suivi jusqu'à la porte. Là ils réclamèrent une nouvelle bénédiction et se jetèrent tous à genoux. Le bon Pie IX se retourna et les bénit encore une fois en leur recommandant de garder le souvenir de cette scène, et de n'avoir plus peur désormais d'approcher les ministres de Jésus-Christ. La plupart des soldats, ne connaissant d'autre étiquette que celle de la hiérarchie mihtaire , l'appelaient « mon Pape , » comme ils eussent dit « mon général. » Les plus instruits le traitaient de Monseigneur, et fort peu de Saint- Père. Pie IX , rentré au Vatican , raconta tout cela aux cardinaux et s'amusa franchement de ces appellations multiples.
« Pour moi, disait un vieux sous -officier, j'ai peut-être manqué aux convenances , mais j'ai donné au Pape une solide poignée de main, et il me l'a rendue; ensuite j'ai baisé son anneau. » Rien n'était plus facile , même pour les simples soldats , que de se faire admettre aux audiences du Quirinal ou du Vatican. Pie IX les accueillait avec une bonté toute particulière : « Eux et moi, disait-il, à mesure que nous nous connaissons mieux, nous gagnons dans notre estime réciproque. »
Pie IX signala sa rentrée à Rome par une extension de l'amnistie et par la publication d'une nouvelle indulgence en forme de jubilé. Il avait retrouvé son peuple , le vrai peuple romain , et il désirait que tous les catholiques, jusqu'aux extrémités du monde, prissent part à sa joie, et qu'autour de lui le moins de fronts possible restassent assombris. Il répéta plusieurs fois ces belles paroles : « Je reviens comme un pasteur, non comme un vengeur; m urbem rêver sus pastor et non ultor. »
Il choisit en même temps pour secrétaire d'Etat et principal mi-