CHAPITRE- DIXIEME
Il établissait d'abord les motifs théologiques de la croyance au privilège de Marie ; il invoquait ensuite les traditions antiques et universelles en Orient comme en Occident, les témoignages des ordres religieux et des écoles de théologie, des saints Pères et des conciles, enfin les actes pontificaux, tant anciens que récents. Sa physionomie, tandis qu'il déroulait ces pieux et magnifiques documents, trahissait son émotion. A plusieurs reprises , il dut s'interrompre : « En conséquence , ajouta-t-il, après avoir offert sans relâche, dans l'humilité et le jeûne, nos propres prières et les prières publiques de l'Eglise à Dieu le Père par son Fils, afin qu'il daignât diriger et confirmer nos pensées par la vertu de l'Esprit saint; après avoir imploré le secours de toute la cour céleste... ; en l'honneur de la sainte et indivisible Trinité, pour la gloire de la Vierge Mère de Dieu, pour l'exaltation de la foi catholique et l'accroissement de la religion chrétienne; par l'autorité de N,-S. Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre... »
Ici sa voix parut défaillir, et il s'arrêta pour essuyer ses larmes. L'assistance, attendrie comme lui, mais muette de respect et d'admiration, attendait dans le plus profond silence. Il reprit d'une voix forte et qui, peu à peu, s'éleva à une sorte d'enthousiasme :
« Nous déclarons, prononçons et définissons, que la doctrine qui affirme que la bienheureuse Vierge Marie a été préservée et affranchie de toute tache du péché originel, dès le premier instant de sa conception, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur des hommes, est une doctrine révélée de Dieu et que, pour ce motif, tous les fidèles doivent croire avec fermeté et constance. C'est pourquoi , si quelqu'un avait la présomption , ce qu'à Dieu ne plaise! d'admettre une croyance contraire à notre définition, qu'il sache qu'il a fait naufrage dans la foi et s'est séparé de l'unité de l'Eglise !... »
Le cardinal doyen , prosterné une seconde fois aux pieds du Pontife, le supplia de publier les lettres apostoliques contenant la définition; le promoteur de la foi , accompagné des protonotaires apostoliques, vint aussi demander qu'un procès-verbal de ce grand acte fût dressé. En même temps le canon du château Saint-Ange et toutes
les cloches de la ville étemelle annonçaient la glorification de la Vierge immaculée.
Dans la soirée, Rome retentit d'orchestres joyeux, s'enguirlanda de flammes, se couronna d'inscriptions et de transparents emblématiques; et elle fut imitée, dans le même moment, par des milliers de villes et de villages sur toute la surface du globe. Si l'on voulait recueillir toutes les manifestations pieuses qui se produisirent alors, on remplirait, non pas des volumes, mais des bibliothèques. Les réponses des évêques au Pape, avant la définition, furent imprimées en neuf volumes; la Bulle elle-même, traduite dans toutes les langues et dans tous les idiomes de l'univers, par les soins d'un savant sulpicien français (1), en remplit une dixaine; les instructions pastorales publiant et expliquant la bulle, et les articles des journaux religieux, en formeraient certainement plusieurs centaines, surtout si l'on y joignait les poésies, les morceaux d'éloquence, et la description des monuments et des fêtes. On n'oublierait pas d'y faire figurer les spontanées et incomparables illuminations périodiques de Lyon, chaque fois que le cours de l'année ramène ce jour mémorable du 8 décembre.
La Vierge immaculée récompensa visiblement son serviteur, et étendit sa protection sur lui d'une manière presque miraculeuse. Dès les premiers mois qui suivirent, dans une cérémonie à l'église de Sainte-Agnès, près de la voie Nomentane, le Pape se trouvait sur une estrade avec quelques personnes de sa cour, lorsque l'estrade s'écroula, entraînant dans une chute de quinze à vingt pieds tout ce qu'elle supportait. Cet accident aurait pu être désastreux; on en fut quitte pour des contusions sans gravité. La ville de Rome fit éclater par des fêtes sa joie de la préservation des jours de son souverain. Vingt ans plus tard, le 12 avril 1875, la noblesse romaine se réunit encore pour célébrer cet anniversaire, qui était en même temps celui du retour triomphal de Gaëte en 1850. Pie IX, en réponse à l'adresse de dévouement qui lui fut lue au Vatican à cette occasion, fit ressortir les voies mystérieuses de la Providence. <( Notre chute à Sainte-
(A) M. l'abbé Sire.