CHAPITRE DIXIÈME
fant qui l'a une fois reçu. Si donc les parents de cet enfant étaient infidèles, il faudrait le leur soustraire; l'Eglise admet cette conséquence extrême. Seulement , comme il y a là une grave et pénible dérogation aux droits de la famille si souvent invoqués par elle, afin de restreindre ou plutôt d'annuler cette nécessité dans la pratique, la législation pontificale avait défendu aux juifs de prendre à leur service des femmes chrétiennes ; elle a défendu de plus, sous des peines très- sévères, de baptiser un enfant juif, à moins qu'il ne soit en danger imminent de mort. Or, une famille juive de Bologne, qui portait le nom de Mortara , n'avait pas craint d'enfreindre ces défenses. Elle avait pris à son service une femme chrétienne qui, voyant un des enfants de son maître dangereusement malade, le baptisa. Le Pape fit exécuter la loi. Il ordonna que l'enfant fût retiré au père pour être élevé en chrétien , puisque de fait il n'était plus juif. Voilà, en peu de mots, cette fameuse affaire Mortara.
Si l'école révolutionnaire était logique, elle qui professe que l'enfant appartient à l'Etat avant d'appartenir à ceux qui lui ont donné le jour, elle eût pu regretter de voir son principe appliqué, une fois par exception , au profit de l'Evangile qu'elle déteste, mais elle eût applaudi à l'apphcation en elle-même. Bien loin de là, elle dénonça la conduite du Pape à l'indignation de tous les amis de la liberté de conscience. Les journaux officieux de l'Empire français s'employèrent avec ardeur à grossir sur ce point les clameurs des feuilles de l'opposition. Victor Séjour et les comédiens ordinaires de Napoléon III s'emparèrent de ce thème, et la ville et la cour, à la suite du maître, vinrent se divertir aux dépens des cardinaux , et verser des larmes plus ou moins sincères sur « l'enfant volé. »
Rien n'eût été facile à Pie IX comme d'apaiser cet orage, au moins du côté des Tuileries; il préféra le subir jusqu'au bout, quand même il ne s'agissait que du salut d'une âme, et il demeura impassible. Il disait un jour à un prêtre français : « Pendant l'afi'aire du jeune Mortara, beaucoup d'hommes bien intentionnés, mais gens de petite foi , m'ont écrit pour me consoler. Ils me croyaient bien effrayé et bien malheureux... Ipse vero dormiebat; mais lui, il dormait. » Le Pape se comparait ainsi à son divin Maître endormi
au milieu de la tempête. Dans le même ordre de comparaisons et de sentiments, il dit excellemment, en janvier 1860, à une députation des ordi'es monastiques de Rome : « La vague frappe bien le rocher ; mais lorsque le rocher est solide, la vague qui s'élançait à son sommet retombe en écume à ses pieds ; elle n'a d'autre effet que de le polir et de le rendre plus blanc et plus pur. »
Néanmoins, si les clameurs ne réussirent pas à le faire reculer, elles furent très-sensibles à son cœur paternel. On ne peut rehre sans attendrissement les paroles suivantes, qu'il adressait en 1867, au jeune Mortara, devenu presque un homme et sur le point d'entrer dans les ordres sacrés :
« Vous m'êtes bien cher, mon fils, parce je vous ai acquis pour le Christ à un très-grand prix. Oui, vous m'avez coûté une bonne rançon. A cause de vous, un déchaînement universel a éclaté contre moi et contre ce Siège apostolique. Des gouvernements et des peuples, des puissants de ce monde, des journalistes, qui sont aussi les forts du jour, m'ont déclaré la guerre. Des souverains même se sont mis en campagne , et m'ont envoyé par leurs ambassadeurs des notes diplomatiques, et tout cela à cause de vous... On s'est plaint du tort fait à vos parents, parce vous avez été régénéré par le saint baptême, et que vous avez reçu une instruction telle qu'il a plu à Dieu de vous la donner. Et personne, cependant , ne me plaint, moi , le Père de tous les fidèles , à qui le schisme arrache des milliers d'enfants en Pologne, ou cherche à les corrompre par un enseignement pernicieux. Les peuples et les gouvernements se taisent au moment où je crie en gémissant sur le sort de cette partie du troupeau de Jésus-Christ, ravagée par le voleur en plein jour. Personne ne bouge pour venir au secours du père et de ses enfants. »
Mais le moment approchait où tout ce bruit allait se traduire en actions.
Le 14 janvier 1858, après Pianori en 1855, après d'autres encore, tous Italiens, en 1853, le comte Orsini , fils d'un des principaux complices de Louis-Napoléon dans l'insurrection des Romagnes en 1831, avait tenté d'assassiner Napoléon III , et peu s'en était fallu qu'il ne réussît.