‹ Pie IXChapitre 97 sur 288 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

N'ayant plus rien à espérer des gouvernements, Pie IX résolut de soutenir ses finances avec les dons spontanés des fidèles , et de pourvoir à sa défense et à celle de son trône par le concours volontaire de la jeunesse catholique. Pour tout autre que pour lui , une pareille résolution eût été une témérité, sinon une folie condamnée d'avance à un échec humiliant ; mais elle se trouvait en si parfaite harmonie avec le titre de Père commun des fidèles , et elle venait d'un Père si aimé et si 'injustement persécuté, qu'elle ne pouvait manquer de trouver de l'écho jusqu'aux extrémités du monde. Cette résolution de Pie IX fut providentielle pour l'Europe entière; elle fut partout non-seulement le signal mais l'agent le plus actif du réveil de l'initiative catholique, et c'est depuis lors que les honnêtes gens, voyant les gouvernements abdiquer devant la Révolution, apprirent à se passer des gouvernements.

Les évêques eurent à peine besoin de stimuler la générosité des fidèles. En France, l'œuvre du Denier de saint Pierre ne put obtenir de se régulariser à titre d'association , mais le gouvernement n'osa pas interdire les quêtes dans les églises, et, quant aux souscriptions versées à domicile, elles échappaient à son contrôle. En Belgique, bien que le libéralisme et la franc-maçonnerie fussent au pouvoir, on profita des libertés constitutionnelles pour établir l'œuvre sous une forme analogue à celle de la Propagation de la foi; au bout de trois mois, la Flandre comptait quatre cent mille associés. En Italie, le journal catholique VArmonia recueillait périodiquement des sommes considérables, des cassettes remplies de joyaux et d'objets précieux. L'Irlande et la Pologne, du sein de l'oppression et de la pauvreté, rivalisaient avec les pays les plus riches , avec l'Amérique et l'Allemagne, avec la Hollande et l'Angleterre. On vit une quête, à Dublin, produire en un jour plus de deux cent mille francs, et tout cela affluait aux pieds du Saint-Père avec des milliers d'adresses dans toutes les langues, couvertes de millions de signatures.

On ne se bornait pas à ofirir de l'or ; chaque paquebot amenait à Rome de nombreux volontaires français, belges, irlandais, espagnols, hollandais surtout. La jeune noblesse française, préparée généralement par une éducation vraiment chrétienne, trouvait l'occasion de

se retremper dans le sacrifice et de s'arracher à la mollesse de la Yie parisiemie ; elle la saisit avec un empressement que redoubla, chez plusieurs, la joie de porteries armes sans être obligé pour cela de servir un Napoléon. Les Gontaut et les Larochefoucauld-Doudeauville, les Noé et les Pimodan, les Tournon et les Bourbon- Chalus accouraient se ranger, parfois comme simples soldats, à côté des enfants du peuple. Bien loin d'être attirés par l'appât du butin , ou même de la solde, un certain nombre d'entre eux entretenaient en même temps , de leurs deniers , le gouvernement auquel ils offraient leurs vies. C'est pour cela, sans doute, que, sur un mot d'ordre venu du Palais-Royal, résidence du prince Jérôme-Napoléon, gendre de Victor-Emmanuel, les journaux démagogiques s'empressèrent d'affubler les volontaires pontificaux du nom de : « Mercenaires du Pape, » et qu'ils ne les appelèrent plus autrement.

Le mouvement était dirigé par un Belge, fils du principal fondateur de l'indépendance de son pays, et qui avait été lui-même blessé et décoré sur le champ de bataille en Algérie, ,gous le drapeau français; c'était M^' de Mérode, devenu camérier participant du souverain Pontife, puis ministre des armes (ou de la guerre). Il fut chargé par Pie IX d'aller offrir le commandement en chef au plus illustre des généraux français, à celui qui avait pris Abdel-Kader, puis sauvé la civilisation dans les rues de Paris, en juin 1848, mais qui avait refusé de servir, même au prix du bâton de maréchal , l'auteur du coup d'Etat; nous avons nommé La Moricière. M^' de Mérode alla le trouver en Bretagne.

« Un soir, raconte M^"" Dupanloup dans l'oraison funèbre de La Moricière, un général, un prêtre et un jeune homme étaient réunis au château de Prouzel. On discutait la question de savoir si le général irait se mettre à la tête de l'armée du Pape. Il ne s'agissait pas d'augmenter sa gloire, mais de la sacrifier, d'illustrer sa vie, mais de l'exposer. On lui demandait de quitter la France et de prendre le commandement d'une poignée de jeunes gens qui n'avaient pas vu le feu, appuyés sur des arsenaux vides et des magasins épuisés, ne parlant pas la même langue, mais ralliés par la foi, sur un petit territoire pris entre deux armées dix fois plus nombreuses,

Page 1