‹ Pie IXChapitre 98 sur 288 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

plus aguerries, mieux équipées; il s'agissait de passer pour un étourdi aux yeux des sages , pour un factieux aux yeux des poli tiques , pour un chef aventureux aux yeux des militaires , en deux mots , de combattre sans espoir et de mourir sans gloire. Le prêtre insistait, le jeune homme hésitait, le général méditait.

» Tout à coup le guerrier se lève et dit d'une voix nette et calme : « J'irai. » Le jeune homme pleura d'admiration. Le prêtre se levant, et posant ses mains sur les épaules de celui qui faisait cette promesse, comme pour le bénir, approcha sa tête en silence de la poitrine du héros, et il baisa son cœur.

)) Le jeune homme a été tué près de son chef; le prêtre, M^' de Mérode, est mort à son tour épuisé par le zèle qu'il avait déployé au service du Père des chrétiens, et le général... le général marcha, pour la première fois, à une défaite. Il devait être vaincu, comme les croisés dont les défaites ont sauvé l'Europe et la civihsation du monde; vaincu, mais après avoir taché de sang les mains des envahisseurs; et ce sang ne s'effacera pas! »

L'acceptation de La Moricière surprit la plupart de ses anciens amis, qui ignoraient quelles profondes convictions chrétiennes cette âme d'élite avait rapportées de l'exil. On ne pouvait croire que l'ancien ministre de la guerre sous Gavaignac , l'ancien chef avoué du parti républicain conservateur à l'Assemblée législative, put risquer son prestige sous l'uniforme de soldat du Pape. Mais la cour de Rome possédait à l'avance de sérieux motifs de compter sur lui. Elle l'avait fait pressentir par M. de Corcelles, l'ambassadeur si dévoué de 1849. M. de Corcelles était parvenu à saisir La Moricière à son passage à Paris, au mois d'octobre 1859. Il l'y rencontra en compagnie de Mac-Mahon, venu pour rendre compte à son ancien général de cette mémorable journée de Magenta, où il avait dégagé l'Empereur et son armée , et gagné un titre ducal si glorieux. Mac-Mahon voulut bien recommencer son récit pour M. de Corcelles. Il l'acheva avec sa modestie ordinaire; et comme La Moricière demeurait silencieux , partagé entre la joie de voir les armées françaises gagner encore des batailles, et la tristesse de n'en pouvoir plus gagner lui-même, M. de Corcelles, répondant à sa

pensée secrète, lui demanda s'il n'avait jamais songé à reprendre du service. — Où en reprendre? demanda La Moricière; ayant eu le malheur de n'être pas simplement un soldat , mais un homme politique, je ne puis servir sous Napoléon III ; l'honneur me le défend. — C'est vrai, répliqua M. de Corcelles; mais que répondriez-vous à qui vous offrirait le commandement de l'armée de Pie IX? — Je répondrais, dit La Moricière, que la cause de Pie IX me semble humainement fort compromise, mais que c'est une de ces causes pour lesquelles je serais heureux de mourir. »

Parti de son château de Prouzel le 19 mars, La Moricière arriva à Ancône le 27, en suivant, par prudence, le chemin peu direct de la Belgique, de l'Allemagne et de Trieste. Il passa deux jours à examiner la place et à tracer les plans de restauration les plus urgents. Il arriva à Rome le 2 avril. Il écrivit immédiatement au Saint-Père, pour lui dire qu'il'n' avait pas hésité à se rendre à son appel, sous la seule condition de ne jamais servir contre la France. Le Pape lui répondit en lui exprimant sa joie de son arrivée, et en l'invitant à le venir voir sans retard.

La Moricière, au rapport de M. Keller, son éminent historien, fut subjugué dès la première entrevue par la bonté paternelle, par la ferme sérénité, par la sainteté du Pontife aux pieds duquel il venait mettre ses lauriers et son sabre d'Afrique. Il en parlait avec enthousiasme, et ne pouvait se lasser de dire qu'à travers cet œil si limpide, on lisait jusqu'au fond de l'âme de Pie IX. De son côté, le Pape était sous le charme qu'exerça de tout temps le héros de Constantine, charme singulièrement augmenté par sa foi naïve et pleine d'élan. Ces deux cœurs s'étaient compris , et de ce moment Pie IX ne refusa rien à celui qui venait de se donner tout entier à lui. Sans nul doute, le bouillant guerrier qui , dans le pays de la routine, de la patience poussée jusqu'à la faiblesse, des petits abus débonnairement tolérés, apportait une activité infatigable, une énergie de fer, une honnêteté farouche, suscita plus d'un mécontentement. Mais Pie IX le soutint toujours, alors même qu'il s'agissait de mesures délicates exigeant une confiance absolue.

Dès que Pie IX avait su que La Moricière acceptait, il avait signé

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