‹ Pie VI à Valence, recueil de documents authentiques et inédits sur le séjour et la mort àChapitre 11 sur 20 · DUM AGERET ANNOS LXXXI MENSES VIII DIES II · texte numérisé non relu

DUM AGERET ANNOS LXXXI MENSES VIII DIES II

YIR ADMIRANDA ANIMI FIRMITATE

IN LABORIBUS MAXIMIS PERFERENDIS

GLARISSIMUS.

Les restes de Tinfortuné pontife étaient ainsi déposés dans la chapelle de la citadelle de Valence, attendant les honneurs de la sépulture. M«' Spina écrivit alors à Tadministration du département de la Drôme pour obtenir, selon les intentions tant de fois manifestées du souverain pontife, que sa dépouille mortelle fût transportée à Rome.

F, Spina, archevêque de Corinthe, aux citoyens administrateurs

du département de la ïhùme,

ce Citoyens administrateurs,

» Sa Sainteté Pie VI a dû enfin être la victime de la maladie qui, dans les jours passés, Tavait attaqué; dans les derniers moments de sa vie, rien ne lui était plus à cœur que, après sa mort ,^ son corps soit

transporté à Rome et soit inhumé dans Téglise de Saint-Pierre. C'est même le dernier avis qu'il me donne dans son codicille. C'est pour cela, citoyens administrateurs, (jue je vous prie de vouloir bien avoir la bonté d'obtenir lé consentement du Directoire exécutif pour ce transport , et cependant vouloir permettre que son corps soit embaumé et reste en dépôt jusqu'au moment que la permission du gouvernement soit arrivée.

» Après les preuves les plus éclatantes déconsidération et de bonté que vous avez données à Sa Sainteté quand il était vivant, je me flatte que vous voudrez bien honorer sa mémoire de votre empressement, pour que ses derniers désirs soient satisfaits.

» Je suis, avec beaucoup de considération , votre très obéissant serviteur.

Signé F. Spina, archevêque de Corinthe.

» Valence, ce 29 août 1799. »

L'ambassadeur d'Espagne, don Labrador, le seul de toutes les puissances catholiques qui fût resté auprès du pontife exilé, crut devoir aussi faire une démarche dans le même sens auprès des administra teurs- Le 29 août 1799, il écrivait :

Pierre Labrador j ministre de S. M, le roi d'Espagne et Toscane, chargé par S, M, de tout ce qui concernait le feu saintpère, etc. y à r administration centrale du département de la Drame*

« Citoyens administrateurs,

» J'ai des fondements pour croire que Tambassadeur du roi mon maître à Paris puisse avoir des instructions pour entamer avec le Directoire exécutif une négociation à ce que le cadavre du feu saintpère Pie VI soit traifeporté en Italie. Je m'empresse, par conséquent, de vous en faire part, en vous priant de suspendre la sépulture dudit cadavre et de permettre qu'il reste en dépôt au ci-devant Gouvernement, jusqu'à ce que le Directoire ait fa^t savoir sa résolution.

» Les égards que vous avez eus pour le saint-père pendant sa vie, et l'honorable manière dont vous vous êtes conformés aux instructions de votre gouvernement, ne me laissent aucun doute sur ce que je dois attendre de votre complaisance pour l'objet de ma présente sollicitude.

» Agréez, je vous prie , Citoyens administrateurs, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

» Valence de la Drôme, le 29 août 1799.

» Signé Labrador. »

L'administration n'avait pas qualité pour se prononcer sur la question du transport à Rome des restes de Pie VI. On en référa donc au Directoire, dont on attendit la décision.

Le lendemain de la mort de Pie VI, les prélats et les personnes de sa suite commencèrent les cérémonies funèbres pour le repos de son âme dans rhumble chapelle du Gouvernement.

Voici, dit Tabbé Baldassari, en quoi elles consistèrent :

ce Quatre chandeliers de table, avec des cierges » allumés, étaient placés sur Iç cercueil; tous les .» prêtres disaient la messe, puis nous récitions en » chœurToffice des morts. Enfin, Tarchevêque Spina » offrait le saint sacrifice, après lequel il faisait Tab- X) soute prescrite par le Rituel. Pour jeter Peau bénite » sur le cercueil, il employa, faute d'aspersoir, quel- » ques feuilles d'hyssope. Les encensements furent r> omis, parce que nous n'avions ni encens ni encen- » soirs. Cependant, ces humbles obsèques reçurent » de la piété des fidèles un lustre qui valait bien la » pompe des plus riches funérailles.

» L'administration avait, il est vrai, défendu l'en- » trée de. la citadelle ; mais les soldats qui en com- » posaient la garnison ayant été obligés de partir » pour l'armée des Alpes, les gardes nationaux qui » les remplacèrent , se souciant peu des ordres de » l'administration, introduisaient dans le château

» leurs femmes, leurs parents, leurs connaissances » de Valence et d'ailleurs, pour assister à nos messes » et vénérer les dépouilles mortelles du pontife. La » salle voisine de la chapelle, quoique spacieuse, » était toute la matinée remplie de monde. Lorsque «ces pieux chrétiens étaient proches du cercueil, j> ils s'agenouillaient, le baisaient avec beaucoup de » dévotion, y faisaient toucher des images, des cha- » pelets, y répandaient des fleurs, et, emportant » comme des reliques celles qu'on y avait déposées » précédemment, ils se, les partageaient entre eux, » en donnaient à leurs amis et en envoyaient même » à d'assez grandes distances,

» Tout se passa tranquillement dans les premiers » jours de la neuvaine ; mais l'administration dépar- » tementale fut très mécontente de voir ses ordres » ainsi méconnus, et le commandant de la place fut » vertement réprimandé. Celui-ci vint tout en colère » se plaindre à W Spina de la transgression de l'ary> rêté qui interdisait à qui que ce fût l'entrée du » château. Ce prélat lui répondit, sans se décon- » certer, qu'avant de lui adresser des reproches, il » aurait dû s'informer par qui avaient été introduites » les personnes qui avaient pénétré dans la citadelle » et dans le château ; il lui déclara que nous n'étions » pour rien dans ce zèle empressé des fidèles, et que » c'était à ceux qui étaient chargés de la garde de la » citadelle à prendre des mesures. Il fut donc enjoint

» aux officiers des postes de veiller à rexécution de » Tarrêté, s'ils ne voulaient s'exposer à des punitions », sévères. Mais ces officiers ne se mirent guère en y> peine du commandement et de la menace, et Taf- » fluence du peuple continua comme auparavant. » Ce fut même en vain que M»' Spina, suivant le » conseil qu'on lui en avait donné, fit fermer la » porte de la salle contiguë à la chapelle. Les gardes » nationaux rouvrirent de force, et grand nombre » d'entre eux voulurent assister aux cérémonies. » Plusieurs furent condamnés aux arrêts avec l'offi- » cier qui les commandait; mais tout fut inutile. » Enfin, on fît venir un petit détachement de troupes » de ligne qu'on mit à l'entrée de la citadelle, et de » cette manière le concours cessa. Quelques per- » sonnes trouvaient pourtant moyen d'entrer encore » tous les jours, sous prétexte d'apporter des co- » mestibles ou de venir reprendre les objets prêtés » au pape. Après la neuvaine, comme le soleil » échauffait la chapelle, on descendit le cercueil » dans un caveau qui se trouvait immédiatement » au-dessous. »

Pie VI avait fait un testament avant son départ de Rome. L'avant- veille de sa mort, sentant sa fin approcher, il voulut donner à ses fidèles serviteurs qui l'avaient suivi dans l'exil, un témoignage de son affection. C'est dans ce but qu'il ajouta à ses dispositions un codicille que nous avons retrouvé dans les

minutes de Menet, notaire à Valence, écrit de la main de M^ Spina, mais portant la signature du pontife.

Nous le reproduisons ici en italien et en français, avec le fac-similé de la signature :

Nel nome délia ss"' Trinità, Padre, Figlio, Spirito Santo. Amen.

Riflettendo noi sotto scritto essere ormai vicina r ora délia nostra morte, trovandoci gravemente infirmo, ma sano, grazie a Iddio, ancora di mente, benchè ci ricordiamo di avère fatto il nostro testamento Ghe segnato di nostra mano si troverà fra le nostre carte, dovendo dare un contrassegno délia nostra gratitudine aile personne che nel nostro allontanamento da Roma ci hanno prestato e continuato fîno a questo momento il loro servizio, servandoci délie nostre facoltà, abbiamo deliberato di fare il présente codicillo ossia foglio di ulteriore disposizione , col quale disponiamo in tutto e per tutto come in appresso.

E in primo luogo a tutte le persone addite presentemente al notro servizio e che descritte sono nel nostro rollo che annualmente si paga, quelli pero eccettuati che vi sono stati inclusi dopo nostra partenza da Firenze o che con noi non sono partiti da Roma, ferme stando qualunque altro legato possiamo noi avère lasciato air alcuno di essi nel nostro testa-

mento e che non intendiamo col présente atto di derogàre, vogliamo che oltre alla spesa del viaggio per tornare aile respettive case loro gli siadataaciascunola paga diun anno regolato nella somma mensuale che per ciascuno nel dito nostro rollo si trova descritta.

Ainostri due famigli di caméra Bernardino Calvesi e Andréa Morelli^ oltre a cio che secondo il costume nella nostra piccola crédita gli possa appartenere, entendiamo délie nostre suppelletili, lasciamo tuttala nostra biancheria e vestiario di dosso. Il rimanente, poi di tutta la nostra biancheria sia da tavela che da letto, eccettuato un servizio da tavola nuovo ricevuto da noi allorche eravamo in Siena da M«^ Erschine, si dividerà fra il nostro scalco e i nostri scopatori ivi compresi il nostro cuoco e credenzeria , avuto riguardo al loro grade e auzianitâ e ad arbitrio delF esecutore délie présente disposîzioni.

Al P. J. Pio da Piacenza, minore riformato, attuale nostro capellano, ed al P. Girolamo Fantini, nostro confessore, ambedue da noi secolarizzati nel nostro viaggio, e che con tanto amore ci hanno prestato il loro servizio, lasciamo oncie trecento di argento per ciascheduno per una sola volta, non comprese le spese per il loro ritomo.

Tutti gli argenti e altre cose preziose che si troveranno attualmente essere di nostro uso, ma no di nostra proprietà, avendo la stima dei nostri prede-

cessori nostra, intendiamo che tutti fedelmente sîano resi al iiostro successore ; tutto il di più che ci appartiene si conseguera ai nostri eredi.

A M" arcivesco di Corintho, al quale abbianjo commessa Tesecuzione di questa parte délia nostra voluntà, adesso communicata, ne commettiamo egualmente V esatta et fedele esecuzione, gli recommandiamo sopra tutto de avère cura che al più presto siano celebrati i suffragi dei quali abbiamo gia noi disposto nel nostro testamento per Y anima nostra, e di fare tutte le sue parte perché il nostro oorpo fatto cadavere sia trasferito nuovamente in Roma e sepolto nella basilica de S. Pietro, a tenore di quanto nel nostro testamento già abbiamo disposto .

E questo è il nostro codicillo che come taie vogliamo ed intendiamo che abbia il suo pieno vigore, senza che si possa per qualunque cosa o ragione dare al medesimo alcuna eccezione dai nostri eredi e senza che si possa per qualunque titolo dai medesimi pretendere alcuna diminuzione dei sopra descritti legati cosi dunque vogliamo ed ordinamo non solo in questo ma in ogni altro migliore modo, etc.

Fatto in Valenza in Delfinato, questo dl 27 agosto

TRAJDUCnON DU CODICILLE CI-DESSUS.

Au nom de la très sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Amen.

Ayant réfléchi, nous soussigné, que Theure de notre mort est désormais prochaine, et nous trouvant gravement malade, mais, grâce à Dieu, encore sain d'esprit, bien que nous nous souvenions d'avoir fait notre testament, lequel, signé de notre main, se trouvera dans nos papiers, devant donner un témoignage de notre gratitude aux personnes qui, dans notre éloignement de Rome, nous ont prêté et continué jusqu'à ce moment leurs services, étant en pleine possession de nos facultés, avons délibéré de faire le présent codicille ou feuille de dispositions ultérieures, par lequel nous disposons en tout et pour tout, comme il suit :

Et en premier lieu, à toutes les personnes attachées à notre service et désignées dans notre rôle de paiement annuel — excepté pourtant celles qui y ont été inscrites depuis notre départ de Florence, ou qui ne sont point parties de Rome avec nous — tout en laissant subsister tous les autres legs faits dans notre testament à quelqu'une d'elles et que nous n'entendons point annuler par le présent acte, voulons que, outre les dépenses du voyage pour retourner dans leurs foyers respectifs, il soit donné à

chacun le paiement d'une année, réglé sur la somme mensuelle qui se trouve inscrite dans ledit rôle.

A nos deux valets de chambre, Bernardino Calvesi et Andréa Morelli, outre ce qui, selon la coutume, pourra leur revenir de notre petit héritage (nous entendons en ce qui fait partie de notre mobilier), nous laissons tout notre linge de corps et tous nos vêtements ; le reste de notre linge, tant de table que de lit (excepté un service de table neuf reçu par nous, quand nous étions à Sienne, de M^^' Orschini), sera partagé entre notre maître d'hôtel et nos autres serviteurs, y compris le cuisinier et les valets d'office, eu égard à leurs grades et à leur ancienneté, ainsi qu'au jugement de l'exécuteur des présentes dispositions.

Au P. J. Pio, de Plaisance, mineur réformé, actuellement notre chapelain, et au P. Girolamo Fan Uni, notre confesseur,, tous deux sécularisés par nous durant notre voyage, et qui nous ont prêté leurs services avec tant d'amour, nous laissons trois cents onces d'argent pour chacun d'eux, en une seule fois, non compris les dépenses pour leur retour.

Quant à l'argenterie et autres choses précieuses qui se trouveront actuellement être à notre usage, mais non en notre propriété, et estimées par nos prédécesseurs ou par nous-même, nous entendons que tous ces objets soient rendus fidèlement à notre

successeur; tout le surplus de ce que nous avons ira à nos héritiers.

A Monseigneur Tarchevêque de Corinthe, auquel nous avons confié Texécution de la partie de nos volontés précédemment communiquées, nous confions également Fexacte et fidèle exécution de ces dernières, et lui recommandons surtout d'avoir soin qu'on célèbre au plus tôt les suffrages (services) pour notre âme, lesquels ont déjà été réglés dans notre testament, et de faire tout son possible pour que nos restes mortels soient de nouveau transférés à Rome et ensevelis dans la basilique de Saint-Pierre, ainsi que nous Tavons ordonné dans notre testament.

Et ceci est notre codicille, qui doit avoir comme tel, ainsi que nous le voulons et entendons, sa pleine vigueur, sans qu'il puisse lui être fait, pour quelque cause ou raison que ce soit, aucune exception par nos héritiers, et sans que ceux-ci, à quelque titre, puissent prétendre à aucune diminution aux legs écrits plus haut; ainsi voulons et ordonnons, non pas seulement en cela, mais en tout autre mode qui pourrait leur sembler meilleur, etc.

Fait à Valence, cedit jour du 27 août 1799.

Nous plaçons ici la liste nominale des personnes qui avaient accompagné le pape Pie VI à Valence. C'étaient :

M*' Joseph Spina, archevêque de Corinlhe.

M«' Malo, caniérier secret du pape.

Ignace Caracciolo, prélat romain, protonotaire apostolique.

Pascal Ojelti.

Nicolas Fiori. ♦ L'abbé Joseph Marotli.

Vincent Bacconi.

L'abbé Jean-Pie Ramera.

Dominique Pieralicci.

L'abbé Jérôme Fantini.

Louis Baroncelli.

L'abbé Pierre Baldassari.

Dominique Ginetti.

Philippe Rovelli.

Thomas Bonacorji.

Laurent lamberlichi.

Ferdinand Coppi. Bernard Galveji.

Andréa Rovelli.

Vincent Catenacci.

François Bonacorji.

Félix Relia, Eléonore sa femme^ Benoit son fils. Antoine Vigano.

Gaspard GagUardi.

Nicolas Patagna.

Vincent Cotogni.

Jean-Baptiste Bardoni et Benoit son fils.

Dominique Rulatori.

Dominique Azerboni.

Joachim Rolinacci.

Joseph Squanci.

Jacques la Rivière, de Briançon.

Ces fidèles serviteurs de Pie VI avaient enduré.

pendant le cours de sa douloureuse captivité, toutes sortes d'épreuves et de privations; mais, après la mort de leur auguste maître, qui jusque-là avait pour\Ti à leurs besoins, ils furent délaissés de tout le monde et n'eurent plus qu'à gémir sur les embarras de leur situation, qui furent extrêmes.

Touché de leur infortune, M^' Spina résolut d'intervenir en leur faveur auprès de l'administration centrale, et il lui écrivit la lettre suivante :

A l'administration départementale.

« Après avoir reçu une lettre du 31 août des citoyens Claudet et Prat, de Lyon, avec laquelle ils me renvoient une lettre de change de six mille francs renvoyée de Paris protestée , le citoyen Janeron, qui était chargé par les citoyens Roche, Mottel et 0% de Lyon, de me compter la somme de douze mille francs, a reçu l'ordre de suspendre tout paiement, par la raison qu'ont été également protestées les lettres que lesdits Roche et Mottel avaient reçues de Gênes, pour la somme correspondant^. Me voici, citoyens administrateurs, dans le plus grand embarras, étant réduit à l'impossibilité de pouvoir nourrir les personnes qui étaient à la suite du défunt pontife. Permettez-moi donc de vous prier de vouloir bien me permettre de renvoyer incessamment en Italie toutes ces personnes , dont la pré-

sence est absolument inutile, et de leur fournir pour cet objet les passe-ports nécessaires. Je vous prie également de me permettre de donner aux valets de chambre et autres personnes de la suite tous les habillements et le linge que Sa Sainteté leur a laissés par son codicille.

» Je n'ose vous rien dire sur mon compte, et prêt à me soumettre à tous les ordres qu'il vous plaira de donner à mon égard, je suis avec la considération la plus distinguée,

» Votre très obéissant serviteur.

)> Spina, archevêque de Corinthe. »

Deux jours après , le prélat écrivit pour le même objet au ministre d'Espagne Labrador, qui se trouvait encore à Valence.

«23 septembre 1799.

» Je ne puis me dispenser d'exposer à Votre Excellence les circonstances critiques dans lesquelles je me trouve après la mort de Sa Sainteté.

j> Votre Excellence n'ignore pas qu'un banquier de Gênes était chargé de fournir trois mille piastres chaque mois pour la subsistance de Sa Sainteté et de sa suite. Mais les lettres de change que ledit banquier a envoyées pour la somme de huit mille francs sont déjà revenues de Paris pro testées. Je n'ai rien encore reçu pour le mois courant de septembre. Dans un

manque aussi complet de moyens pour faire subsister toutes les personnes de la suite du saint pontife, je ne voyais aucune ressource que de les renvoyer toutes en Italie, et pour cela j'ai adressé mes prières à Tadministration départementale de cette ville pour obtenir les passe-ports nécessaires; mais jusqu'à présent les respectables membres qui la composent craignent d'outrepasser les bornes de leur autorité en donnant des passe-ports, particulièrement aux personnes ecclésiastiques qui se trouvent dans la suite.

» Dans des moments aussi critiques pour moi, je n'ai d'autre ressource que d'implorer la bonté de Votre Excellence pour que, ne pouvant obtenir les passe -ports que j'ai demandés et réduit à l'impossibilité de nourrir tant de monde, elle veuille bien me fournir les moyens nécessaires en me donnant de l'argent, et pour la demeure qui restera à faire en cette ville, et pour le retour en Italie. Je me flatte que Votre Excellence voudra bien me donner une réponse favorable, et je suis avec un profond respect, de Votre Excellence, le très dévoué et très obéissant serviteur.

» Spina, archevêque de Corinthe. h

Le chevalier de Labrador avait, comme on l'a vu, prodigué a Pie VI, durant le cours de sa captivité, toute sorte de soins. Chargé par le roi d'Espagne

son maître de suivre en tout lieu Tinfortuné pontife et de pourvoir aux frais de son voyage, il avait rempli sa mission avec un dévouement sans bornes; mais la mort de Pie VI venait d'y mettre un terme, et quoiqu'il eût demandé à la cour d'Espagne ce qui lui restait à faire, il n'avait reçu aucune instruction relativement aux besoins des personnes de la suite du défunt pape.

Il répondit donc à W Spina :

« La lettre que Votre Excellence a eu la bonté de m'écrire, en date d'hier, a été pour moi un vrai rnotif de peine. Je vois les circonstances critiques dans lesquelles vous vous trouvez par le manque des moyens pour subvenir à l'entretien de la suite de Sa Sainteté, et je suis dans l'impossibilité de faire cesser votre urgente pénurie. .

» Personne ne connaît mieux que vous mon attachement pour la personne du défunt saint-père; et je n'aurais certainement besoin d'aucune autre raison pour me prêter volontiers à accorder les sommes que vous me demandez; mais il m'est impossible de prendre sur moi cette responsabilité , et je ne puis faire autrement, puisque je n'y suis pas autorisé par mes instructions. Il faudrait donc que je consultasse ma cour; mais sa réponse ne pourrait arriver que dans un mois, et comme l'objet de mon séjour en cette ville n'existe plus, je ne compte y rester que le

peu de jours nécessaires pour recevoir les ordres de mon gouvernement sur mon ultérieure destination.

» Dans ce fâcheux état de choses , il ne me reste d'autre consolation que la certitude d'avoir fait tout ce qui était eu mon pouvoir pour que la suite de Sa Sainteté ne restât pas en France si longtemps après la mort du pape. En effet, par le courrier que j'ai expédié le jour même de la mort de Sa Sainteté à l'ambassadeur du roi mon maître à Paris, je lui écrivis sur le départ de la suite du saint-père pour l'Italie, et la réponse que j'ai reçue de lui prévoit très fondé (sic) qu'il croyait que les passe-ports nécessaires seraient expédiés sans difficulté par cette administration départementale à laquelle seule appartient cette expédition, de manière que ce serait aller contre la règle établie que de les demander au Directoire exécutif, puisque les personnes desquelles il est question n'ont aucun caractère public.

» Je ne trouve pas d'autre moyen que de recourir à l'administration départementale, afin qu'elle plusse apporter les remèdes convenables, ou d'expédier les passe-ports, ou d'accorder les sommes nécessaires pour le séjour des personnes en question dans la ville, et pour le retour en Italie »

La réponse qu'on vient de lire fut envoyée par M^ Spina à l'administration centrale. Le prélat la fit suivre d'une nouvelle lettre, conçue en ces termes :

« Citoyens Administrateurs,

» A Tappui des prières que je vous ai adressées avec ma lettre du 2 septembre, en vous demandant des passe-ports pour les personnes de la suite du pape, et pour vous convaincre de plus en plus de rimpossibilité dans laquelle je vais me trouver de pourvoir à leur subsistance, je vous remets ci-joint une lettre que j'ai écrite à M. Labrador, qui était chargé des affaires de la cour d'Espagne auprès de Sa Sainteté, et la réponse que je viens de recevoir. Vous comprendrez par là même que M. Labrador se prononce assez clairement d'être dans Timpossii)ilité de pourvoir à ma détresse, mais cependant vous verrez encore qu'ayant lui-même écrit au ministre du roi d'Espagne à Paris, au sujet de notre retour en Italie, la réponse qu'il a reçue est que lambassadeur croyait que les passe-ports seraient expédiés sans difficulté par l'administration départementale, et que ce serait aller contre la règle que de les demander au Directoire exécutif.

y> D'après cette réponse très fondée, permettezmoi, citoyens administrateurs, de vous renouveler mes prières pour que vous vouliez bien livrer des passe-ports à toutes les personnes de la suite du saint pontife, et que je vous fasse remarquer que non-seulement toutes ces personnes n'ont particulièrement aucun moyen de subsistance, mais qu'ayant

accompagné et suivi jusqu'à sa mort le saint -père, plus en suivant Timpulsion de leur zèle et de leur attachement que pour leur intérêt, et même avec le consentement du gouvernement français, elles doivent être regardées comme hommes libres et jouir de toute la protection de^ lois.

» Le Directoire exécutif, qui sait si bien apprécier les droits des hommes, après avoir applaudi à notre conduite pour tout ce qui s'est passé après la mort de Sa Sainteté, ne pourra qu'applaudir également à notre résolution, et permettre aux personnes de la suite de se rendre à leur patrie.

» Je suis, etc.

» Spina, archevêqite de Corinthe. »

L'administration centrale de laDrôrtîo, ne sachant quel parti prendre sur les demandes réitérées de M*' Spina, résolut d'en référer au comnaissaire du Directoire exécutif, et par un arrêté du 3 vendémiaire an vni, elle lui envoya toutes les lettres qu'elle venait de recevoir, pour être, « suivant son avis, statué ce qu'il appartiendrait, d

Le même jour, le commissaire du Directoire prit l'arrêté suivant :

« Vu la lettre adressée à l'administration centrale par ^lo' l'archovoque de Corinthe, en date du 23 septembre 1799, Unidant à demander des passe-ports pour les personnes, qui étaient attachées au pape,

afin qu'elles puissent retourner dans leur patrie;

» Vu celle qu'il a adressée au ministre du roi d'Espagne résidant dans cette commune, pour lui annoncer la pénurie d'argent où il se trouve, à cause du protêt survenu aux lettres de change dont les fonds étaient destinés à la subsisUmce des personnes de la suite du feu pontife, ce qui le met dans le cas de demander à ce ministre des secours;

» Vu la réponse du ministre d'Espagne, de laquelle il résulte que la cour d'Espagne ne peut plus fournir des secours en argent aux ] personnes de la maison du ci-devant pape, et qu'il ne trouve d'autre moyen que de recourir à l'administration centrale pour accorder des passe-ports aux individus qui en font partie, ou les sommes nécessaires pour le séjour dans la commune de Valence ;

» Vu enfin le renvoi de Tadministration centrale, en date de ce jour, pour avoii* mon avis sur la demande ci-dessus, comme me trouvant spécialement chargé du personnel du pape ;

y> Considérant qu'il importe de distinguer parmi les personnes qui ont suivi le défunt pape en France, celles qui tiennent à l'étal civil d'avec celles qui appartiennent à l'état ecclésiastique;

D Considérant que, malgré que le gouvernement n'ait pas signalé les uns plutôt que les autres, et que toutes paraissent avoir suivi volontairement Pie VI, sans qu'on puisse les considérer comme prisonniers

ni comme otages, néanmoins le caractère dont se trouvent revêtus ceux de ces personnages qui appartiennent à Tétat ecclésiastique leur donne un degré d'importance, qui ne permet pas de les assimiler à ceux qui ne peuvent être considérés que comme tenant à Tétat de domesticité;

» Considérant qu'un plus long séjour dans cette commune, de la part de tant de domestiques devenus inutiles depuis la mort du pape, nécessiterait une dépense considérable ;

» Considérant qu'il serait très difficile, pour ne pas dire impossible, d'y pourvoir, soit à cause de la pénurie qui existe dans la caisse publique, soit parce qu'il n'existe aucun crédit de la part du ministre pour faire face à ces sortes de dépenses;

» Le commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale estime, d'après toutes ces considérations, que l'administration centrale peut délivrer aux personnes ci-après dénommées, des passe-ports pour se rendre dans leur patrie ; — qu'à l'égard des autres, il doit être sursis jusqu'à ce que le ministre, consulté à cet égard, ait tracé la marche qu'il y a à suivre. »

Le commissaire donne aussitôt avis de cet arrêté au ministre de l'intérieur, qui lui répond en ces termes :

« Paris, 24 vendémiaire.

» Citoyen, d'après votre lettre du 4 de ce mois, j'ai consulté le ministre des relations extérieures sur la question de savoir si Tadministration centrale de votre département pouvait délivrer des passe-ports pour leur pays à cinq ecclésiastiques qui faisaient partie de la suite du feu pape, et à six de leurs domestiques.

» Ce ministre pense que les individus dont il s'agit étant venus librement en France sous la sauvegarde des généraux et autres autorités françaises, et sans qu'il ait été jamais question de les considérer sous un rapport politique, ce serait en quelque sorte manquer au droit des gens et à la loyauté française que de les retenir.

» Cette manière de voir, que je partage, détruit les scrupules que le zèle vous avait dictés, et laisse à l'administration centrale la faculté d'accorder les passe-ports en question.

» Salut et fraternité.

» QUINETTE

Quelques jours auparavant, le même ministre, consulté par les administrateurs de la Drôme sur les moyens de solder les dépenses qu'ils avaient faites pour la surveillance du pape, leur avait écrit la lettre suivante :

«22 vendémiaire an thi.

» Citoyens, j'ai reçu avec votre lettre du 7 présent mois, les quatre états que vous y avez joints, et qui constatent la dépense occasionnée par le séjour du feu ci-devant pape à Valence, montant à quatorze cent gîtatre-vingt-trois francs soixante centimes, et pour le paiement de laquelle somme vous me demandez à être autorisés à prendre sur les fonds affectés aux dépenses imprévues de votre département, de Tan vu.

» Comme cette dépense me paraît devoir être acquittée par mon collègue le ministre de la guerre, attendu que le feu pape a dû être considéré sur le pied d'un prisonnier de guerre, je viens de lui écrire pour le prier d'ordonnancer le plus tôt possible la dépense dont il s'agit.

» J'aurai soin de vous prévenir, citoyens, de la réponse qu'il fera à ma proposition.

r> Salut et fraternité.

» QUINETTE

La lettre du 24 vendémiaire, du ministre de l'intérieur au commissaire du Directoire, avait enfin statué sur le sort des personnes de la suite du défunt pontife; ils pourraient retourner dans leur patrie. Mais avant de partir, ils tenaient avec raison à obtenir la remise des objets qui leur étaient légués

par leur maître. L'exécution du codicille de Pie VI devint alors Tobjet de longues et minutieuses discussions, et Ton dut recourir aux formalités de la procédure.

Les actes suivants feront aussi connaître le peu qui restait au pontife détrôné de son ancienne splendeur.

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