‹ Pie VI à Valence, recueil de documents authentiques et inédits sur le séjour et la mort àChapitre 3 sur 20 · ABRÉGÉ HISTORIQUE DU PONTIFICAT DE PIE VI JUSQU^A SON DÉPART DE ROMS · texte numérisé non relu

ABRÉGÉ HISTORIQUE DU PONTIFICAT DE PIE VI JUSQU^A SON DÉPART DE ROMS

JeaD'-Âûge Braschi , élu pape sous le nom de Pie VI, naquit à Césène, d'une famille noble, le 27 décembre 1717. Dès son adolescence il se montra laborieux, indifférent aux plaisirs, et mérita Testime générale par la régularité de sa conduite.

Les bienfaits de Benoît XIV, dont il fut le secrétaire, lui ouvrirent le chemin des honneurs. Ce pape, rayant employé dans quelques affaires qu'il conduisit avec succès, le gratifia d'un des canonicats de l'église Saint-Pierre, ce qui lui donna rang dans la prélature.

Clément XIII, continuant l'œuvre de son prédécesseur, le nomma auditeur de rote, et, bientôt après, trésorier de la chapelle apostolique. Son intégrité dans ses nouvelles fonctions et sa sévérité

dans la distribution des fonds qui lui étaient confiés,

tout en augmentant les sentiments d'estime et d'affection du souverain, lui attirèrent nombre d'ennemis. La cupidité des ambitieux s'arrangeait mal de la sévérité du trésorier, que son désintéressement rendait inflexible , et qui ne cessait d'éclairer le souverain pontife sur des actes de générosité extorqués à la bonté de son cœur. Les cabales semblèrent un instant réussir, et Clément XIV, qui venait de succéder à Clément XIII, tout en lui donnant le chapeau de cardinal, sembla ne pas lui marquer la même confiance qu'avant sa promotion.

Clément XIV mourut le 22 septembre 1774, et le choix du successeur qu'il fallait lui donner était difficile, en raison des influences qui divisaient alors les principales cours de l'Europe. La grande affaire de ces temps était la suppression de l'ordre des jésuites, prononcée par Clément XIII, sur la vive sollicitation de la France et de l'Espagne. Cet ordre célèbre avait excité de puissantes haines , et s'était fait de grands ennemis. Le roi d'Espagne, en bannissant les jésuites et en leur interdisant l'entrée de ses Etats, croyait défendre sa couronne, mais l'intérêt que la France avait à leur suppression n'était que l'effet de la vengeance de la Pompadour et du ressentiment du duc de Choiseul.

L'Espagne et la France demandaient un pape qui maintint la suppression ; le roi de Prusse, Frédéric II, et l'impératrice de Russie, Catherine, don-

naient au contraire asile aux jésuites dans leurs Etats et voulaient leur rétablissement (').

Le conclave, qui s'ouvrit le 5 octobre 1774, était divisé sur cette question. La plupart des cardinaux avaient adopté Tavis de ces deux dernières puissances, et Braschi était de ce nombre. Ses opinions bien connues lui avaient créé dans le conclave un parti puissant, tandis que sa piété, son mérite et ses vertus, lui rallièrent les dissidents. Il fut élu le 14 février 1775. Lorsqu'il s'entendit proclamer pape, il tomba à genoux, en adressant à Dieu d'une voix haute une prière improvisée, dans laquelle son humilité , sa piété, son zèle et ses craintes éclatèrent tout à la fois d'une manière si touchante, que les assistants en furent émus jusqu'aux larmes. A peine l'eut-il achevée, qu'il dit aux cardinaux, avec l'accent

(1) Le motif de Frédéric est franchement expliqué dans sa lettre du 8 novembre i777 à Voltaire. Il lui disait : a J'ai conservé cet ordre » tant bien que mal, tout hérétique que je suis , et puis encore in- » crédule. On ne trouve dans nos pays aucun catholique lettré , si 1» ce n'est parmi les jésuites. Nous n'avions personne capable de tenir les classes ; il fallait donc conserver les jésuites ou laisser » périr les études. »

Catherine , de son côté , avait dés intérêts politiques d'un autre genre : c'était de se concilier les esprits de la Lithuanie, qui lui tombait en partage dans la division de la Pologne, attendu que les jésuites , pour lesquels sans doute elle avait de l'estime , j étaient fort nombreux, et tenaient aux familles les plus notables. M^is, loin qu'aucun zèle pour la religion catholique animât en cela ces deux puissances, elles se prononçaient en même temps contre elle, de concert avec la faction philosophique. (Guillon, Martyrs de la foi.)

d'une profonde douleur, comme si les prochaines calamités de TEglise venaient de lui être révélées : « Pères vénérables, votre assemblée est finie, mais » son résultat est malheureux pour moi. »

Le cardinal de Bemis, en rendant compte de cette élection à la cour de France, s'exprimait ainsi :

« On croit que le cardinal Braschi remplira di- » gnement le saint office, du moins le public en a » toujours eu une idée favorable, et personne ne lui y> refuse des lumières, de la piété, et une entente » d'affaires qui ne s'est jamais démentie. Jeune en- » core , il mérita l'estime de Benoît XIV , et sous » le pontificat de Clément XIV, quoiqu'il ait joui » d'une grande faveur, on ne lui a jamais imputé » des démarches qui l'aient fait soupçonner de fa- » natisme. Elu cardinal par Clément XIV, que quel- » ques personnes mal intentionnées avaient pré- » venu contre lui, il a supporté sa disgrâce en si- » lence, et n'a paru se souvenir que des bienfaits » qu'il en avait reçus.

» Dans le commencement du conclave, il a vu » avec indifférence le projet de son élection, presque » aussitôt définitif que formé. En somme, toute sa D conduite ne présente que l'idée d'un homme de » bien, plein de courage, de fenneté, de prudence » et de modération.

» On n'ose cependant répondre des événements j> qui peuvent être le résultat de certaines circons-

» tances, ni des variations qu'opère sur le caractère » et Tesprit des hommes une trop grande élévation. » Dieu seul connaît le fond du cœur, et les hommes » ne peuvent juger que sur les apparences. Le règne » du nouveau pape fera connaître si, avant son élec- » tion, on avait vu son visage ou un masque.

» n est le dernier de son nom, écrivait encore, » peu après , le même cardinal ; aussi n'y aura-t-il j> pas de népotisme à craindre (*). »

Le nouveau pape était d'une stature élevée et d'ime démarche imposante. Un jour qu'il passait dans une rue de Rome pendant une cérémonie publique, une voix s'écria : Quanto è bello , quanto è bello ! Une autre voix répondit : Tanto è bello quanto è santo.

A son avènement, appelé à prendre un nom pontifical, il choisit parmi ceux de ses prédécesseurs, celui de Pie VI, en souvenir de Pie V, dernier pape canonisé, pour lequel il avait une dévotion toute spéciale.

Le peuple de Rome, que l'on a appelé peut-être à juste titre le plus superstitieux du monde, lui appliqua le fameux vers latin :

Semper sub Sextis perdita Roma fuit,

et conçut un mauvais augure de son pontificat.

(i) Abbé Blâmchâbd, Vie de Pie VL

Les premiers actes de Pie VI furent des actes de justice et de bienfaisance, et, quoique sa carrière pontificale se hérissât à chaque pas de difficultés, il sut les dominer sans jamais négliger Tadministration intérieure de ses Etats. Accessible à toutes les demandes, pénétrant dans les moindres détails pour réformer les abus, ayant toujours en vue le soulagement des malheureux et la diminution des impôts, n'oubliant ni les intérêts du commerce ni ceux de Tagriculture , sa vie fut tout entière une vie de dévouement, de sacrifices et d'abnégation.

Mais, au milieu des détails d'une administration si compliquée, d'autres soucis plus graves venaient de tous côtés assaillir le souverain pontife.

Les différentes cours de l'Europe étaient, comme nous l'avons dit, divisées sur la grande question des jésuites ; mais, en outre, les tendances de plusieurs souverams étaient aux discussions et aux réformes religieuses.

En Allemagne, Joseph II W tentait d'introduire dans ses Etats les maximes de l'Eglise gallicane. Sans consulter le pape, sans même écouter ses représentations, il voulait soumettre les moines à l'autorité

(1) On prétend que le principe de la dissidence qui se manifesta entre le pape et Joseph 11 vint de ce que Pie VI ne rendit pas à Ma« rie-Thérèse les honneurs funèbres dans sa chapelle, ainsi qu'il était d* usage pour les tôtes couronnées, sous prétexte qu'on ne rendait pas ces honneurs aux reines.

des évêques, abolir la pluralité des bénéfices , en traver par des* formalités gênantes Tadmission des bulles; puis, descendant aux détails les plus minutieux, il contrôlait les revenus ecclésiastiques , réglait les rétributions pour les baptêmes et les enterrements , le nombre des messes , la manière dont devaient se dire les saints, et jusqu'à la quantité de cierges qu'il fallait allumer (0. Supprimant tous les monastères dont les religieux ne servaient ni à Tinstruction de la jeunesse ni à la prédication, s'arrogeant le droit de donner des dispenses, il prétendait même obtenir du pape un édit Tautorisant à nommer aux évêchés et aux bénéfices de la -Lombardie.

Ce fut alors que Pie Vl se détermina à se rendre en personne à Vienne, pour conférer avec Tempereur, espérant que des représentations tant de fois faites, mais en vain, seraient plus efficaces renouvelées de vive voix. Ce dévouement fut combattu par les ministres de France et d'Espagne, par plusieurs éminences, par sa famille même. On regardaiit cette démarche comme imprudente, comme compromettante même pour la dignité pontificale. Mais ces considérations ne Tarrêtèrent pas, l'intérêt de la religion et du clergé l'emporta.

« Je vais à VieYme, disait-il, comme j'irais au r> martyre. Nous devons, pour l'intérêt de la reli-

{\) Frédéric rapi>elait : mou frère le sacristain.

» gîon, tout exposer, même notre vie. Il ne nous est » pas permis, de n'avoir que des soins ordinaires » pour le vaisseau de TEglise quand il est assailli » par la tempête. Si les ministres de Tempereur » tournent ma démarche en ridicule , comme vous D le craignez , peu m^importe I Ne savons-nous pas » qpie notre destinée est de paraître insensés pour » Jésus-Christ ? »

Peu de temps avant Tarrivée de Pie VI à Vienne, il avait paru dans cette ville un livre intitulé : Qu'est-ce qtie le pape? L'auteur, Eybel, professeur de droit canonique et grand partisan des nouveaux systèmes, s-'était proposé de paralyser par avance Teffet du voyage du saint-père. La brochure était un factura contre Tautorité pontificale, où Ton réduisait les fonctions du chef de FEglise à une simple présidence (0.

Pie VI partit de Rome le 27 février 1782 et arriva à Vienne le 22 mars. Pendant la durée de son séjour, Tempereur le traita avec les plus grands égards , semblant vouloir, par les honneurs extérieurs dont il entourait le pontife, donner le change sur ses intentions. Mais, malgré quelques concessions plutôt apparentes que réelles, ces négociations furent infructueuses, et Pie VI était à peine rentré

{{) Ce liTre, muni da sceau impérial, avait été répandu par milliers et traduit dans plusieurs langues.

à Rome, que Joseph II continua d'exécuter ses projets de réforme.

A son retour dans sa capitale, le souverain pontife eut la douleur de voir son peuple lui-même lui donner des sujets d'affliction. Ce voyage avait mécontenté les esprits. Il fut outragé dans les rues. Un jour même, il trouva sur son prie-Dieu une satire amère de son voyage , qui contenait notamment cette phrase : « Ce que Grégoire VII, le plus grand » des prêtres, avait établi, Pie VI, le dernier des » prêtres. Ta détruit. » Il écrivit au crayon, au bas de récrit, la réponse suivante : « Le royaume du » ciel n'est pas de ce monde ; celui qui distribue les » couronnes célestes, ne s'occupe point des couï) ronnes périssables. Rendons à César ce qui apparia tient à César, et à Dieu ce qui lui appartient. »

A cette époque aussi, on songea à contester au souverain pontife le droit qu'il avait de porter dans ses armoiries une aigle, des fleurs de lis et des étoiles. Un méchant imagina ce distique:

Redde aquilam imperio, Francorum lilia régi; Sidera redde polo ; caetera, Brasche, tua.

Malgré sa modération, d'autres épreuves attendaient encore le vertueux pontife.

Cédant à l'impulsion de Joseph II, son frère Léopold, grand-duc de Toscane, prenait à tâche de Timiter.

Non contenf dé reproduire d'anciennes prétentions sur le duché d'Urbino, dont les papes jouissaient depuis deux siècles, Léopold entreprit de les réaliser en y commandant en souverain. Dès Tannée 1775, il ordonna que les biens ecclésiastiques seraient assujettis aux mêmes contributions que les autres; il fixa Tâge des vœux, supprima les ordres non privilégiés et leur défendit de mendier ; il abolit rinquisition et interdit aux religieux les appels en cour de Rome.

Il était merveilleusement secondé dans l'exécution de ses plans par un prélat ambitieux et entreprenant. C'était Scipion Ricci , évêque de Pistoie. Pour procurei^à ces réformes un air canonique, Ricci eut Tidée du synode de Pistoie , qui s'ouvrit le 18 septembre 1786, et dans lequel furent discutées et proclaniées les maximes les plus subversives .de la hiérarchie et de la discipline. Sur ces entrefaites, de nouvelles difficultés s'élevaient encore à propos de l'évêché de Pontremoli. Usant du droit qui lui appartenait. Pie VI venait de nommer à ce siège un autre ecclésiastique que celui présenté par le grand-duc. Dès lors, ce dernier ne connut plus de mesure. Par un édit du 20 septembre 1788, il déclara abolie dans la Toscane la juridiction du nonce du pape, et publia comme ayant force de loi, les décrets du concile de Florence.

Au milieu de toutes ces traverses, si cruellement

pénibles pour le chef de TE^lise, son esprit conciliant et sa bonté naturelle ne se démentaient pas un instant, et s'il crut devoir condamner les actes du synode, ce ne fut qu'en 1794, c'eslrà-dire après huit années qui furent employées à un examen approfondi des propositions émises par le synode W.

La mort de Joseph II, survenue en 1790, appela Léopold au trône impérial d'Allemagne, et termina ainsi de trop longues contestations. Ricci fut disgracié, et avec lui disparurent ses projets de réforme, de même qu'en Allemagne on abandonna une partie des innovations introduites par l'empereur Joseph IL

Mais à cette époque où tout était mis en question, et où, comme le dit un auteur du tetnps (2), on semblait s'êtr^e donné le mot pour tourmenter le saintsiège, d'autres embarras survenaient de tous côtés.

En Portugal, le ministère Pombal avait supprimé la juridiction temporelle du clergé, et renvoyé le nonce ; mais Pombal ne tarda pas à être disgracié par la reine, et le nonce fut rétabli.

A Naples, Canucci, ministre ambitieux, que ses intrigues avaient rendu tout-puissant, abusait de son autorité pour susciter chaque jour au saint-siége de nouvelles querelles.

(1) La bulle Anctorem fidei a ffanché souveraiaenient el en dernier ressort toiiles les questions soulevées par le conciliabule du Pistoie.

(2) Mémoires pkUosopkiques.

Les indulgences, la collation des bénéfices, les nominations aux cures vacantes, étaient Tobjet de ses règlements arbitraires. Il s'imagina, sur un refus qu'il éprouva de la cour de Rome, que le roi pourrait bien avoir dans ses Etats un collège d'ecclésiastiques qui ne relèveraient que de lui-même. Les rois de Naples, dans l'origine, étaient en grande partie redevables de leur couronne au saint-siége. En mémoire de ce bienfait, ces princes présentaient tous lès ans au pape, la veille de la Saint-Pierre, une haquenée blanche richement enharnachée, ferrée en argent et portant une bourse qui contenait six mille ducats. On ne s'était jamais aperçu que cet hommage, malgré réclat qui l'accompagnait, eût apporté aucun préjudice à l'autorité des rois de Naples. Mais Canucci, qui ne cherchait qu'à molester Rome, fit tout à coup décider que la présentation aurait lieu à l'avenir sans aucune cérémonie. Le gouvernement romain fit des réclamations auxquelles on n'eut point d'égards. Canucci se retira enfin des affaires, mais il laissa en place des houMnes imbus de son esprit et de ses principes, et le gouvernement napolitain suivit toujours les mêmes errements. En 1777, il défendit aux évêques de recevoir des bulles de Rome. En 1 784, un édit ordonna aux évêques d'accorder les dispenses pour lesquelles il était d'usage de recourir à Rome. Quoique la nomination à une partie des évêchés du royaume des Deux-Siciles fût depuis

longtemps réservée au souverain pontife, le roi voulut nommer à tous indistinctement, et menaça de se porter aux mesures les plus extrêmes. L'Espagne, dont la sollicitude pour les intérêts de TEglise ne s'est jamais démentie, intervint alors. Son ambassadeur à Rome, le duc de Florida-Blanca, politique habile et insinuant, entama des négociations, mais n'obtint que des promesses qui ne furent point remplies. Les vexations, les chicanes, les tracasseries de la cour de Naples, continuèrent jusqu'en 1788. On refusa absolument la présentation de la haquenée ; l'intemonce fut renvoyé.

Cependant l'expérience commençait à révéler aux souverains ce qu'avait de faux et de dangereux pour eux-mêmes la politique où on les avait engagés. La révolution française s'annonçait sous les plus tristes auspices, et faisait craindre un grand ébranlement. La cour de Naples montra insensiblement des dispositions plus pacifiques. On reprit les relations interrompues; l'Espagne intervint de nouveau, et au couMnencement de 1790 un acconmiodement fut conclu.

n n'y eut pas jusqu'au sénat de Venise qui ne vint à son tour répandre de l'amertume sur le pontificat de Pie VI. •

Sans aucmi recours à l'autorité du chef de l'Eglise, il avait de lui-même sécularisé un grand nombre d'abbayes et incorporé leurs biens à ceux de la no-

blesse vénitienne. Le pontife lui adressa de paternelles remontrances sur cet attentat sacrilège et spoliateur. Elles furent méprisées, et le sénat, non content d'avoir lisiirpé une partie de la puissance ecclésiastique du pape, entreprît d'enlever à sa puissance temporelle une portion du duché de Ferrare, sur lequel , d'autre part , le duc de Modène avait renouvelé, en 1784, les vieilles prétentions de ses ancêtres. Ceux des cardinaux qui avaient le plus de poids dans le conseil de Pie VI, voulaient qu'il déclarât la guerre aux Vénitiens; mais son cœur et sa piété luttaient contre un pareil avis, le seul cependant convenable au point de vue de la politique. 11 aima mieux abandonner la partie de possessions temporelles enlevées par les Vénitiens que la revendiquer avec violence. Malgré les nouvelles entreprises qu'ils firent encore sur son domaine jusqu'en 1790, il ne leur opposa jamais que la modération de la sagesse et le langage d'une charité apostolique. C'était ainsi déjà qu'il avait désarmé le duc de Modène, lorsqu'on 1784 celui-ci mettait des troupes sur pied pour lui ravir en entier le duché de Ferrare.

Ces embarras du dehors n'avaient point empêché Pie VI de veiller avec zèle sur tout ce qui pouvait contribuer à la gloire et au bonheur de ses Etats. Protecteur déclaré des arts, il fut magnifique dans les édifices dont il embellit Rome. C'est à lui que

Ton doit la sacristie de Téglise Saint-Pierré, qui a coûté 160,000 écus roùiains W. Sous le pontificat de Clément XIII , TApoUon du Belvédère était oublié avec d'autres statues dans les cours du Yatican. Il eut ridée d'eu former une collection d'antiques, et, devenu pape, il en commença Texécution en créant le Musetim Pium Clementinum, le plus précieux de l'Europe. Il embellit le palais Quirinal, ' et releva l'obélisque qui était renversé sûr la Scala santa ; puis , ajoutant aux travaux faits par ses prédécesseurs au port d'Ancône, il le rendit beaucoup plus sûr et plus commode pour le commerce.

Une des plus grandes entreprises de Pie VI fut le dessèchement des marais Pontlns. Formés par les eaux qui descendent des Apennins, ces marais occupaient un espace d'environ huit lieues de long sur deux de large, au milieu de la campagne de Rome, le long de la mer. Ils produisaient en été des exhalaisons si dangereuses qu'on les regardait comme la cause du mauvais air rédouté jusqu'à Rome, qui en était cependant éloignée de 14 à 15 lieues. Ce pays, autrefois couvert de villes et de villages ( Pline compte 23 villes ) , et qu'on regardait conune un des plus fertiles de •l'Italie, avait été

[\) Cette sacristie comprend la salle capitulaire et le canon icat ou logement des chanoines.

complètement submergé par le défaut d'écoulement des eaux^ et le pays voisin était abandonné à cause des vapeurs pestilentielles que leur stagnation répandait.

Dès le temps de la république, les plus grands efforts avaient été faits pour tenter d'assainir ces contrées.

Appius Claudius, 310 ans avant Jésus-Christ, parait avoir été le premier qui fit travailler aux marais Pontins , lorsqu'il entreprit de faire construire la fameuse route qui porte son nom et qui les traverse W.

Cent cinquante ans après, Cornélius Cœthegus continua ce grand œuvre , qu'après lui Jules César forma le projet de terminer, mais sa mort précipitée l'empêcha de l'exécuter.

Auguste reprit les travaux de dessèchement, et Horace puisa dans cet acte de bienfaisance la matière d'un pompeux éloge (*)•

Trajan fit paver la voie Appia Claudia, qui les traverse. Au temps de la décadence de l'empire, l'inondation des marais reconmiença, et Théodose

(1) Via Appia Claudia^ communément appelée Voie AppiemUf et, prétend-on aussi. Via Pia, en souvenir de Pie VI qui la rétablit.

(2) Sterilis ne palus dudiun, aptaque remis , Viciuas urbes alit, et grave sentit aratrum.

Des terrains autrefois marécageux, stériles, Se couvrent de moissons et nourissent les villee.

confia la reprise des travaux à Deciiis, qui obtint tout le succès qu'il pouvait désirer.

Mais des travaux continuels étaient nécessaires, en raison du limon qui s'attachait aux conduits, et bouchait au bout d'un certain temps le passage des eaux.

Boniface VIII fut le premier des papes -qui y mit la main. Martin V, Léon X, Sixte-Quint, suivirent ses traces.

Pie VI ne s'effraya pas des difficultés, ni du peu de succès obtenu jusque-là.

Dès le commencement de son règne, il entreprit les travaux ; les obstacles de toute nature, les inondations, qui souvent détruisaient des années de travail, ne le découragèrent pas, et après douze ans de lutte, il rendit à la culture un terrain immense, à ses Etats la salubrité de l'air, au commerce une route facile et courte. Il voulait même élever une ville sur une partie des terrains défrichés. Ses finances ne le lui permirent pas. L'agriculture fut aussi l'objet d'une sollicitude toute spéciale. L'ancien ministre de Clément XIII se souvenait de ce que peut produire le labourage, cette mamelle de l'Etat; souverain pontife, il publia des lois pour protéger les fermiers, et accorda des récompenses aux plus vigilants.

On l'a vu, malgré des luttes continuelles en matière politique comme en matière religieuse. Pie VI

conservait une inaltérable modération, et rien ne pouvait lui faire oublier ce qu'il devait au bien-être de son peuple.

Son caractère cependant a été vivement critiqué ; on Ta représenté comme vif, impétueux, ayant des préjugés, tenant obstinément à ses idées; mais s'il était, il est vrai, un peu prompt dans le premier mouvement, il revenait facilement, de lui-même ou sur les raisons qui lui étaient fournies. Energique dans ses décisions, c'est en vain qu'on essayait de lui faire adopter un projet qu'il avait déjà refusé; volontiers cependant il acceptait un équivalent.

A Rome, sa cour ne manqua pas d'un certain éclat. Joseph II vint rendre la visite que Pie VI lui avait faite à Vienne, et, conférant avec le cardinal de Bernis, ce grand réformateur de l'Eglise formulait ainsi son appréciation : J'aime la personne de Pie VI, c'est un honnête homme,

Gustave III, roi de Suède, le grand-duc et la grande-duchesse de Russie, voyageant sous le titre de comte et comtesse du Nord, l'archiduchesse Marie-Christine et son époux, le duc Albert de Saxe- Teschen, le prince Auguste de Saxe-Gotha, le landgrave de Hesse-Cassel, le prince Auguste , frère du roi d'Angleterre, vinrent des extrémités de l'Europe admirer les travaux et les merveilles de Rome. Pie VI les accueillit avec cette grâce et cette dignité qui ne l'abandonnaient jamais.

Vers le même temps, sa bienfaisance, qui s'étendait à tout, ouvrait en divers lieux des asiles aux jeunes filles indigentes ; il appelait à Rome les frères des Ecoles chrétiennes pour leur confier l'éducation des enfants du peuple, et ces pieux instituteurs, en traçant sur la façade de leur maison ces simples paroles : A Pie VI, le père des pauvres, rendaient à la mémoire de leur auguste fondateur le plus juste et le plus mérité de tous les hommages (^).

Voilà quelle fut la noble vie de ce pontife suprême, qui, après avoir consumé ses forces dans des luttes de toute sorte pour conserver intact le trône de saint Pierre, devait recevoir le dernier coup de cette nation même qu'il affectionnait plus que toutes les autres, de cette nation autrefois fière d'être appelée la fille aînée de l'Eglise.

Une seule couronne , celle du martyre, manquait à sa gloire ; il la reçut de la république française.

Pendant que Pie VI était occupé par ses débats avec l'Autriche et la Toscane et par l'administration intérieure de ses Etats, l'orage révolutionnaire

(i) Cette fondation de Pie VI en faveur des frères des Ecoles chrétiennes, vulgairement appelés ignorantius, ne leur est pas moins honorable que les éloges qui leur sont donnés aujourd'hui parmi nous. Quoique éloigné d*eux, le pontife avait apprécié leurs services. 11 en lit venir, du midi de la France, une petite colonie, pour laquelle il commença de bâtir un hospice sur l'un des côtés de la place qui est devant l'église SanSalvator in Lauro, non loin du pont Saint-Ange.

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