VOYAGE DU PAPE DE ROME A VALENCE
C'est ainsi que Pie VI fut inhumainement chassé de son palais et de son siège ; c'est ainsi qu'expira, le 21 février 1798, la puissance temporelle de cet infortuné pontife, après un règne de vingt-quatre ans, sous les coups de ces mêmes Français dont les ancêtres en avaient jeté les fondements.
Nous empruntons à M. Tabbé Blanchard le récit émouvant de ce triste départ (p. 83, t. III) :
« Par une nuit épouvantable, pendant un orage » alfreux mêlé de tonnerre et d'éclairs, le pape, qu'on » avait jeté dans une méchante voiture, accompagné » seulement de son médecin et de quelques per- » sonnes de. sa maison, traverse une partie de la » viUe de Rome, à la lueur de deux pâles flambeaux, » et arrive à la porte qu'on appelle Angélique ; deux » commissaires français l'y attendaient. Au nom de » la république romaine, ils déclarent qu'ils sont T> chargés de sa personne sous leur responsabilité.
» et sans lui donner aucun éclaircissement sur le » terme de son voyage, ils ordonnent aux conduc- » teurs de prendre la route de Viterbe.
» Quoique le départ nocturne du pontife eût été » couvert du plus grand secret, le peuple de Rome » en fut promptement instruit, et accourut en foule » dès la pointe du jour aux portes du Vatican. Etenr> dant leurs mains vers cette auguste demeure de » leur souverain, ils demandaient à grands cris leur » pasteur et leur père; mais les gardes avaient ordre » de repousser le peuple.
» On s'arrêta la première journée à Monterossi, à » huit lieues de Rome; le pape y passa la nuit, et » deux officiers chargés de le garder se firent dres- » ser des lits dans son antichambre.
» Le lendemain, jour du mercredi des cendres, le » pape fut conduit à Viterbe et coucha au couvent » des Augustins.
» Vers la fin de la troisième journée, le saint pon- » tife s'étant arrêté quelque temps sur les bords du » lac de Bolsena, prêtres , laïques, riches, pauvres, » femmes, enfants, vieillards, infirmes, étaient pèle- » mêle sur les arbres, dans les champs, sur les toits, » aux fenêtres des maisons voisines , à genoux, les » mains jointes, sur le chemin et autour de la voî- » ture du saint-père, dont la patience, le calme, la » sérénité au milieu de tant de chagrins et de fatij> gués, étaient pour tous les fidèles un sujet d'édifi-
3 cation, pendant qu'elles couvraient de honte ses » ennemis et ses persécuteurs.
» Enfin, après vingt-cinq jours d'un pénible voyage, » le pape arriva à Sienne uû dimanche soir. La si- » tuation du grand-duc à l'égard de la république » française était si délicate et si précaire, que pour » ne donner aucun ombrage aux Français, le prince ï> avait donné les ordres les plus précis pour que la » présence de l'illustre captif n'excitât aucune f ermen- » tation. Les habitants de Sienne, entrant dans les » vues de leur souverain, furent assez prudents pour » concentrer au dedans d'eux-mêmes les sentiments j> religieux que leur inspirait le spectacle du chef de » l'Eglise, détrôné et réduit au pouvoir de ses enne- » mis; mais leurs regards, fixés sur lui avec un atten- » drissement mêlé de vénération, exprimaient assez » ce qui se passait dans leur âme, et leur silence » était plus éloquent que les acclamations les plus » bruyantes.
i> On logea le pape dans le couvent des Âugustins, » situé près des remparts ; il y vécut d'une manière » très retirée. »
Ainsi commença ce pénible voyage, qui ne devait se terminer qu'à Valence.
Depuis trois mois le pape était à Sienne, vivant dans la retraite et la prière, des aumônes du chapitre de Prague et de M«' Lorenzana , archevêque de Tolède, ministre plénipotentiaire d'Espagne, qui
était devenu un des compagnons d'infortune du pontife, lorsqu'un tremblement de terre fit écrouler une partie de la maison qu'il occupait. On dut alors transporter sa résidence en dehors des murs, dans une maison de campagne appelée V Enfer (0 , puis au couvent des chartreux, près de Florence.
Pie VI vécut à Florence comme il avait vécu à Sienne, c'est-à-dire dans la retraite la plus absolue. Il ne reçut que la visite du grand-duc de Toscane, Ferdinand III, et de Charles- Emmanuel, qui lui aussi avait été obligé de quitter sa patrie, ses Etats étant occupés par les Français. L'entrevue de ces trois souverains, dont deux étaient exilés et chassés de leur trône, fut attendrissant : ils pleurèrent sur leurs communs désastres et sur la triste situation qui était faite à leurs sujets.
Dans cet exil, le souverain pontife était obligé de pourvoir à ses dépenses ; mais il se trouva grand nombre d'ùmes généreuses qui s'empressèrent de fournira tous ses besoins.
Un inconnu lui envoya dix bourses contenant chacune 500 écus, avec un billet portant ces mots : Pour avoir dix messes de Sa Sainteté. Il reçut aussi un présent qui le toucha profondément. Ce présent était un calice d'or avec sa patène, qui lui fut offert par le dey d'Alger, en ces termes : Très saint-père,
(1) Torre Fiorentina.
ces Français pervers qui vous ont tout ravi ne vous ont certainement pa^ laissé un calice, et je vous prie d'agréer celui-ci, que je me fais un devoir et un honneur de vous offrir (*) .
Le système de rigoureuse surveillance qu'on avait établi autour du saint-père depuis son départ de Rome, ne se lassa pas un instant, et ce n'était qu'avec des peines et des détours infinis que les prêtres et les évêques mêmes pouvaient avoir le bonheur de l'approcher. Malgré tant de motifs de sécurité, le Directoire n'était cependant pas tranquille. Alarmé par l'intérêt que Pie VI inspirait et par l'irruption des troupes autrichiennes en Italie, il envoya l'ordre de l'amener en France.
Ce fut peu de temps avant le départ de Florence que M^' Spina fut mis au nombre des personnes qui composaient la cour du pontife exilé. Pie VI le nomma archevêque de CiOnnihQin partibus, et l'attacha à sa personne en qualité d'intendant d'office. Ce respectable prélat ne quitta plus le pape, l'accompagna à Valence, et ne cessa de lui rendre jusqu'à sa dernière heure tous les services qui dépendirent de lui.
Ainsi que nous l'avons dit, le Directoire pensait que Pie VI était trop près de Rome : il invita le grand-duc à faire sortir Sa Sainteté des Etats de Toscane. Reinhard, ministre plénipotentiaire de la ré-