GUILLON
publique française, demanda donc au grand-duc d'éloigner un hôte aussi dangereux (*). Le prince eut le courage de lui répondre : ce Je n'ai point désiré » d'avoir le pape dans mes Etats; j'aurais, au con- » traire, préféré qu'il restât Jt Rome. Vous autres y> Français me l'avez conduit ici sans me prévenir » d'avance, et si actuellement il doit s'éloigner de la » Toscane, je donnerai des ordres convenables pour » etîectuer son départ. Mais c'est à la France à se » charger de le transporter ailleurs , parce que je y> n'aurai jamais la cruauté de le renvoyer, ni d'in- » timer à ce bon vieillard l'ordre de sortir de la » Chartreuse. »
Le Directoire était indécis sur le choix de la nouvelle prison qu'il devait donner au pape. On avait pensé à la Sardaigne. La position de ce pays agreste, séparé de l'Italie par la mer, laissait espérer que le pontife y serait oublié de tout le monde conmiedans mi tombeau. Les préparatifs de départ étaient faits, lorsqu'il tomba plus gravement malade. Durant un mois on craignit pour sa vie.
Pendant ce temps, la mer de Toscane s'était couverte de vaisseaux anglais, et lorsque le pape eut repris assez de force pour qu'on imaginât qu'il pouvait supporter le voyage, Reinhard s'opposa au départ pour l'Ile de Sardaigne , craignant que les
(1) Artaud de Monter.
Anglais n'enlevassent un captif d'une si haute importance.
Les choses en étaient là, lorsque les événements de la guerre forcèrent le grand-duc à abandonner lui-même ses Etats. Les Français étaient maîtres de Florence.
Le 27 mars 1799, à dix heures du matin 0), le général Vignal, de la part du général Gauthier, commandant de Florence, donna l'avis à Sa Sainteté que le soir même, à minuit, il devait partir pour Parme. L'archevêque de Corinthe se porta de suite chez le général Gauthier pour avoir un délai de vingt-quatre heures , mais il ne put l'obtenir, et il fut annoncé que le départ aurait lieu à quatre heures du matin. A neuf heures du soir arriva un nouveau message du général Gauthier. C'était un ordre pour avancer de deux heures le départ, parce qu'il était à propos, disait-on, que le pontife et sa suite traversassent Florence avant l'aurore.
a Le saint-père, dit Baldassari, était alors dans un » état de santé déplorable. La paralysie lui avait » ôté l'usage de ses jambes , et une partie de son ]> corps était comme morte; mais, malgré ses souf- » frances et ses infirmités, il conservait encore » toute la vigueur de son âme. Il fallut recourir à » l'aide d'une chaise à porteur pour le transporter
(1) Notes de Mr l'archevêque de Corinthe.
» de sa chambre à la voiture ; mais la difficulté fut » de l'y faire entrer et de le mettre à la place qu'il » devait occuper. Quatre des serviteurs les plus » robustes l'essayèrent inutilement. Alors deux » palefreniers montèrent dans la voiture et, prenant » le pape par les bras, le tirèrent à eux, en même » temps que ceux du dehors rélevaient et le sou- » tenaient de leur mieux. Ses soupirs et ses gémis- » sements faisaient assez connaître ce qu'il avait à r> souffrir durant cette opération, qui ne demanda » pas moins d'une demi-heure. Un tel spectacle » nous émut et nous attendrit profondément. Le » capitaine Mougin, désigné pour commander l'es- » corte, ne put lui-même le soutenir jusqu'au » bout; il s'éloigna en attendant qu'on vint l'a- » vertir, et je puis assurer avoir vu des larmes » couler des yeux de plusieurs militaires français » qui nous entouraient. M«' Carracciolo et M»' Spina, » en costume de prélat, se placèrent vis-à-vis du y> pontife, et vers les trois heures après minuit, » nous quittâmes la Chartreuse, le 28 mars 1799, » et traversâmes Florence avant le jour, d
C'est ainsi qu'on agissait vis-à-vis d'un vieillard inoffensif, auquel on n'avait rien à reprocher que d'être gênant pour les envahisseurs.
Toute l'Europe a frémi de honte et de douleur en apprenant cette conduite barbare, que rien ne pouvait justifier, et que les raisons politiques elles-
mêmes ne sauraient excuser. Les feuilles publiques du temps témoignent de Thorreur qu'inspirait une pareille cruauté.
On lit dans le Mercure britannique, de Mallet du Pan :
« Au moment où le Directoire a fait saisir la Tos- » cane par ses archers, on a arraché Pie VI à la » retraite où il attendait la mort, de la même » manière que Ton exécute un enlèvement de » meubles. On Ta jeté, invalide, impotent, octo- » génaire, dans une litière escortée de soldats. Ses ^ impitoyables bourreaux Font conduit à Parme, et ï> présenté captif au beau-frère du roi d'Espagne. » De Parme il a été promené jusqu'à Turin, d'où f> on l'a transféré , aux premiers jours d'avril , à » Briançon , forteresse du Dauphiné enterrée dans » les hautes Alpes, affreuse solitude au milieu de » neiges presque éternelles.
» Tel est le tombeau qu'avaient choisi au chef » vénérable de TEglise , à un souverain, à un » vieillard agonisant, les modernes vengeurs de l'hu- » manité ; et cet événement, comme tant d'autres , » glissera sur la sensibililé fugitive de l'Europe ! »
A Florence , une personne de plus se joignit aux illustres voyageurs. Ce fut le P. Jérôme Fantini, trinitaire déchaussé , qui avait été à Rome le confesseur de Pie VI. Depuis, il ne le quitta plus et l'assista jusqu'à sa sainte mort.
Le 1" avril, le pape arriva à Parme, où il fut logé dans le couvent de Saint-Jean des bénédictins; il y demeura jusqu'au 13 avril. Le matin du 13, le capitaine Mougin se présenta avec un ordre du général en chef de Tarmée dltalie, par lequel il était chargé de faire partir le pape en deux heures et en poste, pour le conduire à Turin. Cet ordre, conçu dans les termes les plus sévères, n'était que le résultat d'une fausse alarme, causée par l'approche des Autrichiens, par lesquels on craignait qu'il ne fût délivré.
C'est en vain que l'on supplia le nouveau commissaire d'accorder un sursis de quelques jours au départ. C'est en vain que les médecins déclarèrent qu'on devait -renoncer à transporter plus loin le pape, à qui ses forces ne permettaient plus de se lever, et qu'il fallait le laisser terminer sa vie à Parme. Le commissah-e arracha brusquement les draps du lit, pour voir si le corps du pape était , comme on le disait, couvert de plaies (0. Il n'eut pas lieu de douter de la vérité du rapport. Feignant alors d'être persuadé de la nécessité d'un retard, il déclara que si on voulait lui donner 500 louis (2), il irait lui-même à Paris, pour persuader au Directoire que le pape devait être laissé à Parme. La
(i) Artaud de Montor.
(2) Nwaei, xyi, 11* partie, p. 152.
somme fut remise, et le pontife put espérer que son sort allait être moins cruel et qu'on le laisserait enfin mourir en paix; mais quatre jours après le commissaire reparut; il dit qu'il ne pouvait remplir sa promesse, et qu'il devait emmener le pape, mort ou viva7ht.
Malgré toutes les précautions qu'on prit pour annoncer à l'infortuné pontife qu'il était condamné à reprendre son douloureux voyage, il fut si frappé de cette nouvelle que tout son corps parut dans un état convulsif (*). Il demeura quelque temps sans répondre ; puis il dit d'une voix faible et tremblante, qu'il se sentait fort mal, et qu'il ne pouvait et ne voulait point partir. Mais lorsqu'on lui eut exposé les malheurs qui pouvaient résulter de son séjour prolongé à Parme pour le duc de ce pays, sa famille, ses Etats mêmes, il n'hésita plus et répondit : « Partons donc, puisque la force le veut. Mais » qu'on nous emporte, car nous ne pouvons plus » faire un pas. »
n avait été décidé que le pape voyagerait en poste, mais cette course rapide ne pouvait convenir à un vieillard aussi malade. 11 fallut donc louer à un prix exorbitant des chevaux de voiturins, et on se mit en route, le 14 avril, sous l'escorte d'un détachement d'infanterie du duc de Parme. Depuis
(i) Baldassarl.
cette époque jusqu'à son arrivée à Valence, on voit le saint pontife errer de pays en pays, franchir des montagnes, habiter des hameaux et des villages, en proie à des fatigues que les hommes les plus robustes auraient eu bien de la peine à supporter. Il ne savait même pas le nom des villes où on le faisait coucher; mais partout il eut au moins la douce consolation de recueillir, de la part des populations rangées sur son passage, des témoignages du vif intérêt qu'inspiraient sa personne et ses malheurs.
On arriva à Turin le 24 avril. Pie VI avait un instant espéré que cette ville serait le terme de son voyage. Il fut logé dans la citadelle, où il séjourna le 25, puis il fallut se remettre encore en route. Le 27 on arrivait à Suze.
On atteignit ainsi le pied de ces monts affreux qui menacent le ciel et sont en tout temps couverts de neige et de glace. Leur seul aspect faisait frémir les tristes voyageurs, habitués à un climat plus doux, n fallait traverser le mont Genèvre par un sentier pratiqué entre un mur de onze pieds de neige et d'effrayants précipices. Ce passage était impraticable aux voitures ; on se procura donc une grande chaise à porteurs, lourde, mal faite, et qui n'était guère qu'un brancard. On choisit pour la porter dix honunes qui devaient se remplacer alternativement, et on loua pour les personnes de la
suite et pour le bagage, un certain nombre de mulets.
Le pape suivait ces chemins presque inabordables sans se plaindre. Les officiers piémontais qui Tescortaient étaient touchés de compassion pour ce pauvre vieillard ; ils lui offrirent leurs pelisses pour le garantir du froid, et le saint-père répondait à leurs instances avec une tranquillité céleste : « Nous ne souffrons pas. La main du Seigneur nous » préserve au milieu de tous ces désastres. Allons, » chers fils, du courage, amis chers, courage I met- » tons toute notre confiance en Dieu W . »
« Pendant quelque temps, dit Tabbé Baldassari, la route n'offrit pas de difficultés; mais bientôt nous eûmes à traverser des lieux encombrés de neige et de glaçons, embarrassés de broussailles et de ronces, coupés de ravins, de torrents et de ruisseaux , qu'il fallait passer sur de "petits ponts mal assurés. Audessus de nos têtes pendaient les cimes des montagnes chargées de glaces, et à nos pieds s'ouvraient les précipices et les abîmes au fond desquels coule la Doire. Plus d'une fois nous fûmes obligés de descendre de nos mulets. Cependant nous arrivâmes sans accident au village d'Oulx, situé dans une vallée formée par les Alpes que les géographes nomment Cottiennes.
(i) Artaud de Montor.
» Briançon fut la première ville de France que vit rillustre captif. Il fut reçu à la première porte de la ville par le commandant de place et quelques officiers de rétal^major, qui tous le saluèrent. Il fut aussi accueilli par le peuple avec respect ; plusieurs même, en voyant le visage auguste de Pie VI, paraissaient attendris et ne pouvaient retenir leurs larmes; quelques-uns poussèrent le zèle jusqu'à vouloir sonner les cloches, et ils l'auraient fait si le curé de l'église constitutionnelle ne s'y était opposé. Personne, d'ailleurs, ne se permit la plus légère insulte, ce qui contribua beaucoup à nous remettre de l'espèce de saisissement que nous avions éprouvé en arrivant sur le territoire français. Mais nous prîmes encore plus de confiance lorsque nous vîmes le commandant de place inviter à sa table les deux prélats et les autres ecclésiastiques de la suite du pape. »
Nous emprunterons encore à M. l'abbé Baldassari les détails suivants sur la maison où fut logé le saint pontife :
« Pie VI habita le premier étage d'une maison contiguë à Thôpital ; à l'étage supérieur, plus commode et mieux orné, demeurait le commandant de place.
» Une salle assez grande, une pièce ordinaire et deux très petites chambres, composaient les appar-
tements du pontife. Les fenêtres n'avaient que des châssis de toile et point de volets pour la nuit. Le saint-père occupait la seconde pièce, qui n'offrait de place que pour un lit, une table, un fauteuil et deux pliants. Plusieurs des serviteurs du pape étaient obligés de coucher la nuit dans la grande salle. Le matin on enlevait les lits, et Ton dressait un autel pour y célébrer le saint sacrifice ; dans la journée , cette même pièce servait encore de salle à manger. On faisait continuellement du feu dans la salle et dans la chambre où se tenait Pie VI, et Ton parvenait ainsi à entretenir une température assez douce ; mais les cheminées étaient si mal construites, que souvent la pluie et la neige, poussées par la violence du vent, tombaient sur le feu et chassaient la fumée dans la chambre. A la porte de la maison et à rentrée de Tappartement, était jour et nuit un factionnaire qui avait ordre de ne laisser entrer personne. Les prélats et les ecclésiastiques furent obligés de louer des chambres en ville, où ils ne restaient guère que la nuit, se réunissant le jour autour du saint-père. »
Le séjour de Briançon n'avait, ainsi qu'on le conçoit d'après ce qui précède, aucun attrait pour les malheureux exilés ; mais ils avaient au moins la consolation de leur réunion, et le dévouement des personnes de sa suite adoucissait pour Pie VI les rigueurs de sa situation. Son âme s'épanchait dans
leur sein avec confiance ; leurs entretiens étaient pour lui une distraction agréable à ses chagrins.
Un nouvel ordre du Directoire vint lui enlever cette dernière consolation. On accusa ses serviteurs d'entretenir des relations secrètes avec les ennemis de la France, et d'encourager ainsi, en vue de la délivrance du pape, les armes autrichiennes qui continuaient à envahir Tltalie.
Sans avoir examiné si ces bruits avaient quelque fondement, on envoya des ordres pour ne laisser auprès du pape que les personnes indispensables à son service.
On eut beau protester contre cette dernière et inutile rigueur, et exposer comment toutes les personnes de son entourage étaient nécessaires et indispensables au souverain pontife. Ces protestations furent inutiles , il fallut se séparer de ces fidèles serviteurs, devenus de tendres amis.
n y avait un mois à peine que M^" Spina, Carracciolo, Marotti, Baldassari, Tabbé dom Pie Ramera et d'autres de la cour se trouvaient à Bf iançon, quand on donna l'ordre de les transporter à Grenoble. Au milieu de son exil et dans la situation où il se trouvait, cette séparation fut pour Pie VI la douleur la plus cuisante qu'il ait ressentie.
Il ne resta plus auprès de lui que son confesseur, le R. P. Fantini, et Morelli , son fidèle aide-camérier.
Atteint d'une paralysie presque complète , ne pouvant plus ni se tenir debout ni faire un pas, le vénérable vieillard se croyait au terme de son exil, et il espérait que du moins, par compassion pour ses souffrances, on le laisserait mourir dans cette ville ; mais ses persécuteurs étaient-ils hommes à éprouver un sentiment de pitié ?
Redoutant toujours qu'un prisonnier de cette importance ne lui échappât, le Directoire avait décidé qu'il serait conduit au centre de la France, et avait pris l'arrêté suivant, ordonnant que le pape serait transporté de Briançon à Valence :
ce 22 prairial an vn.
D Le Directoire exécutif arrête ce qui suit :
a Article ^^ Il sera donné incessamment les ordres nécessaires pour le transport du pape de Briançon à Valence (département de la Drôme).
» Art. 2. Le commissaire du directoire exécutif près l'administration centrale du département des Hautes-Alpes sera chargé de prendre les mesures qu'exigera la sûreté de ce transport.
» Art. 3. Le commissaire près l'administration centrale du département de la Drôme sera spécialement chargé, tant de la surveillance sur la personne du pape à Valence, que de sa sûreté et des moyens de pourvoir à ses besoins avec les égards convenables.
» Art. 4. Le présent arrêté ne sera pas imprimé. Le nainistre de Tintérieur est chargé de son exécution.
» Le président dm Directoire exécutifs
]> Merun. 3)
Aussitôt que cet arrêté fut connu à Briançon, les médecins déclarèrent que Pie VI ne pourrait pas supporter les fatigues du voyage. Le commissaire du pouvoir exécutif chargé de veiller au départ ne voulut accorder aucun délai, et répondit : Mort ou vif y le pape partira.
C^était le 27 juiii 1799.
Le malheureux pontife , toujours résigné , fut placé sur une charrette avec son confesseur, et Ton se dirigea sur Grenoble, malgré la neige qui tombait en abondance, et par des chemins si affreux, que l'on ne put faire que cinq à six lieues par jour. Le 2 juillet on arrivait à Corps, le 3 à la Mure, et le 5 à Vizille. Pie VI fut logé dans le magnifique château, ancien fief du duc de Villeroi, dont les propriétaires vinrent eux-mêmes de Grenoble pour préparer l'appartement de Sa Sainteté et les logements des personnes de sa suite.
Le 6, le saint-père fit son entrée à Grenoble, où une noble et vertueuse femme, la marquise de Vaux, obtint rhonneur de le recevoir.
L'empressement de la population, et les marques
de respect que les Grenoblois rendirent au souverain pontife pendant les trois jours qu'ils le possédèrent dans leurs murs, sont au-dessus de toute expression. La plupart des habitants étaient accourus à sa rencontre, à plus d'une lieue de distance. Les autres Tattendaient en foule dans les rues, aux fenêtres et jusque sur les toits. A la vue du saint vieillard, tout le monde tombait à genoux en implorant sa bénédiction.
Les prélats de la suite de Pie VI , violemment séparés de lui à Briançon , se trouvaient à Grenoble depuis quelques jours, ainsi que le chevalier de Labrador, ministre plénipotentiaire que la piété du roi d'Espagne avait accrédité auprès du chef de TEglise, avec mission de le suivre en tous lieux et de pourvoir à tous ses besoins.
Ce dernier ne négligea rien pour faire révoquer Tordre que venait de donner le Directoire, de transférer à Dijon les prélats qu'on avait arrachés de Briançon, et pour qu'il leur fût permis de se réunir au saint-père. Il réussit à obtenir que leur départ serait différé, et qu'ils se réuniraient au pontife , pourvu qu'ils ne l'accompagnassent pas dans le voyage. Ils partirent donc le 9 juillet de Grenoble, précédant le pape, et laissant sur leur passage des lettres de recommandation pour qu'il lui fût préparé, dans les villes où il devait s'arrêter, une habitation convenable.
Le jour suivant, les deux prélats Spina et Carracciolo, Tabbé Marotti, le P. Jean Pie, de Plaisance, Tabbé Baldassari, et une suite d'environ dix personnes, arrivèrent à Valence, où ils descendirent à l'hôtel de la Poste.
Cependant le commissaire du directoire exécutif et l'administration centrale du département de la Drôme se disposaient à recevoir le pape , et préparaient le logement ou plutôt la prison où il devait mourir.
L'ancien hôtel du gouverneur de la ville , quoique dans un état de délabrement absolu, parut convenir merveilleusement à cette destination ; mais comme il formait une des principales dépendances de la citadelle, il fallut solliciter l'agrément du citoyen d'Anglemont, qui se trouvait à Grenoble.
Le commissaire du directoire exécutif prit ensuite des mesures pour organiser une garde militaire autour de l'hôtel du Gouvernement, et écrivit à ce sujet la lettre suivante au citoyen Merck, chef de brigade, qui commandait le département de la Drôme :
Le Commissaire du Directoire près V administration centrale de la Drame, au citoyen Merck, chef de brigade, commandant la Drame.
« Valence^ 18 messidor an ?ii de la République française une et indivisible.
» Citoyen,
» Je viens de recevoir Tavis que le pape doit arriver le 22 de ce mois à Saint-Marcellin, où il est vraisemblable qu'il aura besoin d'un peu de repos ; comme Tarrêté du Directoire exécutif du 22 prairial dernier, qui ordonne le transport du pape de Briançon à Valence, me charge spécialement , tant de la surveillance sur sa personne que de sa sûreté et des moyens de pourvoir à ses besoins , je viens vous requérir d'envoyer dix gendarmes avec un lieutenant, à Saint-Marcellin, le 22 ou le 23 de ce mois au plus tard, pour servir d'escorte au pape et veiller à la sûreté de sa personne jusqu'à son arrivée à Valence.
» Je vous requiers également de donner des ordres pour que le 25 ou le 26 de ce mois, il y ait quinze hommes de garde au Gouvernement, lieu que j'ai destiné pour le logement du pape; qu'il soit mis une sentinelle à la porte du Gouvernement, une autre à la vedette qui se trouve dans l'intérieur du
jardin ; que la porte du levant de la citadelle soit fermée, et qu'enfin il y ait journellement des officiers de planton dans les appartements du pape.
» Je n'ai pas besoin de vous recommander que vous donnerez la consigne à toutes les sentinelles de ne laisser entrer personne, soit dans la citadelle, soit dans les appartements du pape, sans y être autorisé de ma part. S'il est de l'humanité d'avoir des égards convenables pour ce vieillard, il est aussi de la prudence d'empêcher toute communication avec lui qui ne serait pas nécessaire, notamment avec les personnes suspectes.
» Salut et fraternité. »
Docile à cette injonction, le commandant du département de la Drôme la transmit en ces termes au citoyen Mermillod, commandant de la place de Valence :
« Valence, 20 messidor an yii.
» Je VOUS adresse, citoyen, copie d'une réquisition du Directoire exécutif près l'administration centrale du département de la Drôme, relative aux mesures à prendre pour la surveillance de la personne du pape et pour sa sûreté. Vous voudrez bien mettre à exécution tout ce qui y est contenu. La garde de cet individu nous est confiée; vous pren-
drez toutes les mesures que vous croirez nécessaires pour vous assurer de sa personne (*).
» Salut et fraternité.
» Merck. »
On avait donné, ainsi qu'on vient de le voir, les
ordres relatifs à la garde, ou, selon les expressions du citoyen Merck, à la sûreté du souverain pontife. Il restait à s'occuper de Torganisation intérieure et du nniobilier de Thôtel du Gouvernement. La lettre suivante fera connaître combien il était peu digne de l'hôte illustre qui devait l'habiter.
a Valence, 19 messidor an vu.
Le Commissaire du Directoire exécutif près P administration centrale de la Drame, à l'administration centrale de ce département,
a Citoyens administrateurs,
» Le Directoire exécutif ordonna par son arrêté du 22 prairial dernier, que le pape serait transféré
(i) Le ton si peu convenable de cette lettre n'étonnera plus quand on saura quel est le personnage dont elle porte la signature Le citoyen Merck était un soldat sans aveu, que la fortune éleva aux premiers grades ^ et dont le nom est inconnu dans les fastes militaires de son époque. Le Directoire , le jugeant peu propre à combattre, en fit le geôlier de Pie VL Merck respectait assez peu cet individu pour ne voir en lui qu'un prisonnier qui ne méritait pas les moindres égards. Non content d'insulter à sa vieillesse et à ses douleurs , il osa écrire sur sa détention uue brochure pleine de
— ei —
de Briançon à Valence, et il me chargea particulièrement tant de la surveillance sur sa personne que de sa sûreté, et des moyens de pourvoir à ses besoins avec les égards convenables.
» Le ministre de Tintérieur, qui me communique cet arrêté, me marque que je suis autorisé à faire toutes les acquisitions convenables, à prendre sur les fonds des dépenses imprévues qui sont à la disposition de Tadministration centrale, pour pourvoir aux besoins du pape, et que ces avances seront incessamment remboursées.
» Dès rinstant que j'eus reçu cet arrêté et la lettre du ministre qui raccompagnait, j'écri\ds à mes collègues près les départements des Hautes-Alpes et de risère, pour me concerter avec eux sur le transport du pape de Briançon à Valence et connaître le nombre de sa suite, et j'avisai ensuite aux moyens de lui procurer un logement sûr et convenable.
» D'après toutes les recherches, je ne trouvai pas de bâtiment ni plus commode ni plus sur que celui du Gouvernement; je vous en fis part; nous nous y
mensonges infâmes et d*anecdotes indignes de toute croyance. L*auteur lui-même en était si convaincu qu'il hésita jusqu*à sa mort à publier ce roman. Ce fut sa veuve qui le tit imprimer en Angleterre et le répandit en France vers Tannée 1814. M'' Spina y qui n^avait pas quitté un instant le chevet du pape Pie VI durant son séjour à Valence , protesta contre cette infâme publication et affirma qtiil fCy avait pas un mot de vrai, ( Abbé Nàdal , Hist, hagiologique de Valence.)
transportâmes ensemble, et cette vérité fut sentie par tous, mais nous trouvâmes le Gouvernement totalement démeublé. Les portes avaient même été déplacées et fermées dans un appartement dont le concierge nous dit que le citoyen d'Anglemout, officier de Tartillerie qui était à Grenoble, avait la clef, ce qui me détennina à lui écrire pour qu'il les envoie, et que Ton puisse faire poser les portes. Il me répondit qu'il serait sous peu de jours à Valence. Cependant son arrivée n'est que d'hier. Je fus le voir et me transportai avec lui au Gouvernement, dont il fit ouvrir tous les appartements. Dans quelques-uns je vis quelques mauvais bois de lit, quelques vieilles tapisseries qui étaient détendues, et il allait me remettre les clefs, lorsque je lui observai qu'il était nécessaire auparavant de faire faire un état et description des bâtiments du Gouvernement, du peu de meubles qu'il pouvait renfermer, parce que, d'abord , il fallait régulariser les dépenses qu'il y avait à faire pour réparer les appartements, et en second lieu, parce que ce bâtiment étant tout démeublé, et ne pouvant être rendu logeable qu'en le remeublant avec le concours des âmes honnêtes qui voudraient bien prêter des meubles à cet effet, il fallait que les meubles prêtés par les particuliers ne pussent être confondus avec le peu qu'il y avait encore au Gouvernement, afin qu'ils eussent la facilité de les retirer lorsque la
destination du pape serait changée. Il sentit mes raisons et fit refermer les appartements.
» Je requiers donc Tadministration centrale , comme il est instant de préparer et meubler le Gouvernement, et puisque le pape doit être rendu à Valence le 26 de ce mois, de vouloir bien nonamer une commission pour vérifier Tétat et la situation dans lesquels se trouve le Gouvernement, détailler les dépenses indispensables qu'il y a à y faire pour le rendre logeable, et faire Tinventaire des meubles et effets qui se trouvent encore dans ce bâtiment, afin d'éviter toute confusion avec les meubles que prêteront les particuliers.
» Salut et fraternité.
» CURNIER. »
Tel était le palais que le Directoire offrait au chef de TEglise, en échange du Vatican et des trésors qu'on lui avait enlevés ; telle était la demeure où Ton envoyait mourir un vieillard octogénaire et dont la santé exigeait les plus grands soins. Déjà le pape était parti de Grenoble ; il devait arriver à Valence le 56 du même mois, c'est-à-dire sept jours après , et le logement qu'on lui destinait n'avait pas de portes, ne renfermait pour tout ameublement que quelques mauvais bois de lit, des tapisferies détendues , en un mot, était inhabitable.
On fît cependant un effort, et Tadministration centrale prit Tarrêté suivant :
« 19 messidor an ni de la République.
» Vu la lettre ci-dessus ;
» Considérant qu'il est urgent d'aviser aux moyens de loger le pape d'une maière décente et digne de la loyauté française, l'administration centrale du dé partement de la Drôme arrête :
» Le citoyen Tronchet, géomètre, résidant à Valence, est nommé commissaire pour examiner les dépenses à faire au Gouvernement et en dresser un devis estimatif. »
{Suivent les signatures.)
Quand on sut dans la ville que l'on s'occupait de préparer une demeure au saint-père, plusieurs personnes, entre autres la marquise de Veynes, s'empressèrent de mettre des meubles à la disposition de l'administration. Mais , au lieu de rien conclure , on se mit à délibérer, dans le sein de cette assemblée, s'il était bien convenable d'accepter les offres des aristocrates. On ne voulait pas non plus acheter des meubles aux frais du public, et le Directoire n'avait accordé aucun crédit à cet effet. Le temps pressait, cependant, et l'illustre prisonnier allait arriver; on sentit la nécessité de prendre un parti, et, sans plus distinguer entre les aristocrates et les dé-
mocrates, on fit savoir aux citoyens qu'on recevrait, pour l'usage du pontife et de sa suite, des lits et autres meubles de toutes les personnes qui voudraient les fournir, avec promesse de les restituer lorsqu'on n'en aurait plus besoin.
a A cette annonce, dit l'abbé Baldassari, il s'excita » une noble émulation parmi les habitants de Va- » lence, et dans l'espace de quarante-huit heures, » non-seulement on eut des meubles pour les appar- » tements du pape et des prélats, et pour les » chambres des personnes de sa suite, mais on fut » obligé de rendre plusieurs objets offerts comme » superflus. La marquise de Veynes s'employa avec » le plus grand zèle à disposer tout ce mobilier, » et se réserva l'honneur de garnir de ses propres » meubles toutes les pièces que Pie VI devait occu- » per. Elle n'y plaça que deux objets qui ne lui ap- » partenaient pas : le premier était un beau crucifix » sculpté en bois, prêté par le commissaire du Dij) rectoire exécutif, nonmié Curnier ; l'autre était un » Ecce homo, tableau de prix appartenant à la mère » du général Championnet, qui demanda avec ins- » tance que ce tableau fût placé dans la chambre » de Pie VI. »
De son côté, l'administration centrale (*), quoique
(1) On appelait alors administration centrale^ une commission prise parmi les notabilités du chef-lieu et qui administrait le département.
la surveillance de Pie VI eût été spécialement confiée au commissaire par Tarrêté du Directoire, crut devoir prendre des mesures pour maintenir la tranquillité à Tarrivée du pape et pour veiller à la sûreté de sa personne.
L'arrêté qu'elle prit en cette occasion, et qui fut Tobjet d'un long conflit, mérite d'être connu.
▲RHÈTÉ DE l'administration CENTRALE DU DÉPARTEMENT