SCENE VIII
S AIINT-LEGER, ERNEST.
ERNEST , accourant , et posant son chapeau sur un
fauteuil,
( Il est entre du côté qui conduit à son appartement. )
Bonjour, bonjour, mon bon ami.... Tu mr. trouves bien paresseux, n'est-ce pas? C'est que j ai rêve...
SAINT-LEGEr^
A la petite cousine?...
ERNEST
Oui, elle me grondait....
SA.1NT-LEGER
Ah!
Parce qu'on lui avait dit que j'en aimais une autre...
SAtNT-LEGER.
Quelle calomniej •
ERNEST, vivement.
C'est la vérité , mon ami ; c'est la vérité !.^ Oh î je vais tout te dire... je ne suis pas timide avec toi... Gomme tu ne rentrais pas hier soir, et comme tu ne rentres quelquefois que le matin, il fallait passer mon temps à quelque chose: d'abord j'ai écrit à ma petite cousine que je la chérissais, que je l'adorerais toute ma vie; ensuite j'ai pris un livre, puis je me suis ennuyé ; enfm je me suis décidé à aller au bal de l'Opéra, malgré la défense que tu sais bien , me promettant d'en faire l'aveu dans ma prochaine lettre , et de solliciter mon pardon. Je pars, j'arrive ; ah! mon ami! un ange! des yeux bleus, longs comme cela... une expres»on! et puis un sourire!... comme ce portrait pendu à ta chesminée , et que tu ne regardes plus.
SAtNT-LEGER.
Celui de madame de Saint-Léger?
E UN EST, ai^ec enthousiasme.
Charmante !
SAINT-LEGER, à part.
Il devrait être défendu à certaines coquettes de ressembler aux femmes comme il faut.
• EHNEST.
Je suis resté là; tiens, comme ça.... J'ai vu
qu'elle
qu'elle me remarquait: eilcs claicnt deux; raulrc Ta poussée, et chacune a remis son masqu(\; J ime d'elles à prononcé mon nom.., il m'a pris un tremblement... Si tu avais été là, tu m'aurais souillé quelques Jolies choses à lui dire. Je me suis avancé ; je chancelais... il me semblait entendre h\ voix de ma cousine qui me disait: « Ernest, mon » petit cousin , vous vous perdez î » Mais j'étais entraîné parune puissance irrésistible... j'approche, je fais un gran(} salut , ( il salue ) vois-tu ? jusqu'à terre...
SAINT-LEGER
Et puis ?
ERNEST
Je m'assieds auprès d'elle...
saint-leger; Et tu lui dis?...
ERNEST
Et je ne dis rien. Elle parlait bas à son amie; je n'entendais point la conversation , je n'osais pas écouter ; mais le son de sa voix avait un charme!., je me pressais contr'elîe, elle se reculait; je me rapprochais encore... nous avons fait presque tout le banc comme cela. J'étais si heureux de me t trouver à la place qu'elle avait occupée ! Enfm, ne ^ pouvant plus s'asseoir, elle se lève... je fais.vinjeflort, je triomphe de ma timidité , et je lui dis... •; ^hn; 1:.
SAINT-LEGER
A la bonne heure! '
"erNert.
En baissant Tés'yéux: <t Madàrrîe..1; n'avez-vous » pas prononcé le nom d'Ernest?, —^ A] pj^ me » répond-elle, avec une dpuceur enchanteresse., » oui, monsieur Ernest, nous nous reverrons. >r Et elle s^cnfuit...
iS L E M A R I E T r A M A N T,
SAINT-LEGER
Tu cours après elle?
ERNEST
Non, je reste là... comme je t'ai dit que j'étais, lorsque je l'ai aperçue d'abord.
SAINT-LKGER, riaui.
Te voila bien avancé î
ERNEST
Mais je me ravise ; je crains qu'elle ne quitte le ])al, je m'élance vers le vestibule; je me planle contre une colonne, et, les bras croisés, l'œil fixe, respirant à peine, je reste là deux heures, épiant
sa sortie enfin c'est elle ! je la reconnais à la
légèreté , à la grâce de sa démarche ; ... au froissement de sa robe, mon cœur l'eût deviné !.. Je suis sa voiture, je ne la perds pas de vue; j'aurais devancé bast !.... les chevaux eux-mêmes ! elle
s'arrête, elle descend.... où?... ici, mon ami, ici! à notre hôtel!
SAINT-LEGER
Tu te précipites pour lui offrir la main?...
Non, je me cache ; je la laisse monter; j'attends que son amie soit partie; je me glisse dans l'hôtel, je m'enferme dans ma chambre ; et, heureux d'être sous le même toit qu'elle , je me couche , et je m'endors en riant et en pleurant.
SAINT-LEGllR.
Voici une affaire qui ira grand train ! Tu vas lui demander une entrevue, lui parler...
ERNEST
Lui parler!... non, mon bon ami.... je n'oserais jamais! lui écrire, à lu bonne heure.... J'ai tracé quelques lignés... ( Il tiré un papier de son sein.^
s CE NE y I I I. 19
Oh! tout mon cœur est là dedans. ( Il donne le papier à Saint-Léger, )
SAINT-LEGER
Peut-être une lettre commencée pour la petite cousine....
ERNEST, viçernent.
Tiens! Saint-Legor, ne te moque pas de moi ; tu sais que je m'impatiente facilement....
iJAI NT -LEGER.
Non; mais c'est que, vois-tu, nous avons, nous autres , plus d^in style ; et nous n'écrivons pas à une cousine de province comme nous écrivons à une... dame dont nous avons lait la connaissance au bal ; il y a des nuances.... Je te me Itérai au courant de tout cela... Yeux-tu que je lise ta lettre ?
Pas devant moi , mon ami, pas devant moi ! cela me rendrait tout... Et puis je ne veux pas que tu y changes un mot, une syllabe.... j'écris comme je sens...
SAINT-LEGER , met la lettre dans sa poche.
Oui ; mais c'est qu'il faut leur écrire comme elles sentent. Enfin , tu ne peux pas tout apprendre en un jour... Tu as franchi le premier pas ; c'est déjà beaucoup. Je te guideiai... Je ne te dis point de ne plus aimer ta cousine , il faut y penser, la regarder comme ta femme. ISous autres , nous aimons nos femmes avant tout ; mais nous sommes galans, empressés auprès des autres, amoureux même quelquefois, et jamais assez sots pour laisser échapper une conquête ; cela, est reçu à Paris, ( t nous comptons l'établir en province. (/{/«/2^ ; Je tremblais, mon pauvre Ernest, de te voir quitter la capitale sans quelque aventure dont le bruit
âo L E M A R I E T LV A M A N T,
puisse varier un peu la monotonie des conversations de l'antique château de ta tante, agiter le cœur de la petite cousine, et égayer la gravité de ton frère...
ERNEST
Ciel! mon frère! Garde-toi...
SAINT-LEGER
Bon! ton frère.... ton frère... n'a pas la goutte pour rien... D'ailleurs nous ne parlerons pas , nous laisserons faire à la renommée ; elle traverse le département de ta tante. Si elle jase trop, nous corrigerons son dire à volonté ; je suis Toracle du pays. Laisse-moi faire... je me charge de ta lettre... je m'informerai... Je sais déjà cette petite femme-là par cœur.
ERNEST
Qu'elle sache surtout que je n'ai que des intentions honnêtes...
SAINT-LEGER , ironiquement.
Oh! oui, le cœur et la main, l'un ne va pas sans l'autre... ( Lui passant la rnain siirjajpue. ) Bon petit garçori !
ERNEST
Que je suis heureux d'avoir un ami comme toi ! Je n'ai plus d'argent, je cours chez le banquier de tnon frère... Ah! j'ai envoyé ce matin mon adresse à M. Cavignac, j'ai une affaire avec lui. Croiraistu qu'il a eu l'audace de dire que les yeux de ma cousine étaient petits et sans expression ? Nous devons nous battre ; s'il vient, amuse-le, je t'en prie, jusqu'à mon retour... Et ma chère inconnue!.. Ah! mon ami, mon ami! n'oublie pas ma lettre!
{Il reprend son chapeau y et sort ^ en courant ^ parla porte du fond. )
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SAINT-LKGEll, seul.
Drôle de petit liomincî beau, brave, sensible; nous en ferons un cavalier acconîp/ti. Je Tainie ; je le suivrai dans celte aventure, et je ne souffrirai, ni qu^il agisse comme un sot , ni qu'on en fasse une dupe... Celte petite dame qui occupe cet apparlement depuis hier?.... une franche co([uette, j'en suis sûr... Nous verrons; si elle ne convient pas à Ernest, je pourrai peut être bien.,.