‹ [Pièces de théâtre, 1820-1822]Chapitre 70 sur 453 · ACTE IV, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IV

De ce trouble inquiet , sentiment précurseur Que l'on doit éprouver à l'aspect d'un malheur. La lettre que tantôt vous m'avez fait connaître, Ne m'en dit point assez, et m'en dit trop, peut-être. Mon oncle me prescrit d'attendre son retour, Pour accepter l'emploi qu'on me donne à la cour. Il dit qu'un précipice... Apprenez-moi, de grâce, Quels sont mes ennemis ? quel danger me menace ?

EDMOND

Quels sont vos ennemis? ce sont de vils flatteurs, Qui vous cachent le piège en le couvrant de fleurs; - A leur ambition dévouant la victime.

Ils vont, en la parant, l'entraîner dans Tabyme.

EMMA

Dieux !

EDMOND

Ce n'est qu'en tremblant que je vais déchirer Le voile dont leur ruse a su vous entourer.

EMMA

Le touchant intérêt qu'à moi vous semblez prendre, Quand j'en devrais souffrir, me force à vous entendre: Mais ne vous a-t-on point trompé sur mes parents? Pour la première fois, dois-je croire aux méchants?

EDMOND

Ah! lorsqu'en leur faveur votre bon cœur réclame, Le mien voudrait aussi leur épargner le blâme : Mais , cependant , voyons s'il est bien mérité ; Parlons d'eux et de vous avec sincérité.

EMMA

Le pourrais-je autrement? je suis sans artifice.

EDMOND

Je le crois, mon enfant, je vous rends bien justice. Quel était votre sort chez monsieur le baron ? Avait-on des égards pour vous dans la maison ? Certains mots, échappés à l'ardeur de votre âge, M'ont donné le désir d'en savoir davantag^e. Ne m'avez-vous pas dit que chez votre tuteur, Vous aviez dès l'enfance éprouvé le malheur.^

EMMA

De mon tuteur , monsieur , j'aurais tort de me plaindre. De sa sévérité je n'avais rien à craindre ; Lui seul me protégea; mais, dès qu'il s'éloignait C'est alors qu'au château mon tourment commençait.

EDMOND

Continuez. Songez qu'il faut que l'on m'éclaire. Envers vous , pauvre enfant , on fut donc bien sévère ?

EMMA

On fut cruel , monsieur ; je dois en convenir. Sachez que j'ai passé mon enfance à souffrir Le chagrin, le caprice, et l'orgueil de ma tante: J'enviais en secret le sort d'une servante. Pas un mot d'intérêt , pas un nom d'amitié, On semblait m'accorder le pain de la pitié. Si quelques étrangers, ignorant ma naissance. Demandaient qui j'étais, soudain, en ma présence, On disait, sans égard : « c'est l'enfant du malheur , Dont le noble baron s'est fait le protecteur. » Oh ! c'est sur-tout , monsieur, la dame doucereuse, Belle-sœur du baron , que 1 on dit si pieuse , Qui remplissait mes jours, déjà trop rigoureux.

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