EDOUARD, SUZETTE
EDOUARD. Adieu, mon brave. En voilà un qui est bien le meilleur soldatet le plus mauvaisgarde-malade que je connaisse.
SUZETTE. Comment vous trouvez-vous?
EDOUARD. Mieux, depuis (pie je suis ici.
SUZETTE. Eh bien ! ne parlez pas, je vais Ir.ivailler auprès de vous, ou bien je vous lirai, si vous l'aimez mieux. (Elle prend une ctiaise, se place à la gauche d'Edouard, et se met à travailler.)
itDouARD. Comme tu voudras.
AiR : .limi que t'OKS, je veux, mademoiselle. D'autre docteur il n'est pas nécessaire.
SUZETTE
Je serai le vôtre aujourd'hui.
Il faut rester et tranquille, et vous tairo. C'est mon arrêt, et je l'ordonne ainsi, Pour vous forcer au repos, au silence.
Je reste là.
EDOUARD
Moyen très-incertain ; Car je suis sôr d'oublier t'nrduunancc En reiçardant le médecin.
SUZETTE, allant prindre sur le (jurridon, à gauche, la lasse, quelle présente à Edouard. Ne regartiez jias, Mousieur, et prenez ce que je vous donne.
liDOUARD. Eh mais ! Suzette, comme ta main tremble !
siZETTE. Oui, oui; je craignais de renverser, {l'endanl qu'il boit.) Cela vous fait du bien, n'est-ce pas? cela doit vous calmer, vous rafraîchir, (.lit moment où elle veut prendre la soucoupe, Edouard saisit sa nmin qu'il porte à ses lèvres.) Eh mais ! (|ue fait<"s-vous?
EDOUARD. Ne m'ost-il lias permis de te remereior?
SUZETTE. Edouard, Edouard, finissez; vous voulez que je m'en aille. '.Elle s'éloigne de lui, et s'avance sur le bord du théâtre.)
ÈPdUVRD, se levant et allant à elle. Suzelti\ n'es-lu lias la tille adoptive de ma mère? n'es-lu pas ma sumii? ii'.ivous-nons pas été élevés ensemble? Autrefois tu lu,' te d(>flais pas de mes caresses; à présent elles te fout di^ la peine.
SUZETTE. A moi? ce ne serait lieu, peu importe; mais c'est à vous qu'il faut penser. Vous souifi'ez, vous èti's malade. Rier, avoir suivi cette chasse pendant cinq heures, <'t puis danser à ce bal une partie delà nuit. Vous n'êtes pas raisonnable; vous ne vous ménagez pas, vous mourrez.
EDOUARD. Eh bien! tant mieux; c'est ce que je veux.
LE MAR[AGE DE RAISON
c'est Cfi que je désire. Ici, comme à Paris, ces folies,- CCS plaisirs extravaiîaiits auxquels je nie livre, me sont devenus nécessaires; j'en ai besoin pour m'étourdir, pour ne pas rester seul avec moi-même ; car je souffre trop, je suis trop malheureux.
sezETTE. Vous, malheureux! quelle peut en èlre la cause?
KDocARD. Toi seule.
sczETTE. Moi ! grand Dieu !
EDOUARD. Oui, Suzette; je t'ai toujours aimée, je t'aime comme un insensé, comme un malheureux en délire.
SUZETTE, se cachant la fajure avec la main. Ah ! Monsieur, que me dites-vous là?
liuouAUD. D'abord, je l'avoue, j'ai cherché à me faire ai mi'r de toi; puis j'ai rougi (le mes projets : j'ai voulu le fuir, te traiter avec froideur, avec dureté, te parler comme un maîlre, mais ta bonté et ta douceur m'ont toujours désarmé, et ce qui a achevé de renverser toutes mes idées, toutes mes résolutions, c'est que cet amour qui me dévorait, il m'a été lacile, depuis quelque temps, de voir (|ue tu le partageais.
sczETTE, naïvement. C'est vrai.
EDOUARD. Tu m'aimes donc, maintenant?
sizETTE. Maintenant ! non, ça a toujours été de même; mais c'est depuis quelque temps seulement que je m'en suis aperçue.
EDOUARD. Grand Dieu!
SUZETTE. Mais vous, monsieur Edouard, vous ne devez pas le savoir; vous devez l'ignorer. Obtenez de votre père que je quitte ces lieux, que je m'en aille.
EDOUARD. Tu veux quitter ces lieux!
SUZETTE. Oui; je ne puis pas y vivre ; je souffre trop; tout m'y rappelle les bienfaits de votre mère; votre étal, le mien, et la dislance qui nous sépare; etjugez. Monsieur, jugez des tourments que j'éprouve, loisque je vous dirai qu'hier, pendant ce bal, de la première pièce dont les portes étaient ouvertes, je vous ai vu, dans ce salon qui m'est interdit, je vous ai vu toute la soirée danser avec mademoiselle de Luccval.
EDOUARD. C'est mon père qui me l'avait ord(mné.
SUZETTE. Parce qu'il veut vous marier avec elle : je n'en puis douter; j'en suis sûre.
EDOUARD. Qui te l'a dit? où l'as-tu vu?
SIZETTE, muntrant ion c(fur. Là. 11 est des pressentiments (pii ne trompent jamais.
EDOUARD. Et moi je jure i|ue jamais je ne consentirai à une pareille union; ou plutôt il est un moyen de te rassurer, et de la rendre impossible.
SUZETTE. Qni'l est-il?
EDOUARD. Ce n'est ici ni le lien, ni In moment de te ciiiilier nu;s |irojets. Voici l'heure oii l'on descend dans le salmi, et l'on peut luuis sni'prendre. Mais tantôt, après le déjeuner, ils partent tous pour la chasse, mon père, ainsi ijue ces dames. .Moi, grâce à mon indisi)osition, il me sera |)ermis de rester. Nous serons seids dans la maison, je t'attendrai ici.
SUZETTE. Seule... ici... avec vous? Non, Kdouard, ce ne serait pas bien ; je ne le puis.
EDOUARD. Tu veux douc encore ajouter à mes maux I tu veux me voir mourir, et en être la cause !
SUZETTE. Que nu; dites-vous là? moi vouloir votre moil! c'est mal à vous d'einpliiyer un U'I uujyen pour me décider. Vous êtes le lils de ma bienfaitrice, vous ne pouvez pas me tromper; je vieuiliai.
KDiirAiU), /((/ iircnaiU la main. Ah ! je suis trop heuri'ux '
SUZETTE, apercevant M. de Bremonl ((ni entre pur le
fond. Ciel! monsieur le comte! [Elle va auprès du (juéridon à gauche, comme pour y ranger quelque chose.)