SCÈNE XVI
DUBOCAGE; M.VTHILDE, en petite fille, un livre à la main, qu'elle pose sur la table.
DUBOCAGE. Encore un enfant ! allons, il est dit qu'aujourd'hui je n'en sortirai pas! Oui ctes-vous?
.\nTiiiLDE. Matliilde, votre petite-iiiéce.
dubocage. Ma petite-niece! on m'avait pourtant assuré que mon neveu n'avait que dix enlants, et de bon compte en viiilà au moins quinze (|ui, di|iuis ce nidlin, arrivent ici pour me faire enrager.
M.\Tiiii.DE. Oh! moi, je ne viens pas pour cela; au contraire, je vous apporte de bonnes nonvelles.
uiuncACE. Il sfrait possible! Eh bien! ninii enfant, le feu qui était chez moi?
.MATHiLDE. A été éteint aussi promptement qu'il avait été allumé.
DLB0c.\GE. Je respire!., et tes frères?
.MATHiLDE. .Mcs frércs, vous ne les verrez pas de sitôt; les uns sont dans leur lit, et les autres ne peuvent plus remuer; mais le docteur m'a dit qu'il n'y avait pas le moindre danger à craindre.
DUBOCAGE. \ la bonne heure.
M.\THiLDE. Jaqueline, Pierrot et mon autre sœur sont restés auprès d'eux, et moi je suis venue avec vous, qui êtes seul, craignant que vous ne fussiez tourmenté, et m'aecusant déjà d'être la cause de votre inquiétude.
DIUOCAGE. Je te remercie, mon enfant. Je vois qu'on avait raison; dans cette famillc-là les petites filles valent mieux que les garçons. Et comment ètes-vous venus ici?
MATiiii.DE. Dans la voilure de M. de Frémoncourt, tandis que lui arrive à pied avec mon père ; j'attendais là, à côté, dans votre bibliothèque.
DUBOCAGE. Oui, je le vois, tu avais là un livre. Estce que par hasard tu serais une savante comme ton frère Edouard?
MATHILDE. Non, mou oncle, je sais bien peu de -chose; mais vous qui êtes si instruit, qui avez tant de connaissances, si vous étiez assez bon pour me donner de temp en temps quelques leçons.
DUBOCAGE. Comment! de temps en temps, lous les jours; mes matinées n'en finissaient pas, je ne savais qu'en faire, et me voilà une occupation toute trouvée; je serai enchanté d'avoir un élève comme toi; par exemple, pour le chant je ne suis pas un irolcsseur de la première force; j'adore les sonales de Nieolaï, mais je ne sais pas une note de niusii|ue; et quant à la danse, [Montrant sa jambe.) il ne faut pas que tu comptes sur moi.
MATHILDE. Coiiiuie c'cst heui'cux ! ce sont justemenl les seules choses que je sache un peu.
DUBOCAGE. Et qui t'a donc appris tout cela? MATHILDE. Ma mèic !.. si vous l'aviez connui% vous l'auriez aimée.
DUBOCAGE. Ce n'est pas vrai.
MATHILDE. Si, uiou oiicle, elle était si bonne!.. To:i oncle, me disait-elle, est le meilleur des honiincs, le plus tendre des parents; il n'a été injuste qu'une l'ois en sa vie, ce fui envers moi; prouve-lui un jour, Mathilde, que j'étais digne de cette amitié qu'il m'a refusée; qu'il sache que c'est moi qui t'ai appris à l'aimer, et que ce soit là ma seule vengeano;. DUBOCAGE^ ému. Comment! elle te disait cela? jiATHiLDE. Tous les joui's; et vous vous plaignez, dit-on, d'être seul, d'être abandonné; c'est ma merc qui aurait embelli votre solilude, qui aur.iit charmé vos vieux jours, bien mieux que des eiifanis tels que nous, qui ne pouvons rien pour votre plaisir ou votre bonheur, si ce n'est de vous aimer.
uuroc.vCE, o part. Cette chère femme, est-il po.ssible! Je me repens d'avoir été si sévère; oui, oui, je conçois que si elle existait encore, si elle était ici, une feiume jeune et aimable, qui tiendrait ma maison, cjui en lerait les honneurs... D'un autre côte, mon neveu et puis celte pelite tille, surtout en mettant tous les autres en pension; certaineinent il y aurait eu moyen d'être heureux; cl je lie l'ai point voulu... Pauvre femme! la coiidaiimer ainsi sans lavoir, sans laeoiinaltre! Elle avait raison, j'ai été iiiju-te'à son égard. MATHILDE, quil'a observé. Mou oecle, (|u'avez-vuiis? DUBou.vGE, avec douceur. Laisse-moi, mon enfaiit.
LE VILUX GARÇON LT LA PF.TITE FILLE
M -TillLDE. 11 old l une fois nu oîicle qui a-ait i'air uiéclianl, méclianl... — Scène 16,
j'ai besoin d'clre seul. (Malhildc .l'Hoiiine.) Je souffre beaucoup. [Elis revient cl se met prés de lui.)
DUuijcAGi;, l'apercevant tout près de lui. Ah ! lu es encore là?
MATHiLDE. Jc ni'cn allais, mais vous avez dit : Je souffre, j'ai cru qu« vous me rappiliez.
DUBOCAf.E, l'embrassant. Oui, oui, reste, mon cnlatit; tu avais raison, je soullre ilejà moins.
MATiiiLDK. Que puis-je l'au'e pour vous distraire? {lin souriant.) Vdule/.-vous que je vous lise quelipie chose, ou (pie je vous joue une sonate?
DURotAGK. Une siin.ite ! je ne pourrai plus me passer de cette enlant-l;i; c'est un trésor pnur mes soirées d'hiver. Pour le moment j'aime mieux cpie tu me lises... cela me calnura. Quel est ce volume (|ue tu avais à la main?
. MATinLDK, un peu honteuse. Mon oncle, c'est un livre de conti.'S de féi.'S.
DUBOCAGE. Ah! tu aimes les contes?
MATUIl.DE. Et vous?
DUBOCAGE. Eh mais! je ne dis pas non; à tun âge
et au mien, on a souvent les mêmes goûts : les vieillards et les enfants se ressemblent beauioup ; les extrêmes se louchent, Lis, ma fille, je t'éenulc, {// est assis dans son fauteuil, le pied sur un taliouret ; c'est sur ce tabouret que Mathilde est assise; elle hésite un instant, le regarde, a l'air de prendre courage, et lit.)
MAïnn.DE. « Il était une fois un oncle cpii avait l'air « niiM'hanl, méchant, et i.pii pourtant était bien Imii.
niisocACE, souriant. Eh mais! cela n'est pas un conte, il y en a comme cela.
.MATinLi)i;,/cr('(/(7 )•(/««/. Oui, monoiii^le! (Continuant.)
« Et cet oni'le avait un prmee, son neveu, cpii vou- « lant fdre Icirtiuie, s'embari|ua sur un j^i'auil \ais- » seau.
« Et il alla bien loin, bien biiu, jusqu'à un beau « pays où il .s'arrêta.
« Et dans ce pays élait une fée qui lui dit : Tu <( ne viens chercher que la ricliesse, et si tu veux, jc « te donnerai le bonheur.
« Et l'autre accepta sur-le-eliamp.
DUbocAGE. J'en aurais bien fan autant.
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LE VIEUX GARÇON ET LA PETITE FILLE
MATiiiLDE. « Et alors il t'poiisa la fée, qui clait tres- « lionne et frc--i!oiK'C, mais qui était une des plus (I |i;u)vres fées qu'on eût jamais vues, car il étail dit « qu'elle ne retrouverait ses trésors et si puissance « que quand die aurait ru une douzaine d'enfanis.
DinocACE. Parbleu, voilà un conte qui est original.
MMiuLi'.E. « Et Jugez de leur malheur, ils ne purent « avoir iiu'une seule pelite lille^ qui était bien gon- (i tille, il est vrai... »
piPOCAGE. Eh mais! quel est ce bruit, et qui vient là nous déranger au moment le plus intéressant?