SCÈNE XIV
(Musique.)
DE CLERMONT, reparaissant au haut de la galerie « gauche, et regardât^ ducûté de laterrasse. Elle vient!., elle vient!., elle obéit... elle suit la route que je lui ai tracée. [Le bras étendu vers la terrasse et marchant toujours à reculons, il disparait un instant par la droite . Irène parait en ce moment à gauche, éi l'extrémité de la galerie. Elle s'avance lentement , et pendant ce temps Clermont, qui a redescendu l'escalier, se trouve au milieu du théâtre.) Sur cette terra.sse on pouvait nous entendre... sa taule pouvait s'éveiller... et il faut (|ue je la voie , que je lui parle. {Irène qui avait disparu un instant pendant les phrases précédentes , descend ence moment l'escalier.) Je n'y puis croire encore... c'est elle!., pri's de moi... au milieu de la nuit!., mais icf... dans cette salle, si quelipi'un de la mai- .son allait nous snrnreiidi'e !.. [Montrant la porte à droite et traversant le théâtre.) Là... ce sera plus sûr ! {S'arrclant.) iSou non chez moi je n'oserais pas. Qu'elle ne m; devine pas. Je le veux!., qu'elle ne reconnaisse pas celui qui la force d'obéir... (// lui commande du doigt de se diriger vers le grand fmileud qui est à gauche et de s'g asseoir. Irène obéit.) Ml! i|u'elle est belle ainsi, et (|uel bonheur de la contempler... mais le silence même qui nous environne m'effraie! et pourtant je n'ose lui parler : il me semble qu'au son do nia voix, mon rêve va se
dissiper et cette ombre s'évanouir! Hprès un instant de siïp/ice.) Irène !.. {Elle tre.'^saille.) Est-ce bien moi qui vous ai plongée dans le sommeil où vous êtes? {Elle fait signe que oui.) Pourquoi ne parlez-vous pas? Parlez! je le veux. M'entendez-vous?
IRENE. Oui!
DE CLERMONT. Qu'épTOUVeZ-VOUS?
IRENE. Je souffre... ah!., je souffre!.. DE CLERMONT. Et pourquoi?
IRENE. D'obéir malgré moi à une volonté qui a brisé la mienne.
DE CLERMONT. Craignez-vous donc ici quelque danger? IRÈNE. Non ! Dieu me protoge.
DECLERMONT.Pourquoialorsvenez-vousde tressaillir? IRENE. J'ai honte '
DE CLERMONT. 1)0 qUOi ?
IRÈNE. D'être ici ! de ne plus être près de ma tante !
DE CLERMONT. Votrc taiito!.. n'est-ce pas elle qui dirige toutes vos pensées? qui dicte vos décisions?
IRÈNE. Non !
DE CLERMONT. N'est-cc pas cllo qui repousse tous les partis qui se présentent?
IRENE. C'est moi !.. moi seule !
DE CLER.MONT. Vous! ct pouc qucl uiotif? rôpoudez!
IRÈNE, comme forcée d'obéir. Il y a dans le monde... quehju'un...
DE CLERMONT. Eli bien !..
IRÈNE, avec expression. Que j'aime!
DE CLERMONT, « part, avec un mouvement de dépd. Dieu! et moi qui ne m'en doutais pas!!., elle en aime un autre! une inclination!., une inclination contrariée... (Haut.) 11 est donc jeune, aimable, bravo?..
IRENE. Oui.
DE CLERMONT. D'uiic hautc naissaiicc?
IRENE. Oui.
DE CLERMONT. Ainsï douc , il méritait votre amour!
IRÈNE. Non!., il ne méritait que mon mépris... et cet amour dont je rougis... j'ai juré do le combattre, de l'oublier, dussé-je en mourir!
DE CLERMONT, uvcc émotion. Quel est donc ce cavalier si redoutable, aimé et méprisé à la fois ? {Voyant qu'elle garde le silence.) Quel est-il?
IRENE. Je ne le dirai pas!.. Je ne le puis!..
DE CLERMONT. Parlez?
IRENE. Non... non... je vous en prie... je ne le veux pas. {De Clermont étend la 7nain au-dessus de sa tète.) Vous me faites mal...
DE CLERMONT. Sou noui?.. (// étend toujours samain, et Irène haletante , oppressée , et comme vaincue par une force supérieure, laisse échapper ces mots ;) Henri de Clermont.
DECLEMONT, /wiwse wi cri et s'éloigne d'Irène qui semble respirer et renaître. 'Sloil.. moi... o.st-il possible! grands dieux!., ah! elle a raison , je ne la méritais pas ! [Haut et se rapprqhaïit d'elle.) Et vous l'avez banni do votre cœur coinine do votre présence?.. répondez?., vous ne désirez plus le voir?
IRENE. Jamais ! j.imais! je ne le dois pas ! (De Clermont étend la main sur elle.) Mais au prix de tout mon sang, je voudrais que ce fût possible... je voudr.iis pimvoir lui dire une fois... une seule fois tout ce (pie j'ai là dans mon cœur.
vr. CLERMONT Eh biin donc... que cela soit! que je l'enteiido et que je meure après. (// preiui un fauteuil et s'asseoit prés d'elle.) Irène... Irène , votre main dans la mienne ! [Irène tressaille.) Vous que j'aime, ne me recoimaissez-vous pas?
IRÈNE. Ah! c'est toi!., te voilà, Henri... qu'il y a longtemps que je no t'ai vu; mais j'ai toujours pensé à tiii... toujours !.. moi, je t'aime tant, cl cependant tu 111' lais tant do chagrin... ce jeu eirréiié... et tes du'ls, tes amours, je .sais tout. — Je n'ai pas l'air d'écouter, mais j'entends! j'ai l'air de rire... mais je soull'io. Je sens là comme un fer aigu qui me perce l: ciour, jesuis malhenreuso... je suis jalouse... mais cela ne m'empêche pas de t'aiiuor... au contraire, je le crois !
mÊNE.
DE CLERMUNT. Est-il pOSSiblc!
IRÈNE. Ml m Diiii ! 111011 IJicii ! pourquoi tirte faire tant de peine! ees femmes que tu mo proteres... elles ne sont pas si jeunes... si jolies que moi... cela rao semble du moins... et elles ne t'aiment pas autant... ah! j'en suis bien sûre!..
DE ci.ÉiiMo.M. C'est vrai... c'est vrai... {Haut.} Mais n'cst-il |)as ijn moyen d'eflaccr mes torts, de mériter ton cœur et ta main? [Ircne fait siijnc que oui.) Disle-moi doue... parle?., je le veux!
IRENE, ayant l'air de lire daits l'avenir^ Attends... attends! ne sais-tu pas que de grands événements se préparent... que, déjà, il y a une guerre... bien loin d'ici... en Amérique...
DE CLERMONT. Eh biêU. . acllèvC ?
IRÈNE. Eli bien... mon frère vient de partir et tous nos jeunes geiitilshommcs s'embarquent... tous ceux qui ont du cœur. Tu en as, Henri, va avec eux.
DE CLERMOM. J'iiai...
IRENE. Abandonne cette vie de désordre où tu ne trouverais que la honte. 11 y a, là-bas, de l'honneur à acquérir!
DE CLERMONT. Jc partirai !
IRENE. Et à ton l'eiour, viens demander ma main à mon pcl-e. Je serai là, je l'aurai attendu. Je t'aitcndrai toujours! vivante, je serai à toi, et morte, à personne !
DE CLERMONT. Tu Ole le jUlCS?
IRENE. Je n'en ai pas besoin, tu peux compter sur moi !
DE CLERMONT. Un gage, au moins... un seul!
IRÈNE, Mmrianl. In gage... dis-tu? te rappelles-tu la dernière l'ois que tu m';is adressé la parole à Versailles... c'était pour ni'ollrir un bouquet!
DE CLERMoiNT. Quc VOUS avcz l'cpoussé avcc dédain et jeté à terre.
IRÈNE. Devant toi ! mais après ton départ, je l'ai ramassé. {Montrant son ca:w\) 11 est là... que de fois je l'ai couvert de mes larmes... [A demi-vnix.) et de mes baisers... tiens, le voilà! ce sera Ion talisman, à loi ; ijuand tu me le rapporteras, après la victoire, je te donnerai en éeliange, non p is mon cœur... il est à toi, mais nioi, moi... le veux-tu?
DE CLERMONT. Ah! jaiuais un tel langage ne s'était fait entendre à mon oreille, ni à mou cœur... oui, ces fleurs, jc te les rapporterai ! oui, désormais fidèle aux lois de l'honneur... {Écoutant vers le foml du théâtre,) Uuel bruit s'est lait entendre !.. On marche de ce cotéi.. l'entends-lu ?
IRENE. Oui! on vient... on se dirige là... vers cette chambre!
DE CLERMONT. Eh! qui doiic ?
IRENE. Une ennemie... {La porte du fond s'ouvre.)
DE CLERMONT, reciardanl. 0 ciel! la baronne! {Il se plan devant h- yrand fauteuil ou est Irène, et cherche à la cacher.)