‹ Pièces de théâtreChapitre 473 sur 575 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LE COMTE ANNIBÂL, assis dans un fauteuil à (lauche et rêvant; LE CHEVALIER DE MONTARAN, entrant par le fond.

LE CHEVALIER, sc retournant vers le fond. Comment, le ministre est absent!., c'est très-fàdieux!

A>MBAL, levant la tête. Hein? qui vient là?

LE CHEVALIER. IMoi qui ne connaissais que lui!., à qui m'adres.ser?

AKiMBAL. Eh! parbleu!., à moi, chevalier!

LE CHEVALIER. Le comte Annibal de Boutteville! au ministère de la Marine et des colonies...

AKMBAL. Ah! te voilà comme tout le monde! personne ne veut croire à mou crédit, à counnencer par moi, qui suis tout étonné d'en avoir. A ton service, chevalier... tu voulais parler au ministre.

LE CHEVALIER. Ou le dit abseut?

ANNIBAL. Un voyage sur les côtes pour visiter nos ports et nos arsenaux. Depuis la puerre d'Amérique notre marine prend une extension immense!

LE CHEVALIER. Et, gràcc au ciel, les enseignes de vaisseau peuvent rapidement monter en grade!

ANisii'AL. C'est là ce qui t'amène?

LE CHEVALIER. Cela... et autre chose...

ANNIBAL. Quoi quc ce soit je m'en charge! le ministre est absent... mais le sous-secrétaire d'État qui fait l'intérim n'a rien à me refuser...

LE CHEVALIER. En vérité !

ANNIBAL. C'est mon futur beau-père!

LE CHEVALIER. Toi , Aunibal... tu te maries!

ANNIBAL. Tu vas, comme les autres, pousser des cris de surprise et d'admiration... eh bien! oui, je me marie... ce n'est pas la première fois; je suis fait au danger.

LE CHEVALIER. Toi, Auuibal !. . comte de Boutteville! !

ANNIBAL. D'abord. . je ne porte plus ce iioin-là qui effrayait l'hymen et les beaux-|)ères... je l'avais rendu trop célèbre!., la mort de mon grand-oncle me laisse rnanpiis de Montsorin... sans me laisser plus riche!

LE CHEVALIER. Et Comment cela, mon cher marquis?

AN.MUAL. Il n'a pu m'Oter le tdre; mais ses biens... il nie comiaissait, ce cher oncle. 11 était sûr que je les mangerais, et alors...

LE CHEVALIER. 11 a Commencé.

ANNiuAL. Il a fini!.. ( t à l'ouverture de sa succession... rien! absolument rien! on aurait dit (pie depuis six mois... J'avais hérité' Il n'y avait plus ipi'nn espoir, ce (pie vous antres, marins, vous appelez un aiicH' de .salut... il lallait me niari(i', trouver (pielque riche héritière... qui .se conleiitàt du titredc; inaivpiise de MoiilHjiin, de l'héritage de mon oncle et de cinq cent mille livres... de dettes...

LE CHEVALIER. Tu as trouvé ?

ANMBAL. Oui, mon ami... et sans me donner de peine !

LE CHEVALIER. IJuc veuve de fermicr-généi'al? ANNIBAL. Une fille de haute naissance!

LE CHEVALIER. C'est qu'al'U's elle a trente ans? ANNIBAL. Elle en a dix-huit!

LE CUEVALIEn

Am du vaudeville de Turenne.

Alors, mon cher, elle est donc effroyable !

ANNIDAL.

Elle est cliarmante et de forme et J'esijrit!

LE CniiVALlER.

Mais sa famille?..

ANMBAL.

Est puissante, lionorable; Fort bien en cour, et chacun lui pn'dit Pour l'avenir encor plus de crédit.

Chez eux l'on voit les trt^sors de la banque Et des vertus, des mœurs, de la raison... Enfin tu vois ([ue dans celte union Je trouve tout ce ([ui me manque !

C'est admirable !

LE CHEVALIER. Dis douc impossible ! invraisemblable!

AN.MKAL. C'est ce que je me répèle! il faut d'honneur qu'il y ait rpielque cho-e qu'on ne me dise pas... (piebpie malheur ou quelr|ue inconvénient caché...

LE CHEVALIER. J'en ai peur...

ANNuiAL. Enlln, nous verrons bien : c'est le comte de Bassevelle qui a fait ce mariage, un de mes créanciers! Ils assisteront tous à la bénédiction nuptiale... le coup d'oeil sera supi'rbe!

LE CHEVALIER. Tu te luaries à Versailles?

ANNIBAL. Non, la chapelle était trop petite... ici à Paris... ce matin, dans une heure; et hit^r, j'ai fait mes adieux à la vie de gaiwn par une orgie qui a duré loule la nuit. Je venais de rentrer au grand jour... en homme marié! Je ne me cache plus!

LE CHEVALIER. C'est exemplaire! et le nom de la fiancée?

ANNIBAL. Mademoiselle deBrienne!..

LE CHEVALIER. Dout Ic père commandait l'année dernière une escadre dans la Méditerranée.

ANNIBAL. Et depuis quinze jours sous-secrélaire d'État au département de la marine. Voilà d'où vient mon pouvoir... et s'il peut te servir à toi... ou à nos amis... je viens d'écrire au vicomte de Clermont et de lui faire part di^ mon mariage aux Etats-Unis.

LE CHEVALIER. Il y CSt doHC tOUJOUl'S?

ANNIBAL. Depuis uiic année entière !

AiR du vaudeville de l'Apothicaire.

11 se conduit en vrai soldat.

Et d'une façon liéroirjue,

Il prend parti rliaiiue combat!

LE CHhVALIER.

Au moins 6crit-il d'Amérirjue?

ANNIBAL

Eh oui!., j'ai reçu de sa main Une letti e que Dieu confonde.

De vertu, de morale ! enfin Une letlre de l'autre monde! La vertu!., l.i moralu... enfin Une lettre de l'autre monde!

C'est à ne pas le reconnaître. Il faut que le docteur Franklin et les quakers de la Pensylvanie en aient fait un philosophe et un sage!

LE CHEVALIER. Eh uiais... avnut son départ il avait déjà des aperçus pleins de profondeur. C est lui, il y a un an, hu'sipie je commençais, c'est lui qui m'a dit le invmier: Le dilficile n'est pas de faire une passion, mais lie s'en di'it'aire!

ANMiiAL. Sage maxime !

LE CHEVALIER. Doiit je n'ai que trop reconnu la vérité... c'est pour cela que je viens ce malin au minis-

IRENE

ÇFâTH

DE DBlESME. Ainsi, de lous ces jeunes ieigneurs qui l'enlouraient, aicun n'a réussi i (e plaire. — Acte I, scène 2,

tère de la marine ! Une constance désespérante et obstinée à laquelle je ne sais comment me soustraire, une cliaîneque je ne puis briser.

A^N1B4L. Et tu viens t'adresser à l'autorité?..

LE CHEVALIER. Précisément!

ANMBAL. C'est original, et pour la rareté du fait, moi, marquis de Muntsorin, je me charge de ta pétition... raconte-moi cola?..

LE CHEVALIER. L'année dernière, lorsque nous nous rencontrâmes à l'Iiôtel de la Croix-ifOr, à Toulon, j'aperçus le soir même une personne clwrmante, Line baronne, je te le dis en secret, la baronne de Saint- Savin!

ANMBAL. Ah bah!

LE CHEVALIER. Comment, tu connais?

AXMiiAL. J'en ai entendu parler au vicomte de Clermont, (|iii l'avait admirée comme toi!

LE CHEVALIER. Imagiiic-loiqu'elle partaitsculc ... sans cavalier! et elle m'avait permis d'escorter sa voiture.

ANNiBAL. En écuyer cavalcadour.

LE CHEVALIER. Soii (Icsscin était de se rendre à Versailles pour une imporlanle aflaiie... qui, bientôt, fut oubliée!., que te dirai-je? une étincelle électrique, un coup de foudre...

ANNiBAL. 0 sympathie!

LE CHEVALIER. Oui, moii ami, une flamme réciproque et subite! c'était une première passion, vrai, je te le jure !

ANNiBAL. Je te crois!., il faut bien commencer...

LE CHEVALIER. Dc son côté, à cllc... c'était un premier sentiment.

ANMBAL Tu en es sûr?..

LE CHEVALIER. On uc pcut aimcr ainsi qu'une seule fois'., elle ne me quittait pas d'une heure, d'un instant... c'était un dévouement adorable le premier trimestre... un peu monotone le second; fatigant le troisième, et insupportable le quatrième...

ANMBAL. C'est là que tu en es?

LE CHEVALIER. Oui, mou ami. Et voilà que je reçois l'autre semaine du nlilli.^tre de la marine l'ordre de in'embarquer pour les États-Unis, sur l Inflexible, frégate de soixante canons!

ANMBAL. C'est là ce qui te fàchi>?

LE CHEVALIER. .\u contraire!., mais quand j'ai annoni't' cette bonne nouvelle... les larmes aux veux...

ANNiBAL. Je devine Ile dési'spoird'.\riane ou deDidon.

LE CHEVALIER. Du tout. Elle s'cst écriéc le front rayonnant de joie . il y a un Dieu pour les amants!..

IRÈNE

et moi aussi jai, depuis un an, un voyage à fa're en Amérique... je ne vmisiinittenii pasl j'ai des iirotections! i'obtiriiilr.ii du ministre mon passage sur un vaisseaii de l'Blat, sur ilnUexibk.

AN.NUî.a Eu vérité!

LE cnEVALUin.

Am : Js ne luiis vois jamais rdi'ciiso (do ma Tame AcnuBK.) Klle a ili-jà, mon chcl', jVn frcmlilc, AuJiencc pour c.' malin; Kl s il nous faut trois mois cnst-iiibltf l'.iiie ainsi \l> moine oliemin.

Sur moi' cl dans un calme oxirème, Jouir d'un amour altiidi Qui, comme 1 Océan lui-miîuiCj Dure et s'olcnd ;i l'iniini...

Tu comprends bien?..

A;iNlDAt.

Oui, mon ami!

LE CUEVALIER.

C'osl à iiôriil..

ANNIBAL

De bonheur et d'cnnull

KNSKMBLK.

Li; CHKVALIER.

Voilà pourquoi Je vions il luit

ANNinAl., lui tendant la main.

Tu viens à moi, Coiuiile sur moi, Oui, compte sur moi I [bis.)

AKMBAL. Je ferai l'cjolcr la demande duliikiroiinu, je l'ubtieudrai do iflon beau père et sans |»ellio! il l'O-

l'use tuujiuirs!

LE CUEVALIER. Eli vérilo!

A>.MiiAL. .\vaiit i|u'(in ait ouvert la boucho... il vous répiiiid : non, non. Tuiijouis non!

LE CHEVALIER. A Kl boiiuo hourc au moins! voili» du C.U'aetère !

A^Ml;AL, montrant M. (h Brk'nne qui s'avance en ?f en» ^ C'est lui! avec une l'ouli? de demandes... ik rc l'user...

LE CHEVALIER. Quel air taeifurne et sôvèvo!

A>MBAL. 11 ressenilde à ta l'régjte l'Infli'Tibk, olsur son iront assombri semble incrusté le signe négatif.,, dont je te parlais.

LE CHEVALIER. Est-cc ipi'il i.'sl toujoiirs aiiisi?

ANMiiAL. .Non, parbleu ! d est aujourd'bui en g.iielé. vu le mariage de sa fille... et tu arrives à merveille!

Page 1