SCENE V
Les pbécbdents, ÉLIS.MîETH, EUDOXIE, LESTOCQ; choeur de paysans, paysannes.
CHŒUI».
Houra! houra! houra!
C'est elle; La voil'tt Qu'elle est granieuto et belle t Des czars c'est le noble sang, Le sang do Pierre le Grandi C'est elle, la voilà!
lloura! houra ! houra!
GOLOFKIN, aveo colère. Assez! vos cris fatiguent son altesse.
ELISABETH. Nullement, comte Golofkin, l'amitié qu'on inspire no fatigue jamais. Merci, mes amis. {Les paysans sortent par le foml. — Pressant les mains d'Eudoxie.) Ma chère Eudo\ie ! que je suis hcnrcuse de vous voir et de vous embrasser, moi, qui ne savais même pas votre mariage! (Seretournant vers Golofkin.) Je vous remercie, comte Golofkin, d'être venu au-devant de moi jusqu'à trois lieues de Saint-Pétersbourg. Tant d'honneur à une princesse déchue, c'est beau iiour un courtisan. Ce qui l'est plus encore, c'est de m'avoir amené votre femme, autrefois ma fille d'honneur, {Lui prenant la main.) et toujours mon amie, nest-il pas vrai?
Ei'DoxiE. .\h! j'ai voulu accompagner M. le comte; j'ai voulu être la première à présenter mes hommages à votre altesse, et à savoir si le voyage ne l'avait pas bien fatiguée.
ELISABETH. Mais non; je ne crois pas! je me porte à merveille. N'est-il pas vrai, ^estocq? car, c'est lui que cela regarde, je ne m'en mêle pas; il me trouve souvent des vapeurs ou des migraines auxipielles, sans lui, je n'aurais jamais songé. Oh; c'est un homme de talent!
GOLOFKIN. Et de plus, un fidèle serviteur...
ELISABETH. Que vous avez placé auprès de moi, et vous avez bien fait; car sans lui le séjour de Novogorod eût été si triste, je me serais tant ennuyée dans cette maison de plaisance! Mais enfin me voilà de retour i Saint-Pétersbourg dont les bals sont, dit-on, délicieux cette année, et j'aurai, j'espère, le temps de me dédommager.
GOLOFKIN. Je ne le pense pas ; car, s'il faut vousl'avouer, Madame, je viens de la part de S. A. Anne de Courlande, régente de l'empire pendant la minorité du prince Ivan, son fils, notre jeune empereur... je viens...
ELISABETH. Eh bien! achevez.
GOLOFKIN. Je viens vous dire que son altesse, ainsi que le conseil de régence, dont j'ai l'honneur de faire partie, ont été péniblement surpris de votre départ de Novogorod, dont vous n'aviez pas daigné les prévenir.
ELISABETH. Et à quoi bon? un voyage d'agrément pour ma santé; le changement d'air. N'est-ce pas, Lestocq?
LESTOCO, s'inclinant. Oui, jMadame.
GOLOFKIN, d'un air doucereux. A cela nous n'avons rien à objecter; mais nous ne pensons pas que l'air de Saint- Pétersbourg convienne à votre altesse, et je viens vous conseiller de vouloir bien ne pas entrer dans la capitale.
LESTOCQ, à part. Qmdle audace!
ELISABETH, avec fierté. Comte Golofkin, est-ce un ordre que l'on m'intime?
GOLOFKIN, respectueusement. Non, sans doute; mais une prière qu'il ne serait peut-être pas prudent à vous de repousser. Votre présence à Saint-Pétersbourg pourrait enhardir, encourager certains partis qui con^iirent dans l'ombre, et qui deviendraient plus audacieux s'ils concevaient le fol espoir de vous voir a leur têle. Elisabeth. J'entends; ce qui donnerait peut-être un peu de mal au ministre do la police. Cela vous regarde, comte GtJofkin, et je ne peux pas vous jirivcr d'une occasion de faire briller vos rares talents; et jiarce que le sénat m'a exclue du trône, parce qu'il a décidé que le iirincc Ivan, neveu de Pierre l'', sciait préféré à moi, Elisabeth, qui suis sa fille, je ne pourrai plus changer de résidence, voyager pour mon plaisir, aller au bal à Saint-Pétersbourg sans faire naître des complots, exciter des soupçons, el troubler le sommeil des ministres! C'est trop compter sur ma patience, et je ne répondrai qu'un mot : je no conspire pas, je ne conspirerai jamais; et si cela m'arrive, vous pouvez faire tomber ma tête; j'y consens d'avancQ; mais je veux aller h Saint-Pétersbourg; j'irai, j'y resterai tint que cela me plaira, et je m'y plairai beaucoup, {.ivec ironie.) La cour y est si aimabTe! Dites-le bien à la régente, dites-le à Munich et à Osicrman, vos dignes collègues, et nous verrons si l'on arrachera des murs de la
LESTOC(,)
capitale, si l'on chassera de force la fille de Pierre le Grand. Voyez, conile Golofliin, prc-parez loiit yiour mon départ, je retournerai avec vous A Saint-Pétersbourg; je vous iiermcls de m'y accompagner. AdieUj EuJoxie : à bicnliM; nous nous reverrons! {Eudojcie fait la révérence, Golofkin s'incline respectueusement et sort avec Voref.j