‹ Pièces de théâtreChapitre 537 sur 575 · SCÈNE FIL · texte numérisé non relu

SCÈNE FIL

LE PRINCE, DUBOIS, qui entre d'un air soucieuxpar la porte à droite.

LE RÉGENT, le regardant. Il va m'aider.

DUBOIS. -A. quoi. Monseigneur?

LE REG ;nt. a finir une chanson de table, une chanson profane.

DUBOIS. .Miséricorde!

LE RÉGENT. Cela te scandalise, l'abbé, tu as une pudeur si farouche.

DLBois. Mon Dieu ! je vous abandonne ma pudeur, faites-en ce que vous voudrez, si vous pouvez en faire quelque chose; mais à votre tour, il faut que vous m'abaiidonrnez...

LE RÉGENT. Eh ! qui donc?

DUBOIS. Le duc du Maine et sa femme.

LE RÉGENT. NoU.

DUBOIS. Eh bien! sa femme seulement, je m'en contenterai.

LE RÉGENT, avec impatience. Toujours la duchesse, il ne fait que m'en parler; je crois vraiment que tu us amoureux.

DUBOIS, avec ironie. C'est pour cela que je veux l'enlever à mes rivaux.

LE RÉCENT, riant. Cela ferait crier trop de monde, et tu as déjà tant d'ennemis.

DUBOIS, avec colère. Eli morbleu! il ne s'agit pas ici de mes ennemis; mais des vôtres que je surveille; et je vous invite seulement...

LE RÉCENT, Se levant Moi, je t'invite à souper pour ce Soir, un repas délicieux.

DiBOis. avec impatience. Monseigneur...

LE RÉGENT. Tu j' trouvcras luademoisellc Toiuon, et ces demoiselles que j'alb'nds. (// traverse te théâtre et va s'asseoir sur le canapé.)

DUBOIS, de même. Au nom du ciel...

LE RÉGENT. Et au licu de m'aider, tu es venu là, me déranger, au milieu d'une chanson que je composais.

Durois. Jour de Dieu! des chansons! des orgies, lorxiue nous sommes sur un volcan, lorsqu'il se trame en ce moment une conspiration...

LE RÉGE.NT. Quelle folie? [Chantant.)

« Eh ! bon, bon, bon, « Que le vin est bon. »

DUBOIS. 'Vous voilà ; vous ne iruyez à rien..:

LE RÉGENT. Et toi, l'abbé, tu cmis à tout, excepté en Dieu.

DUBOIS. Tout ce que vous voudrez, des sarcasmes, des injures, j'y suis fait; mais vous m'écouterez, et puisque vous me refusez la duchesse, vous ne me refuserez pas du moins une petite arrestation sans conséquence. [Il s'approche du régent.)

LE RÉGENT. Sans consé(|uence...

DUBOIS. Un banquier, rien que cela! un baïupiier espagnol qui, pour se dérober à ses créanciers, part cette nuit avec Porto-Carrero.

LE RÉGENT. Tout cc ((u'il le plaiiM, pourvu ijui' tu ne me parles plus d'affaires.

DUBOIS, se mettant à la table et écrivant. Soit. Je ne vous dirai pas qu'hier, un complot était dirigé cnntre vous; qu'hier, et dans cette voilure que vous avez

LE MOULIN UE JAVELLE

cé(l(-o à M. .l'Aubigny, on devait vous enlever, vous conduin- en Espagne.

LE luic.EM. Quelles balivernes!

DUBOIS. Vous ne le Croiriez pas; aussi je n'en dis mot, je ne parle pas, j'agis.

LE RECENT, le regardant pendant qu'il écrit. Il a le diable au corps pour rêver aux complots. Sais-tu, l'abbé, que je teplainset que tu doisètre nudlieureux, toujours dans la crainte, la défiance ; aussi, une justice à te rendre, c'est que tu es généralement délesté.

DUBOIS. C'est ce qu'il faut ; je serais bien tâché d'avoir leur estime.

LE REGENT. De cc côté-là, sois tranquille...

Di'Bois.Tant mieux. Monseigneur; s'ds me méprisent, je leleur rends bien, et nous sommes quittes; je ne m'en porte pas plus mal, au contraire, et je ne vois pas la nécessité d'être aimé d'eux. {Se levant et allant au régent.) Vous, par exemple, le meilleur et le plus généreux des hommes, vous ont-ils épargné les outrages et les calo;nMies?ne vous ont-ils point,témoinceLagrange- Chancel, à qui vous avez fait grâce, accusé en prose, comme en vers, des plus horribles attentats? le fer, le poison, que sais-jc? et pourquoi? parce que vous êtes bon, loyal, clément; et que personne n'a plus que vous ressemblé à votre aïeul Henri IV; mais vous en forez tant, que vous lui ressemblerez jusqu'au bout ; ils vous assassineront.

LE RÉCENT. Dubois! [Il se lève et passe de l'autre côté.)

DiDois. Tandis que moi, qui tâche tout uniment de ressembler à Hichelieu, jesuis comme lui bai, détesté, abhorré, mais comme lui je serai riche, heureux, puissant, et comme lui je mourrai tranquillement dans mou lit. Voilà à quoi sert l'amour du peuple.

LE liÉGENT. Infâme !

DUBOIS. C'est possible; mais j'ai raison. (Lmj pirsentant le papier.) Signez!

LE RÉGENT. Uii iustant. (Il lit le papier.) Oui, un banquier espagnol, qui a fait banqueroute à Londres, d'où il s'est enfui. {Reiiardant Dubois, qui est debout derrière lui auprès de la table.) Qu'est-ce que ça te fait?

DUBOIS. L'ambassadeur d'Angleterre demande à le faire arrêter en France, et il n'y a pas de temps ii perdre, car il part cette nuit pour l'Espagne avec l'abbé Porto-Carrero, secrétaire du prince de Cellamarc.

LE RÉGENT, signant. Ça, c'est juste, le couvert do l'ambassade ne doit pas protéger les fripons; qu'.iii l'arrête... (// signe.)

DUBOIS, appuyant. Et qu'on examine ses papiers, c'est tout ce qnc je demande. {A part, sur le devant de la scène pendant (jue le régent signe.) parce ((u'en visitant les siens, ou visitera ceux dn secrétaiie d'ambassade, un hasard (|ue j'aurai soin décommander... [Haut, au régent.) Maintenant, Monseigneur, amusezvous; moi, je veilli!. [Il va pour sortir.)

LE RÉGENT. Esicc quc tu uc soupci'as pas avec nous?

DUBOIS. Si j'ai le temps.

LE RÉGENT. Tàche, Car j'ai à te parler.

mnois, se rapprochant vivemnit. Et do quoi?

LE BEGENT. Do ccttc peliti> Ualict, que j'attends.

Diiiois, auec humeur. Encore elle! est-ce que vous ne devriez pas déjà vous occuper d'une autre, vous qui, parmi nos roués, avez si belle réputation, réinitatiou usurpée...

LE RÉGENT, pî((ue. Haltc-là ! c'est ce que ndus verrons 1,.

DUBOIS. Vous aurez beau faire, vous ne serez jamais, roinnie disait le feu roi, qui s'y connaissait, (pi'iMi fanjavon de vices.

LE BÉGENT. Et toi, l'abbé, tu es de ce cûtc-là un vrai bravo.

DUBOIS. Bravo comme César!.. [Écoutant.) Ouiuonle l'escalier.

LE RÉGENT. C'cSt Gabct.

DUBOIS. A merveille ! je m'en vais.

LE RÉGENT. Tu fais blCU.

DUBOIS. N'est-ce pas. Monseigneur? Savoir arriver, et surtout s'en aller à propos, voilà le moyen de faire son chemin à la conr.

LE BÉGENT, lui frappant sur la joue, .\ussi je t'aime, à condition que tu ne reviendras plus.

DUBOIS. C'est convenn, à moins d'un danger réel.

LE BÉGENT. Dans le cas seulement où mou pupille, le jeune roi serait menacé.

DUBOIS. Je vous le jure, et alors, je frappe discrètement (rois coups à cette porte. [Montrant la porte à ganchf.) Tenez, comme on le fait en ce moment... [On entend frapper trois pelils coups bien distincts à là porte.)

LE RÉGENT. C'est Bibet; tais-toi, et va-t'en. [Il éteint les bougies qui sont sur la table, et va ouvrir laporte.)

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