LE COLONEL DOUVILLE, NADÈJE, HEN- RIETTE
\{i lever du rideau, le Colonel, en capote, et Nadèjc sont assis à une table et déi<'iinrril; Henriette les Sert.
LE COLONEL
Eh bien! qu'as-tu donc? Tu ne dis rien, tu ne manges pas... Es-tu malade?
NADÈJE, soriaut de sa rêverie.
Non, mon père, non !
LE COLONEL
Sois donc plus gaie! Que di«ble! c'est bien assez que mon service me condamne a des choses pénibles et ennuyeuses, .'^ans trouver chez moi de» figures tristes et allongées... ça môle l'appétit. Tiens, sers-moi une tranche de ce pâté... >ine assiette.
HENRIETTE, tristement.
Voilà, monsieur le colonel. {Soupirant.) Ah!
LK COLONEL
Hein ? Qu'est-ce qu'elle a aussi, celle-là ?
UEMIIKITE.
Rien, monsiem le colonel.
LB COLOICBL.
En ce cas, faites-moi le plaisir de garder vos soupirs pour un autre moment. (.4 iVad**;'»;.) Mcici, mon enfant... [A Henriette, tout en dfjeunani.) Dites-moi donc, mademoiselle... Qu'avez-vous donc tant à dire à ce Jeune soldat que je retrouve toujours ici... hier encore...?
NADËJB.
Trim?
LE COLONEL
Trim... oui, c'est juste, il s'appelle Trim. (À Henriette.) Je vous ai défendu...
UENRIKTTE.
Hier, monsieur le colonel, c'est mademoiselle qui avait voulu lui parler.
LE COLONEL
A m. Trim!
NADÈJE, vivement.
Oh! celui-là ou un autre .. Tu étais au conseil de guerre, je t'attendais pour dîner, et jp voulais savoir si tu serais bientôt libre... je mou rais de faim.
LE COLONEL
Et moi aussi... De sottes affaires!... I! n'y • qu'un an que je suis à la tète de ce régiment, rt
LES ENFANS DE TROUPE
toujours oros fjimrrTTes à punir!... {A Henriette.) Donne-moi à boire.
NADfcjE, l'observant avec anxiété.
Et iras-tu encore ce matin?
LE COLONEL
Eh 1 parbleu ! ... il le faut bien !
HENRIETTE
Il parait que c'est aujourd'hui que M. le souslieutenant Louis...
LE COLONEL j l'interrompant.
Occupez-vous de votre service!... Mon café... petite curieuse 1
NADÈJE , après un instant de silence.
Ah! tu crois que c'est aujourd'hui que ce pauvre jeune homme...
LE COLONEL
Ah! mon Dieu! ouil encore une belle équipée! un petit écervelé qui s'en va insulter son capitaine.
NADÈJE , l'observant.
C'est grave ?
LE COLONEL
Très-grave! cela peut le mener loin... et pourquoi en veut-il à Sévelas, je vous le demande ? NADÈJE , de même.
Il n'en dit rien?
LE COLONEL
Pas un mot : aussi, je dois l'interroger moimême, dans mon cabinet...
NADÈJE
Ah!
LB COLONEL
Eh! mon Dieu! nous ne demanderions pas mieux qu'il eût été provoqué, et que les témoins vinssent le tirer de là 1 mais si, au contraire, ils le chargent encore... {Avec impatience.) Ce serait affreux I
NADÈJE
N'est-ce pas, mon père? ce pauvre jeune homme! Il a l'air si bon, si intéressant!
LE COLONEL
Eh! parbleu!... à entendre tout le monde, ii eft l'idole de ses soldats, aimé, estimé de ses camarades ; il a conquis tous ses grades à la pointe de l'épéeL.. C'est un héros, un petit saint... le diable m'emporte 1
Air : Partie et Revanche.
■ Cliacun l'eslirae, chacun Taime ; Tous ne clierchent qu'à le yanler, Loin de le plaindre, je suis même Tente de le féliciter ; Il gagne à se faire arrêter ; Je n'ai jamais vu de ma vie Un conseil de guerre tenu Exprès comme une académie Pour donner un prix de vertu.
C'est une mauvaise affaire pour ton prétendu.
NADÈJE
Très-mauvaise!
LE COLONEL
liait, après tout, est-ce sa faute à lui?... On
voudrait qu'il vînt dire qu'il a provoqué ce souslieutenant.
NADÈJE
Pour le sauver ce serait bien 1
LE COLONEL
Je ne dis pas... mais il a de la fierté... comme moi!
NADÈJE , l'observant avec intention.
Oui, tu es un peu fier !
LE COLONEL
Beaucoup! Et je comprends qu'il hésite... m.iis on lui en veut, on lui reproche son litre, sa fortune... et jusqu'à son grade, ouon l'accuse de i.« devoir qu'à des protections; ça n'a pas le sens commun.
HENRIETTE, versunt le café.
C'est égal, monsieur le colonel conviendra qu'il est bien dur de voir donner à ceux qui ont des pro tccieurs ce qui revient à ceux qui n'en ont pas.
LE COLONEL
Ah! bah! voyez-vous cela!... Mademoiselle connaît des victimes dans ce régiment.
HENRIETTE
Mais dami quand ce ne serait que ce pauvre Trim qui attend depuis vingt ans les galons de caporal !
LE COLONEL
Diable! quel âge a-t-il donc?
HENRIETTE
Dix-neuf ans, monsieur le colonel... mais il a commencé de bonne heure... un enfant de troupe...
NADÈJE
Comme M. Louis, qu'il aime autant qu'un frère! et il me demandait, les larmes aux yeux, de le protéger auprès de toi!
LE COLONEL
Qui?... M. Trim?
NADÈJE
Et M. Louis.
HENRIETTE
Et mademoiselle lui a promis qu'il aurait...
LE COLONEL
Assez... Toujours à écouter, à vous mêler de la conversation... Allez dire à Georges qu'il tienne prêt mon uniforme... {Mouvement d'Henriette. ) Allez!
Henriette sort en faisant quelques signes à Nadèje qu' ohserve son père avec crainte, et ensuite se lève et s'aj)proclie de lui.
NADÈJE, s' appuyant sur le fauteuil de son père. Tu m'en veux! Tu es fâché que j'aie promis ma
protection à ce pauvre soldat et à son ami !
LE COLONEL
Mêle-toi de ton piano et de ton mariage.
NADÈJE
Ça n'empêche pas, au contraire!... De me fair„ bénir... ça me porterait bonheur, peut-être! Et tiens, quelquefois quand tu donnes des ordres, que tu te fâches, que tu fronces le sourcil, je me dis à part moi... {S'assetjant sur ses genoux.) Si j'étais à la place démon père... si j'étais colonel... Oh! ça n'engage à rien... les enfans de troupe
MAGASIN THKATRAL.
seraient mes soldats de iiit^dileclion... ceux qui seraient orplulins surtout; il me semble que mon devoir serait de leur servir d'appui, de les pousser, de les avancer, eux qui n'ont personne pour les protéger 1
Ail : lie 2'iticnne.
Sans jamais me mellre en colère, Je me laisserais dcsarnur ; El ^ar ma Lonlé lutclaire D'eux tous je me ferais aimer.
LE COLONEL
De ce côte-la, j'imagine»
Ce serait facile pour toi ; Us t'aimeraient tant que, ma foi, Je craindrais pour la discipline.
Petite intrigante !
»ADËJE.
Quisait7... parmi eux, il y en a peut-être un... LE COLONEL , plus gaîment.
Ah! ah!
NADÈIE , l'embrassant.
C'est que, \ois-lu... je n'entends jamais parler d'un pauvre enfant orphelin... oublié, perdu dans un régiment, sans me rappeler cette nuit, où assis tout deux près du lit de ma pauvre mère, qui allait nous quitter, elle m'apprit, devant toi... qui lui serrais la main... avec tant de bonté... que j'avais un frère.-.
LE COLONEL, la repousiaiii doucement.
C'est bien!
NADÈJE, coniinuanl.
Et re malin encore, en passant là, dans ce boudoir, {elle l'indique à droite) devant son portrait, qui semble parler... je lui demandais pardon d'une indifférence...
LE COLONEL, avec impatience.
C'est bien, c'est bien!
NADÈJB , se jetant à son cou.
Elle me l'a recommandé, mon père... mais je n'ai pu savoir ui qui il était, ni où le trouver une heure après, elle avait emporté le reste de
son secret !
LE COLONEL, se levant.
T.int mieux! il n'a jamais existé, pour moi, pour vous! ne m'en parlez jamais. (Moiuti/u'H/ de Nadi'je.) Jamais, je vous le défends! par amitié pour moi! ( Il fuit un pas pour sortir, ISadèje s'est retournée pour essuyer ses larmes. Il revient doucement à elle, et la premnit dans ses bras avec affection.) Par respect pour ta mère!... elle m'avait sauvé la vie, je ne voulus pas connaître le passé... mon nom et ma fortune m'ont acquitté envers elle... ne m'en fais pas repentir, et puisqu'un voile couvre tout cela... Allons, embrasse-moi... et ne pense qu'à ton bonheur, à ton mariage.
NAUfcjK.
Mais vous me disiez que M. Sévelas...
LE COLONEL
Eh bien! Sévelas!... Il a ma parole, la tienne. . je ne veux plus de délai ; je verrai le notaire aujourd'hui... Eh! mais à jimpos de notaire, cpie diable lui disais-tu donc loulbas, hier au soir, pendant que j'étais a la table de jeu 7
NADÈJE
Au notaire?... est-ce que je lui ai parlé? ( A part.) 11 m'a vue!
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Les Mêmes , FLAMBERGE , eu petite tenue; LODOISKA; ensuite IKIM, en grande tenu.
nKNRIETTE.
C'est le tambour-major que M. le colonel a fait demander.
le colonel.
Faites entrer.
I1ENIUETTE.
M"^ Lodoïska apporte à mademoiselle...
LE COLONEL, avcc impatience.
Faites entrer, vous dis-je.
HENRIETTE, à part.
Tiens! mademoiselle a pleuré.
FlDiiiLcrge cl Lodoïska p.iraissent au fuud, Flamlierge piirle uu carton, I.odoiska a les yeux Laisses. FLAMBERGE, rendant le carton à Lodoiska. Mademoiselle, trop heureux...
LE COLONEL
Toujours galant, Flamberge?
FLAMBERGE
Mon Dieu ! mon colonel, j'ai rencontré par hasard M"* Lodoiska à votre porte, et je ne puis pas laisser un fardeau sur les bras du beau sexe, quand je suis là.
LODOISKA, faisant la n'vérence.
Monsieur a été bien bon.
FLAMBERGE, la saluant.
Mademoiselle...
TRI.VI, paraissant tout-'i-coup entre eux. J'ai bien l'honneur de vous saluer... ne vous dérangez pas, les anciens.
Loduiik:i descend avec colère du côle de Nadéje*.
NADtJE, laissant échapper un cri.
Ah ! •
LE COLONEL
Qu'est-ce que c'est?
TRIM, essoufflé.
Pardon, excuse, mon colonel... Je suis venu un peu vite, parce que je voulais rattraper le major, depuis la place de l'église, pour l'aider un peu... il portait un carton d'un bras, et de l'autre... c'est très-gènant.
LODOISKA, a part".
Je vais me trouver mal.
l.odoiska .1 Fl.inil)crgc lui foui des signes que le Colon. 1 aperçoit, llenrielle se détourne pour rire.
LE COLONEL, à part, regardant Flamberge. Vieux don Juan!
TRIM, bas à Nadéje.
lionnes nouvelles, mamsellcl
• 1... Coloin-I, FIjinl.erge , '1 iiin , Lodoiska, Nadéje , 11. iiri.lli'.
•• Le Colonel, Flaniliei .^i', Triir, Nadéje, LoJoilka, llthiiell.'.
LES EN FANS DE TROUPE
T,E COLONEL
Et qu'est-ce que tu viens faire ici, toi?
TRIltf.
Mais, mon colonel, puisque vous voulez que ce soit moi qui vous appoi le l;i feuille tous les matins, pendant votre déjeuner...
LIÎ COLON EL.
Moi, je veux...
TRIM
Dam! c'est votre planton qui l'a dit hier encore. Après ça, si ça vous fâche, prenez qu'il s'est trompé, je m'en vais. . rien de fait.
LE C0L0^EL, prciiaiti la feuille'.
Non, reste... toi ou un autre, peu m'importe!
TRIM, portant la main à sa tête.
Merci de la préférence, mon colonel!
LODOISKA, à Nacièje occupée avec Trim.
Marlemoiseile ne regarde pas?
Klle ouvre son carton.
LE COLONEL, lout en parcourant le rapport. Ahl Flamberge... c'est aujourd'hui que vous déposez dans l'affaire du sous-lieutenant, et mademoiselle aussi.
LODOISKA.
Mon Dieu ! celte idée seule me rend toute tremblante! paraître ainsi devant des militaires, en face, quand on n'a pas l'habitude... je n'oserai jamais!
TRIM, à part.
Petite tourterelle, va !
LK COLONEL
Rassurez-vous, votre témoignage est important, très-important, comme celui de Flamberge. TRIM , à pan.
Je crois bien! ils peuvent d'un mot...
LE COLONEL
Il n'y a rien eu de nouveau, cette nuit?
TRIM
Rien, mon colonel... Ah! si fait! il y a moi, qui, en revenant bien après la retraite, ai vu, comme je vois là M"<= Lodoiska, un grand corps, monté sur une borne, et qui s'allongeait, s'allon- , geait tant qu'il pouvait atteindre la fenêtre du premier.
FLAMBERGE, à pG/f,
Je vais me trouver mal.
LK COLONEL
Et de quel côté?
LODOISKA, vivement.
Je suis sûre que ce volant sera du goût de M. le colonel.
LE COLONEL
Je ne me mêle jamais de chiffons , montrez cela n ma fille. Suivez-moi , Flamberge... (à Trim) et toi, va dire au capitaine de Sévelas que je l'attends chez moi.
TRIM
Oui, mon colonel.
NADÈJE
Henriette, faites passer M"« Lodoiska dans le boudoir , pour attacher ce volant, et attendez-moi !
Flamberge, le Colonel, Trim, Nadcje, Lodoiska, Henriette.
LE COLONEL, baisant sa fille au ftont.
-idieu, mon enfant! (Bas.) Et sois plus gaie.
Air : Suivons celle jeunesse.
Adieu ! sois aimable et gentille ; Quand au deliors l'ennui m'attend, Qu'au moins clicz moi, dans ma famille. Je puisse être heureux et content I Surloul avant Ion mariage, Point de pleurs.. .
MADÈJE.
Je te le promets 1 Avant, oui, j'aurai du courage.
Mais je ne promets rien après.
ENSEMBLE
LE COLONEL
Adieu ! sois raisonnable et sage ; Quand au dehors l'ennui m'attend , Qu'au moins chez moi, dans mon ménage.
Je puisse être heureux, et content !
NADÈJE
Mon père, j'aurai du courage.
Mais j'ai déjà fait un serment ; Vous même savez s'il m'engage.. .
Et, dans le ciel, ma mèr' m'attend!
TRIM
II va partir, mais ell', je gage.
Ici, restera secrèt'ment, Sans avoir l'air, comme c'est l'usage.
Histoir' de causer un instant.
FLAMBERGE
Ma particulière, je gage, Saura s'y prendre adroitement, Pour que je puiss', s'ion notre usage, La reconduire galamment.
LODOISKA.
Ce bon Flamberge, il va, je gage, Ici demeurer un moment.
Afin d' pouvoir, selon son^ usage.
Me reconduire galamment.
HENRIETTE
Ail ! mon pauvre Trim ! quel dommage .' Ne pas trouver une seul moment.
Pour être, s'ion son usage, Près de moi sensible et galant!
Le Colonel sort avec Flamberge par la porte dti fond, à gaitche. Henriette entre avec Lodoïsha dans l'appartement à droite,
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