I.E VOYAGEUR
Parfaitement, ma chère dame... Dites-moi, monsieur l'aiibeigiste, vous avez donc des pauvres dans ce pays?
BIRMANN.
Des pauvres?... non , Dieu merci.
LE VOYAGEUR
Qu'est-ce donc que ce malheureux?
tïRMANN.
Ah! cet homme-là? c'est différent. C'est un étranger qui demeure dans la montagne; on croit qu'il est venu de France.
LE VOYAGEUR
Il paraît bien à plaindre ; il fait un frugal repas. Avant de me mettre en route, j'aime assez à trouver l'occasion de faire quelques charités; cela porte bonheur au voyaj^e. Servez-moi sui cette table une bouteille de bon vin ; je boirai le coup de l'étrier, et je crois que ce pauvre homme ne sera pas fâché de trinquer avec moi.
BIRMANN.
Vous voulez trinquer avec lui?
MADAME BIRMANN, à son mari.
Laisse-le faire, c'est une bouteille de vendue, Babet ! au petit caveau ; du cachet vert... Vite. ( Babet sort. ) LE VOYAGEUR , à l'hôtesse.
Vous m'obligerez de faire le compte de ma dépense, il m'importe d'arriver de bonne heure à Munich.
MADAME BIRMANN.
Dans la minute, je n'ai que l'addition à
faire.
( Elle s'assied, et prend son ardoise et sa pierre blanche. — De son côté, Babet apporte une bouteille et un verre, que le voyageur lui fiit signe de mettre sur la table où est Georges. — Babet obéit d'un air étonné. — Georges , jusque-là, n'a point fait attention à l'étranger ; celui-ci se verse à boire; puis il prend le verre de Georges , jette le peu de bière qui s'y trouve, et le remplit de vin; Georges alors lève la tète, et le regarde avec surprise.)
LE VOYAGEUR, souriaot de l'étonnement de Georges. Goûtez ce vin, mon brave homme; je pense
TRENTE AiNS.
qu'3 TOUS réchauffera mieux l'eÂtotnac que
votre petite bière. (H Und son vprrepour trinquer. — George* , étonna, a%'ance aussi le sien. — Tous les assistants font an mouvement comme pour empêcher IVtran- ^cr; nuis Birniann les relient , en leur indiquant que c'est un pas-viQer qui ne connaît point Georfjes. — Trinquant. ) A la miséricorde du ciel, qui vient au secours (les malheureux! ( Georges détourne la tfte, et va pour poser soa verre. ) Buvez donc, mon ami. { Ceorçe» !e regarde. — Ils boivent en même temps.) GEORGES.
.Vh! comme ce vin me ranime'.
LE VOTAGECR, souriant.
Je suis bien aise qu'il vous fasse plaisir. (Versant de nouveau.) Allons, à Un meilleur avenir.
GEORGES
Oui, à un meilleur avenir... (A part. ) Et demain, sans asile!...
( Ils boivent.)
BIRMANS, à sa femme.
Femme, tiens, j'ai peur que ça ne porte mailieur à l'étranger.
MADAME BIRMASX.
Quatre et deux font six florins... Tu vas me faire tromper.
LE VOYAGEUR
Dites-moi, mon brave homme, connaissesvous bien le pays?
GEORGES
l'arfaltement , monsieur.
LE VOYAGEUR
On m'a dit qu'il existe un chemin beaucoup plus court que la grande route, |;our aller d'ici à Munich.
(^ela est vrai, monsieur, celui de la Montagne-Rouge. Cette route est plus courte de
moitié.
LE VOYAGEUR
Diable! la différence est forte. l'eut-on suire cette route à cheval?
GEORGES
Facilement, pourvu (|u'on la connaisse. (Il le rrgArde avec plus d'attention. ) VouS n'êtes donc pas de ce pays?
LE VOYAGEUR
Non ; j'arrive de la Suisse, et je me rends d.-ins le ^iord.
MADAME BIRMA^N, venant à la table.
Monsieur, voilà votre petit compte, tout
u plus juste; soupe, couché, déjeuné, vous et
«utrc cheval, 8 florins; la bouteille à part.
LE voyaj;eur.
C'est une bagatelle...
( il tire une bourse pleine d'or , qu'il vide k moitié sur la table. — Georges fdit un mouvement, et regarde cet or.)
GëOROKS, i part.
De l'or !
cA>
LK VOYAGKDR
Je n'oublierai pas votre auberge, ma boi dame, et j'y logerai à mon retour.
MADAME BIRMANN.
Monsieur est bien honnête.
LE VOYAGEUR, se levant.
Ordonnez, s'il vous plait, qu'on attr mpn porte-manteau, et qu'on amène mon i val.
MADAME BtnMANN.
Tout de suite.
GEORGES, à paru Quel chemin va-t-il prendre?... allons tendre... l'attendre!... il vient de me secoui ah! jamais!... non! fuyons!
( Georges s'éloigne. ' LE VOYAGEUR, à lui-même.
Parbleu ! l'occasion Se présente... d'aillt un jour de fête, je trouverais difficilemer guide; ce pauvre... (il se retourne du c6i Georges, au moment où celui-ci va sortir, ) Eh ! 1 homme, ne partez pas encore; je veux ar de bonne heure à Munich, et je me déc; prendre le chemin le pins court ; mais je c de m'égarer dans la montagne; si vous vo me servir de guide?...
GEORGES
Moi!...
LE VOYAGEUR
Je récompenserai votre peine.
BIRMANK.
Par exemple!...
( Sa femme le retient
GEORGES
Vous servir de guidt ?... non.
LE VOYAGEUR
Pourquoi?... vous connaissez le ch VOUS gagnej-ez deux florins ; puisque vou malheureux , ce sera pour vous une journée !
GEORGES
Cela est vrai... eh bien... volontiers.
LE VOYAGEUR
En ce cas, disposez-vous à me sui\ Wti achevez cette bouteille.
GEORGES, retournant près de U table.
Ciel ! «létourne de moi «'ette horrible (ion.
BIRMANN, à sa femme.
Je te dis que je veux lui parler ; je m pas avoir ça sur ma conscience. (A l'étrf Pardon, monsieur...
MADAME BIRMAKN, à son mari
Ah cà, est-ce que tu es fou, toi, de v empêcher ce pauvre homme, qui meurtd' de gagner une bonne journée? Et de quo peur, en plein midi, un jour de fête, qi y a (lu monde sur tous les ( lieimiis? Son demain, ce malheureux , sa femme, sa tille, seront chassés de leur asile, sans •ans ressource ; et que le peu d'ari!ei>ic, ,
Iir JOURNÉE,
igner, les aidera à quitter le pays , et à nous ïbarrasser d'eux.
Au fait tu as raison. Cependant, si... parceje...
codant ce colloque, le voyageur «'est fa!t donner son manteau, et s'est diâ|)osé à partir.)
CUEr.LL.
Lecbevalde monsieur l'attend sous la grande irte.
LE VOYAGEUR
Bien! Adieu, mon cher hôte; au revoir, idame l'hôtesse. (A Georges.) Allons donc, ave homme, partons.
MADAME BIRMANK.
Bon voyage, monsieur l'étranger!
BIRMANiS.
Que le bon Dieu vous conduise ! Ne vous étez pas en route; tâchez d'arriver de bonne ure.