D'ARTAGNAN, PORTHOS, MOUSQUETON
d'artagnan. Et maintenant, cher aim, en attendant le renfort qu'est allée nous chercher Madeleine, disons toujours un mot à ces deux bouteilles.
PORTHOS. Oui, volontiers.
d'artagnan. Sang Dieu ! comme vous vous portez, cher ami!
PORTHOS. Mais oui, la santé est bonne.
11 pousse un soupir.
d'artagnan. Et toujours fort ?
porthos. Plus que jamais... Imaginezvous que daiis mon château de Pierrefonds j'ai une bibliothèque...
d'artagnan. Bai) ! vous êtes donc bien riche, mon cher Porthos, que vous vous êtes livré à des dépenses si inutiles?
porthos. Elle faisait partie du château que j'ai acheté tout meublé.
d'artagnan. Bon ! mais qu'a de commun cette bibliothèque avec votre force?
porthos. Attendez!.... dans cette bibliothèque il y a un livre!
d'artagnan. Comment ! dans votre bibliothèque il n'y a qu'un livre?
PORTHOS. Non pas... attendez donc!...
Mouston, combien y a-t-il de livres dans ma bibliothèque?
MOUSQUETON. Six mille, monsieur.
PORTHOS. Il y a six mille livres.
Il pousse un second soupir.
d'artagnan. a la bonne heure!
PORFHOS. Eh bien ! parmi ces six mille livres, il V en a nn fort intéressant qui traite des douze travaux d'Hercule, des exploits de Thésée, et des faits et gestes de Milon de Crotonc... Eh bien! là -bas, pour me distraire, j'ai fait tout ce que Milon de Crotone a fait.
d'artagnan. Vous avez assommé un bœuf d'un coup de poing?
PORTHOS. Oui !
d'ar lAGNAN. Vous l'avez porté sur vos épaules pendant cinq cents pas ?
PORTHOS. Six cents...
d'artagnan. Et vous l'avez mangé en un jour?
PORTHOS. Presque... Il n'y a qu'une chose que je n'ai pu faire.
d'artagnan. Laquelle?
PORTHOS. Il est dit dans le livre que Milon ceignait son front d'une corde, et qu'en enflant ses muscles il rompait cette corde.
d'artagnan. Ah ! c'est que votre force, à vous, n'est pas dans votre tète, Porthos.
PORTHOS. Non , elle est dans mes bras.
d'artagnan. iMordious! que vous êtes heureux, Porthos! riche, bien portant, et fort!
PORTHOS. Oui, je suis heureux.
Il poussn un troisième soupir.
d'artagnan. Porthos, voilà de bon compte trois soupirs que vous poussez.
PORTHOS. Vous croyez ?...
d'artagnan. Tenez, mon ami, on dirait que quelque chose vous tourmente.
POr.THOS. Vraiment!...
d'artagnan. Auriez -vous des chagrins de famille?
por rnos. Je n'ai pas de famille.
d'artagnan. Feriez-vous mauvais ménage avec madame Duvallon ?
PORTHOS. Elle est morte il y a tantôt deux ans.
d'artagnan. Ah ! elle est morte !
PORTHOS. Oui ! n'est-ce pas, Mouston ?
MOUSQULTAN. Il y a tantôt deux ans, oui, monsieur,
d'artagnan. Mais que diable alors, mon cher, pourquoi soupirez-vous?
POR I nos. Ecoutez, d'Artagnan , il me manque f[ii('lqu(; chose.
d'artagnan. Que diable peut-il vous manquer?... vous avez des châteaux, des prairies, des terres, des bois, des monlagncs.
vous êtes riche, vous êtes veuf, vous êtes fort comme Milon de Crotone et vous n'avez pas la crainte d'être mangé un jour par des lions.
PORTHOS. C'est vrai, j'ai tout cela, mais je suis ambitieux.
d'artagnan. Vous ambitieux, Porthos?
PORTHOS. Oui, tout le monde est quelque chose excepté moi. Vous êtes chevalier, Aramisest chevalier, Athos est comte...
d'artagnan. Et vous voudriez être baron.
PORTHOS. Ah !
d'artagnan, tirant le brevet. Allongez le bras. Porthos...
PORTHOS. Pourquoi faire?
d'artagnan. Allongez toujours... Encore... bien.
PORTHOS. Un brevetaux armes de France!
d'artagnan. Lisez !
POKTiios. « Ordonnance royale qui accorde à monsieur Duvallon le titre de baron .» d'artagnan. Baron, c'est écrit.
PORTHOS. Ah ! oui, mais ce n'est pas signé.
d'artagnan. On ne peut pas tout avoir en même temps ; voilà d'abord le brevet, vous aurez la signature plus tard.
PORTHOS. Et que faut-il faire pour avoir cette signature ?
d'artagnan. Ah ! dame! quitter nos châteaux, reprendre le harnais, courir les aventures, laisser comme autrefois un peu de notre chair par les chemins.
PORTHOS. Diable ! c'est donc la guerre que vous me proposez?
d'artagnan. Avez-vous suivi la politique, cher ami?
PORTHOS. Moi! pourquoi faire?
d'artagnan. Êtes-vous pour les princes?
êtes-vous pour Mazarin ?
PORTHOS. Moi je serai pour celui qui me fera baron.
d'arta(;nan. Bien répondu, Porthos, et vous êtes disposé à me suivre?
PORTHOS. Jusqu'au bout du monde.
d'artagnan. Eh bien! en alteudant, allez jusqu'à votre hôtel qui est sur la roule, et revêtez le buffle et la cuirasse.
PORTHOS. Dix minutes... dix minutes seulement, je ne vous demande que dix minutes.
d'artagnan. Vous avez un bon cheval?
PORTHOS. J'en ai quatre, n'est-ce pas, Mouston?
MorsouKTON. Oui, monsieur... Bavard, Rol.ind, .loyeuseet la Rochelle.
d'artagnan. En ce cas, ne perdez pas dt temps; peut-être partirons-nous anjour d'hui.
PORTHOS. Bah !
LKS MOUSOLETAIRES.
D'AnTA(;.\AN. .l 'allais vous clierchcr, mon cher, quand vous Clos arrivé.
rORTHOS. Comme cela se trouve... El nous allons...
d'artag\a\. Je n'en sais lien.
PORinos. Mais si vous ne savez pas où vous allez, nous nous perdrons indubitablement.
d'artagnan. Soyez tranquille ; monsieur de .Alazariii nous enverra un guide.
PORTtios. Bon ! et en revenant je serai nommé l)aron ?
d'artagnan. C'est dit; allez donc vous équijier.
PORTHOS. Vicns-tu, Mouston ?
MOUSQUETON. Oui, monsieur le baron.
PORTHOS, attendri. Ali! Mouston, voilà un mot que je n'oublierai de ma vie.
d'artagnan, ctorné , à iiarl. Mouston?
Porthos sort.
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