SCENE VI
STÉPHAN, JACQUES, entrant sur la fin de la romance.
JACQUES. Stéphan ! Ah! je savais bien que tu l'aimais encore... que tu ne l'abandonnerais pas !
STÉPHAN. Depuis hier, Jacques, je n'ai eu qu'une pensée, qu'un désir... pénétrer ce
cruel secret découvrir la vérité J'ai
voulu revi.ir la maîtresse de Rose, cette Espagnole si vindicative, la forcer à se rétracter... Jugez de mon oésespoir. .. impossible de la rejoindre... elle avait abandonné la ferme, elle avait disparu.
JACQUES. Accuser ma pauvre Rose d'une pareille action... elle, mon enfant bisn-aimée... la fille de mon brave capitaine!
STÉPHAN, surpris. Que dites-vous, Jacques ?
JACQUES. Oui, Stéphan la fille d'un
noble et digne officier, avec qui j'ai fait dix campagnes... que j'aimais comme un fils...
STÉPHAN. Qu'entends-je?
JACQUES. Ah ! c'est une touchante histoire que celle-là.. . et voilà dix-huit ans que je la garde nu foui de mon cœur. ..
STÉPHAN. Ah ! parlez, Jacques, parlez !
JACQUES. Nous faisions la guerre en Espagne... à que ques journées d'ici. .. Le comte d'Oivigny commandaii la compagnie, dont j'étais un des plus anciens soldats. .. Un soir, il m'appelle et me dit : Jacques, tu te rendras demain, à la nuit, au village de Saint- Sébastien, à deux lieues du camp une
femme te remettra un enfant. .. c'est 'mon
LE VAL D'ANDORRE
trésor... c'est mon bien le plus cher... Sa mère, envers qui j'eus birn des loris, lui donna le jour loin de sa famille... prends ce papier »'\'j,i\è de moi... c'est une promesse de niariaye pour la pauvre femme cjne j'avais abandonnée, tu la reniellras à la personne qui t'apportera notre enfant... et souviens-toi que l'on te confiera plus que ma vie. .. la vie de ma lille... C'était le 15 mai 1734Î... {A ce monunt, on entend un cri dans les ruines. ) STÉi'HAN, d Jacques, ^'avez-vous pas entendu?. ..
JA(:(,)UES. En effet, un cri jeté près de ces lieux... quelqu'un nous écoulait!
STÉPHAN, allant au fond. Dans ces ruines, peut-être?
JACQUES, regardant. Personne!... A moins pourtant que mes sens ne m'aient trompé... STÉI'HAN. Achevez, Jacques!
JACQUES. Quand je revins au camp... le comte d'Orvigny n'existait plus... une balle l'avait frappé la nuit même dans une rencontre mon chagrin ne connut plus de
bornes... j'ignorais jusqu'au nom de la mère de son enfant. .. Je pris soudain mon parti... je demandai ma retraite... et je revins dans ces montagnes où j'étais né, portant la pauvre orpheline... tantôt sur mon sac... tantôt dans mes bras...
STÉPHAN. Brave Jacques !
JACQUES. Mais que faire de cet enfant!... Comment l'élever? Moi, sans parents, sans amis dans ma patrie... une idée me vint... une idée de là-haut!.. C'était un beau matin, au lever du jour, comme je descendais dans le Val d'Andone, j'entendis venir une noce joyeuse... je me dis que des amoureux, des fiancés, devaient avoir le cœur bon... que le bonheur rendait généreux... et je plaçai le petit ange qui me souriait, sous un arbuste de la route, un rosier de mai... qui plus tard lui donna son nom... puis, le cœur battnnt à m 'étouffer, je me cachai dans le taillis pour voir ce qui allait arriver... Les jeunes époux aperçurent la pauvre créature que semblait leur confier le ciel... ils s'en emparèrent, la pressèrent dans leurs bras, cl l'acceptèrent comme une avance (pie le bon Dieu leur faisait sur leurs enfants à venir.
STÉPHAN. Et ces g'us, qui étaient-ils?
JACQUES. Les braves fermiers (pii ont précédé Thérésa... et depuis ce temps... je n'ai pas quitté ma chère fille d'un .seul jour... j'ai veillé sur ell(! comme son père lui-même... et si je lui ai caché ju.Mpi'it i sa iiai.ssance, c'est (pie je n'ai pas voulu lui donner des chagrins et (l(;s reL^rets inutiles... Voilà ce «pi'd fait le vieux soldat, Stéphan .... [Avec amertume. ) Et tu vois comme Dieu 1 en a récompensé!
STÉPHAN. Du courage, père Jacques... la
vérité sera bientôt connue.. . on rendra jas lice à la pauvre fille outragée.
JACQUES. Si elle se défendait, si elle par lait au moins... mais depuis que je l'ai en traînée évanouie, presque mourante, je n'; pu en obtenir une seule parole... Elle est 1; sur la montagne, muette et abattue... assii sur une roche, oîi elle a passé la nuit, sar que mes prières aient pu la décider à m suivre en ce? lieux !
STÉPHAN. J'y cours, père Jacques!
JACQUES, le retenant. Non! Ne te njontr pas d'abord... laisse -moi la préparer à t voir... lui annoncer ta présence... Attends., cet air qu'eile connaît, et qui l'amenjii toi jours veis moi!... (Il prend sa musette i fait entendre le motif de sa chansonnette à 2^remier acte. Après les premières mesure on voit paraître Rose de Mai dans le senti qui conduit aux ruines. Elle marche lenU ment, les yeux baissés, ses habits en désoi dre, sans voir personne, et comme attirée po l'air quelle entend.) .^