SCÈNE V
Les Mêmes, M. et M- D'HERBELIN, ISAURE.
M. n'nEnBELlN.
Eh bien! mon enfant, Uiunontcl est- il ai-
FÉLlCrjÉ.
Non, monsieur, pas encore.
MADAME d'hEUBF-LIN.
r,n verilt», monsieur d'Herbelin, vous venez . Miljrasser vos amis comme si vous alliez entre- I ndre un voyage de h)ngs cours, et comme si ms (levions être trois mois sans les voir.
M. OHERBELU!.
l'.li ! eh ! madame , savez-vous qu'il y a trenle- \ lieues d'ici à Dieppe? (Se fVoitant les mains.) avoue que je me fais une ide'e délicieuse de )ir un port de mer. G'esl, dit-on, un spectacle uijp^tueux et s«perl)e; et, dussiez-vous rire de ;i faiblesse, j'attache le plus grand prix à la irtie de plaisir que nous allons faire. Depuis ente ans que nous sommes mariés, vous savez ne j'ai toujours eu le désir de voir l'Océan.
MADAME t)'HERBKLIΫ.
Oui; et depuis trente ans, il ne s'est point assé un seul jour sans que vous m'en parliez. M. d'herbelin.
Et vous savez aussi que chaque fois que j'ai oula contenter mon désir, une fatalité attachée près moi faisait naître des circonstances qui enaient déranger tous mes projets; bref, j'aais fini par me persuader qu'il était écrit làaut que je devais renoncer à faire ce voyage... 'lais pour cette fois...
FÉLICITÉ
Ah ! pour cette fois vous touchez au port.
M. d'herbelin.
Oui; je crois que nous tenons le vent.
MADAME n'HERBEI.IX.
Ne parlons pas si har.t, mon ami; prenons arde, nous n'y sommes pas encore.
M. d'herbeli>.
A moins d'une mort subite, je ne vois pas rop maintenant ce qui pourrait nous empêcher le partir.
iSAURE, \ivement.
Mon père, éloignez ces idées; j'ose, au contiiire, vous prédire que noti'e voyage sera très igréable.
MADAME d'herbelin.
Tu nous dis cela d'un air bien triste, mon Isaure. .Te ne sais , mais ton caractère est bien changé depuis quelqurs mois ; toi qui , l'été dernier, étais si gaie au bal de Sceaux ! ISAURE, à part.
Ah! je devrais bien perdre le souvenir de ce jpune homme que j'y ai vu.
M. D IIERBEI.IN.
Oui, je me suis d<-ja apereu (ju'elle nous cachait quel(|iies petits chagrins; je crois que ce voyage ne lui plaît pas.
ISATRE.
Mais, mon père, vous êtes dans l'erreur; ce voyage me plait beaucoup ; seulement j'aurais préféré (jn'il se fît dans la belle saison : au mois de mai , par exemple.
M. d'herbelin.
Non pas, ma chère amie, non pas; j'y ai bien pensé : ce n'est pas sans dessein que j'ai choisi la fin de l'hiver. Qu'allons-nous faire à Dieppe? ce n'est pas pour voir la ville qui , diton, est fort mal bâtie et n'offre rien de remarquable. Or , nous sommes à la fin de février , et depuis huit jours dans l'équinoxe ; voilà le temps où les coups de vent, les tempêtes et les bourrasques soulèvent les flots , brisent les esquifs, démâtent les vaisseaux...
FÉLICITÉ
Oh! mon Dieu! monsieur; mais vous me faites peur.
M. d'herbelin.
Et tu conviendras que ce spectacle terrible offre plus de beautés à l'œil du Parisien, qu'une mer tranquille p.ir un temps calme. Ensuite nous sommes dans le carnaval ; c'est l'époque consacrée au plaisir : eh bien ! nous partons ce soir; nous arrivons demain à Dieppe; nous visitons le port; nous allons le soir à la comédie, s'il y en a une ; nous faisons bonne chère ; nous revenons ensuite h Paris; et nous sommes tous contents. Dumontel m'avait bien donné à entendre qu'une fois arrivés à Dieppe nous pourrions monter sur un paquebot , et filer jusqu'au Havre...
MADAME d'herbelin, vivement.
Ah ! mon Dieu , et pourquoi pas aller à l'Ilede-France?
M. d'herbelin.
Mais dans cette saison-ci , je ne me soucie pas trop de m' exposer aux périls d'une traversée. Tenons-nous-en à Dieppe, c'est tout ce qu'il faut pour un premier voyage. (Tirant sa montre.) Déjà cinq heures un quart! Que Dumontel sur-tout ne nous fasse pas manquer les vélocifères. Félicité, tous nos paquets sont ils prêts?
FÉLICITÉ
Oui , monsieur , tout est prêt.
M. d'herbelin.
Tu n'as pas oublié de mettre dans mon sac de nuit ma carte de Cassini, ma boussole... ma lon- *iue-vue et sur-tout mon album ? quand on vovage , il faut prendre des notes , 1 1 mettre à profit les observations que l'on fait. Remarquezvous, mes enfants, comme depuis une heure le brouillard augmente?
MADAME d'herbelin.
Une seule chose me contrarie ; c'est d'être oblipée de faire la roule dans une voiture publique.
LE VOYAGE A DIEPPE
On est toujours céné, lioriiblement fati{>ué, et souvent exposé à se trouver en mauvaise coni- {Mgnie.
M. D'HEnBELi:«.
Bah! bah! une nuit sera bientôt passée; et ti'ailleurs, madame, comment ont fait tous nos grands voya{;eurs? croyez - vous donc qu'ils n'aient pas éprouvé aussi bien des fatigues? Le pfaisir qui nous attend demain nous fera tout oublier.
MADAME d'hERBELIN.
Ah, çà! profitons du peu de temps qui nous reste pour mettre tout en ordre chez nous. M. d'herbelin.
Et sur-tout ne faisons pas attendre notre ami Dumontel. Four toi, ma chère Félicité, pendant notre absence, la maison sera confiée à tes soins.
MADAME d'hERBELIN.
Nous pouvons être sans inquiétude : Félicité est un charmant sujet, sage, réservée, attachée à ses maîtres, et (jui, contre la coutume des jeunes tilles de son état, n'a point d'amoureux. Je dis cela exprès devant elle, parceque je sais que je dis la vérité.
FÉLICITÉ
Vous avez bien raison , madame ; qu'il se présente un amoureux chez vous, il sera bien reçu, et il pourra se vanter d'y être jolimeïit traité. (Ici Lunibert parait avec plusieurs convives sur le balcoa du restaurateur; ils ont le verre à la main.)
LAMBERT
A la santé de tous les habitants du quartier du Jardin des Plaides!
M. d'dereelin.
Allons, en voilà un qui n'engendre pas la mélancolie. Comment ! ils sont encore là depuis midi?
FÉLICITÉ
Oui, monsieur ; le voisin doit être content de sa journée, car il s'est fait chez lui une grande consommation.
M. d'hERBELIN.
Rentrons, mes enfants, rentrons.
( Ils rentrent chez eux. ) LAMBERT , les appelant.
Eli bien! monsieur, vous ne répondez pas à notre politesse? Est-ce que nous faisons peur à ces dames? C'est étonnant comme les habitants du boulevard Neuf aiment la gaîté !
MeeeoeosooeeoeoeoeeeeeeQoeseoeeeoeeeeeeeoeeeeeoeeeeeeMso SCÈNE VI.
MONBRAY ; LAMBERT est toujours sur le balcoa. MONBRAY.
Ah! ah! quelle heureuse fécondité chez nos chansonniers du jour! Une ronde de dix-huit couplets sur l'inconstance! A la vérité le sujet prête.
^VvoUaut ipic Moiibray parle, Lambert, qui ne la pu apcii;u , rcfiinic lu fenclre )