PHILIDOR, MADELON
PHILIDOR. Pas mal, pas maL.. seulement, il faut tomber en attitude... la, la, la, la, pas de bourrée... et les poings sur la hanche... (// a dansé et retombe.) Veilla!..
MADELON, L'imitant. Voilà!
PHILIDOR. C'est cela, ma toute belle...
pose chorégraphique Dieu! quel effet
j ferait une figure comme celle-là, dans le ballet des Quatre Elémens.
MADELOIV. Sans me flatter , vous en avez de plus laides à votre Opéra... il y en a surtout une grande, longue, qui fait les grâces et qui est maigre...
PHILIDOR. Mademoiselle Gaussin.
MADELON. Oui, je crois que c'est ce nom-là... Dieu! esjt-elle... parlez-moi de mademoiselle Guimard... c'est celle-là qui est jolie comme un ange.
PHILIDOR. Et méchante comme un démon...
MADELON. Guimard, allons donc, c'est la meilleure enfant du monde.
PHILIDOR. Tiens, vous en parlez comme...
MADELON. Comme d'une camarade d'enfance... nous sommes nées porte à porte, nous avons été à l'école ensemble; c'est la fille d'un perruquier qui battait sa femme quand il était gris, et qui se grisait tous les jours.
PHILIDOR. Ah! que je suis content de connaître son origine... [Riant.) Ah, ah, ah! {Il passe an entrechat.) je vais joliment la faire enrager, elle qui se donne pour la fille d'un chevalier de Saint-Louis.
MADELON. Je VOUS le défends, M. Philidor.
PHILIDOR. Vous me le défendez, et à quel titre?
MADELON. J'ai des droits... elle a été si bonne pour nous... il y a décela quatre ou cinq ans... ma pauvre mère était bien malade... ma tante n'était pas riche encore... tout le monde nous abandonnait, les médecins eux- mêmes ne voulaient plus venir... car, il n'y avait pas un sou à la maison... je ne sais pas comment Guimard l'apprit... mais ce jour-là, il y avait ù l'O-
péra une grande représentation à son bénéfice, etle lendemais à neuf heures, elle était chez nous... prés du lit de ma mère , une bourse d'or à la main... il me semble encore la voir, l'entendre...
Air de ta Robe et des Boites.
Ma visite n'a rien d'étrange ,
Cet argent-là vous était destiné...
Foi de Guimard, j'ai dansé comme un ange,
Avec plaisir le public l'a donné.
Me refuser me rendrait malheureuse, Allons, allons , prenez... point de fierté. .. Car, pour vous seule, aujourd'hui la danseuse,
Se fait dame de charité.
Ma pauvre mère se rétablit... moi, je continuai mon apprentissage, et tout cela, grâce à elle; aussi, si jamais je pouvais lui rendre un service...
PHILIDOR. La fortune l'a bien changée, la Guimard.
MADELON. Du tout, ells est toujours la même avec moi... de temps en temps, elle nous envoie un billet de troisième loges... et quand je vais la voir, ce qui n'arrive pas tous les jours, elle serait au milieu d'un régiment de cordons bleus, que Victoire les quitterait sanscérémooie, pour venir causer un instant dans sa chambre avec la pauvre Madelon... moi, ça me trouble, ça me confusionne... il y a des momens où c'est plus fort c^ moi, je n'ose plus la tutoyer, • -"^
PHILIDOR. Moi, je ne suis pas dans ses bonnes grâces, j'en ai reçu avant hier le plus beau soufflet.
MADELON. Peut-être bien que vous le méritiez.
PHILIDOR. Mais, elle ne le portera pas enParadis, d'abord, par une bonneraison, c'est qu'elle n'ira pas.
MADELON. Qu'en savez-vous? il y a de la place pour tout le monde.
PHILIDOR. Un soufflet, à moi, Philidor, le héros de la pochette... le demi-Dieu de la contredanse... jamais je ne m'étais trouvé dans une pareille position... [Il fait quelques pas et retombe en attitude.) Au surplus, je suis déjà à moitié vengé...
MADELON, avec intérêt. Comment, il lui serait arrivé quelque chose de fâcheux?
PHILIDOR. Mademoiselle... a des caprices... des volontés.
MADELON. Ah! si ce n'est que ça... estce que chacun n'a pas les siens.
PHILIDOR. Elle croit que l'Opéra ne peut pas se passer d'elle.
MADELON. Je crois bien qu'à la rigueur, il se passerait plutôt de vous.
LE MAGASIN THÉÂTRAL
PïlïLiDOR. Gnimard est mon ennemie personnelle... si elle reste, je donne ma démission , et je viens mettre le nom de Philidor, et cent louis de retraite aux pieds d'une beauté de Totre connaissance , je ne m'explique pas davantage... Mais si un jeune homme comme moi, (// fait une pirouctie.) avec mes avantages physiques et intellectuels, vous proposait de faire votre bonheur.
IIADELON , riant. Mon bonheur, vous vous y prenez trop tard... si vous m'en aviez parlé plutôt.
PHiLiDOR. Comment?
MADELO\. Eh! mon Dieu, oui... il y a déjà quelqu'un qui s'en est chargé.
PHILIDOR. Vous penseriez encore à ce petit chapelier?
MADELOX. Et pourquoi donc, que je n'y penserais pas?
PHILIDOR. Vous me faites bondir...
Il passe uu quatre.
MADELOX. Au surplus , cela ne me fait pas maigrir, comme vous voyez... attendu que je suis sûre de la fidélité de Tranquille... c'est un honnête et loyal garçon qui m'aime toujours.
PHILIDOR. Et qui n'arrive jamais; si vous étiez de l'Opéra. . . vous sauriez ce que pèse la fidélité; pendant que vous l'attendez ici... votre Tranquille aura épousé lù-bas une ou deux normandes^,,
MADELOX. Apprenez,"' monsieur, que quand on pense à moi, on n'épouse personne...
PHILIDOR. Est-elle originale!.... quel plaisir de faire un avant deux avec une créature aussi jolie.
Il la prend à bras le corps comme pour la faire danser. Madame Poitevin paraît.