DON JUAN , DON CHRISTOVAL, DON MANOEL, GAROLINA, JUANA, YIT- TORIA
La porte du fond s'ouvre ; on apperçoit une salle à mangertonte resplendissante de lumières; déjeunes cavaliers et de jeunes femmes se lèvent de table ; deux nègres vêtus en pages entrent en portant des tlfflobeaux, la scène s'éclaire.
D0\ JU.MV , à Clirislovaî , qui reste en airihe un verre à la main. Allons , Christoval, assez de xérès et de porto comme cela I c'est boire en muletier et non en gentilhomme. Au salon , pour les glaces et les sorbets! (Tendant les bras.) A moi , Carolina !
CAUOLINA, passant son bras autour du cou de don Juan. IMe voilà, monseigneur!...
CURISTOVAL, vidant son J'erre. Alors décidément, don Juan, lu me l'enlèves?
GAROLINA. Il ne m'enlève pas, je te quitte.
cnitiSTOVAL. Et pourquoi me quittes-tu, infidèle?
carOLIXA. Parce que depuis trois jours que nous nous coimaissons , il y en a deux que je ne t'aime plus, et uii que je te déteste.
MAiVOEL. Plains-toi encore de la fausseté des femmes , Christoval !
Cîiristoval! Cela tombe admirablement, car pendant le dîner je me suis fiancé à la Juana.
MA^iOEL. M'aurais-tu fait cette infidélité, païenne ?...
JUANA. Au contraire, j'agis par pure charité chrétienne : ce pauvre Christoval est si triste d'avoir perdu Carolina , qu'il mourrait de chagrin s'il ne trouvait à la minute quelqu'un qui le consolât.
niAAfOEL. Très-bien! alors, à moi la Vittoria !
VITTOUIA , adossée au piédestal , et repoussant Blanoel. Non pas , monseigneur !
j'aime don Juan et pas un autre.
D0\ JUAX , se let^ant et allant à Vittoria. Oh ! sur mon honneur , voilà un trait merveilleux et qui demande recompense.
(Il porte le main à sa chaîne d'or.)
VITTORIA, V arrêtant. Si tu as quelque chose à me donner, monseigneur, donnemoi ton poignard.
D0\ JUAX. Qu'en veux-tu faire ?
VITTORIA. Que t'importe?
DOX JUAX. Prends , ma jalouse.
(Vittoria prend le poignard à la ceinture de don Juan et le passe à la sienne.)
CAROLIXA. Si tu fais de tels cadeaux à la femme que tu n'aimes plus , que donneras-tu à celle que tu commences à aimer ?
DOX JUAX. Je lui donnerai {se couchant à ses pttd.i) une fois ce qu'elle me montrera du doigt , deux fois ce qu'elle me demandera des yeux , et trois fois ce qu'elle exigera des lèvres.
CAROLIXA. Tu es magnifique , seigneur don Juan, mais je serai encore plus gêné- ; reuse que toi. . ■ {L'emhrassant au front.) Je
DON JlTAN DE MARANA.
ne veux pas que tu me donnes , je veux que tu me rendes.
DON JUAN. Si j'étais roi, voilà un baiser qui me coûterait ime province.
CAROLIXA. iMais comme tu n'es que comte , je me contenterai d'un cliàteau. Combien en as-tu ?
DO.\ MAXOEL. Il n'en sait pas le nombre.
DON JUAN. Non, seulement ils sontà moi comme les Espagnes sont à l'infant.
CAROLINA. C'est égal, je te prête dessus. {Lui effeuillant son bouquet de roses sur la /cVe.) L'infant deviendra roi.
DON JUAN, l'embrassant. C'est chose dite, j'emprimte.
CHRISTOVAL. Tu oublies que la moitié des biens que tu engages appartient à don Josès.
DON JU.'\N, négligemment. Qu'est-ce que don Josès ?
DON MANOEL. Mais ton frère aîné, ce me semble.
DON JUAN. Ah ! oui ! Eh bien ! si j'ai un conseil d'ami à lui donner, à ce frère, c'est de trouver un juif qui lui achète son droit d'aînesse pom- un plat de lentilles ; le juif sera volé.
JUANA. Mais il est donc décidé à vivre toujours , le vieux comte?
DON JUAN. Tiens, ne m'en parle pas, Juana : tu as peut-être entendu dire qu'il y a un Père Eternel au ciel , n'est-ce pas? Eh bien ! je crois , Dieu me pardonne ! qu'il est descendu sur la terre.
UN DOMESTIQUE , lamni la portière de la chambre à gauche du spectateur. Monseigneur' don Juan , votre père se meurt.
(Silence d'un instant.)
DON JUAN , se soulevant. Et il m'envoie chercher?
LE DOMESTIQUE , traversant la scène.
Non, il a entendu vos éclats de rire , et il ne veut pas vous attrister ; il envoie chercher son confesseur dom ÎMortès.
CllISTOVAL, se levant. Adieu, don Juan, nous ignorions la maladie du vieux comte, et nous demandons pardon à Dieu d'avoir blasphémé dans une maison qui appartenait à la mort.
JUANA. Adieu, don Juan, tu es un impie , et tu perdrais l'ame d'une sainte en soufflant dessus.
Carolina. Adieu, don Juan , j'espère que Dieu me pardonnera dans l'autre inonde de t'avoir aimé un instant dans celui-ci.
DON JUAN. Surtout si nous faisons pénitence ensemble , prenons jom-.
CAROLINA. Jamais!
DOîi JUAN. Alors, je t'attendrai de huit
à neuf heures du matin, à la petite maison du parc.
CAROLINA, souriant. J'y serai.
DON JUAN. Et toi , Yittoria, tu ne me dis rien?
viTTORIA. Si fait, je te dis que tel que tu es, don Juan, maudit et damné d'avance, je t'aime; et je te dis encore que si Carolina vient au rendez-vous que tu lui donnes , foi d'Espagnole, je la tuerai.
DON JUAN. Adieu, ma charmante. {A ses pages. ) Eclairez !