‹ Pièces de théâtreChapitre 580 sur 1069 · SENE III · texte numérisé non relu

SENE III

SALFIÉRI, LE BRAVO.

Salfiéii paraît en dehors et saute légèrement dans la chambre'.

LE BRAVO. Qui va là?..

salfiÉrî, Salut à votre seigneurie!

LE BRAVO, sautant sur son poignard. Qui es-tu ?..

SALFIÉRI. Un homme contre lequel vous n'avez point besoin de tirer le poignard... car vous pouvez le tuer d'un mot... un proscrit!

LE BRAVO. Et pourquoi entrer ainsi par celte fenêtre?..

SALFIÉRI. Parce que probablement vous ne m'auriez pas ouvert la porte.

LE BRAVO. Que demandea-vous ?..

SALFIÉRI. Un asile pour cette nuit.

LE BRAVO. Et M je le le refuse... qu'arrivera-t-il?

SALFIÉRI. Rien que très simple... Depuis six ans j'ai quitté Venise, sous le poids d'un arrêt de mort; un motif plus puissant que ma vie m'y ramène... Une barque m'a déposé sur la plage et regagne à l'heure qu'il est mon vaisseau... Je ne connais plus à Venise un seul ami, mais tous mes ennemis me connaissent encore.

Ta protection, c'est ma vie... ton refus c'est ma mort... Si lu me refuses., nous sommes deux... Jeunes lousdeux, braves

tous deux, jelec-roUt. «lu asuû poignard...

j'en ai un... les chances sont donc égales... Si lu me tues, je n'ni plus besoin d'asile pour celle nuit ; si je te lue , mon asile esl tout trouvé. Je ne crains pas plus de doririirprcs d'un ennemi mort que près d'un ami vivant.

LE BRAVO. Et si au contraire je te protège?

SALFiÉni. Tu auras rendu un service Immence à un homme qui s'en souviendra éteniellemenl.

lE BRAVO , lui tendant la main. Touche là.

SALFiÉRi. Merci.

LE BRAVO. Maintenant, je vais fermer celte fenêtre, car je ne suis plus seul... [Redescendant en scène.') Eh biiiu?

SALFiÛRi. Eh bien? mon hôte... je suis ;> tes ordres... Veux-tu veiller, je veille... veux-tu dormir, jette-toi sur ce lit et je me jetterai sur ce n)anleau... Es-tu disposé à faire pour moi plus que tu n*as fait encore 5*.. jeté dirai ce qui m'amène à Venise... dans quel but j'y suisvenu... quelle ieninie j'y poursuis... quel homme j'y ciierche... puis si tu me lais parler à cet homme ou si tu me fais rendre celte femme, lu seras plus, pour moi qu'un protecteur, qu'on ami, tu seras un Dieu.

LE BRAVO. Parle, ce que je pourrai faire je le ferai.

SALFiÉRi. Je suis exilé pour affaire politique , il n'y a qu'une chose qui puisse faire oublier la patrie à l'exilé; c'est l'amour... Proscrit par la république de Venise, je trouvai un asile auprès de la république de Gênes... Je rencontrai par hasard une jesine fille, je l'aimai, elle m'aima, j'oubliai ' tout.

LE BRAVO. Voilà bien une jeune tête et un jeune cœiw, voilà bien l'amour?

SALFiÉRi. Oui, oui, pendant six^mois...

je n'eus qu'une pensée, elle. .. Toutes mes journées se passaient à attendre la nuit, car, gardéepar un viellardqui ne la quittait pas, la nuit seulement je pouvais la voir... Alors je franchissais le mur du jardin... Confiante et pure comme une madone, elle venait m'ouvrir... et moi, timide et amoureux comme un enfant... je me couchais à ses pieds, cherchant ma vie dans ses yeux; oublieux du passé qui s'était écoulé sans elle, heureux du présent que je sentais à moi... confianldans l'avenir que je croyais à nous...

LE BRAVO. C'est bien ainssi que passent les folles heures de jeunesse... je m'en bouviens,

sALFiÛRi. Une nuit, je vins comme d'habitude... je trouvai ouverte la porte que venait d'ordinaire m'ouvrir Violeita,

LE BRAYo^ îressaiiiant. Tfoietta!..

SALFjÉRi. C'était son nom... te rappellet-il quelque souvenir?

LE BKAvo. iMoi aussi j'ai aimé une femme qui s'appelait Violeita.

SALFiÉRi. Toi!..

LE BRAVO. Pour elle je quittai Venise.

Venise que je ne croyais plus revoir et que pour mon malheur j'ai revue... Oh!., mais il y a seize ans de cela... et celte femme est morte... c'est la première fois depuis seize ans que j'ai entendu prononcer ce nom... et cela m'a pris au cœur... continue...

SALFiiiiu. Je montai l'escalier... j'eniraî dans sa chambre, je l'appelai vainement... Je courus à la chambre du vieillard au risque de le rencontrer, elle était déserte comme celle de Violeita.... des fragiiiens de lettres déchirés , brûlés à demi , étaient à terre... Je les rassemblai. Je trouvai un ordre... donné je ne sais par qui... à cet homme... de conduire à l'instant même la jeune fille qui lui était confiée... Où?., le nom de la ville n'y était pas... Elle étnit partie. Le vieillard l'avait emmenée... Ja revins dans la chambre de '/ioictta, furieux, désespéré... demandant à grands cris un indice, une trace... loul-à-coup mes yeux se fixèrent sur un miroir, et, de la main de Violeita, écrit avec un diamant, je lus ce mot, ce seul mot : Venise... alors j'oubliai tout... proscription, arrêt de mort... échafjud... Je partis, me Toilj.

LE BRAVO. Et maintenant que comptestu ftiire avec les faibles renseignemens que tu possèdes... dans ut)e ville immense... où lu ne peux le montrer le jour... au milieu d'une police incessamment active... aux yeux toujours ouverts... dont quelque agent peut-êlre connaît déjà ton arrivée...

salfiéri. Oui, oui, je sais tout cela. , aussi mon projet ressemble à nia position... désespéré comme elle... Ecoute...

je ne t'ai dit que Id moitié démon secret... car je t'ai dit que je renais à Venise pour poursuivre une femme et y chercher un homme : la femme que j'y poursuis...

c'est Violentta...

LE BRAVO. Et l'homme que tu cherches^

sALFiÉui. C'est le Bravo.

LK BRAVO. Hein !..

SALFiÉRi. Le connais-tu ?

LE BRAVO. Et qui ne connaît paâ cet homme à Venise?

sALFiÉRi. Où dcmeure-t-il ?

LE BRAVO. Il n'y a que le Conseil des Dix qui puisse ré[)ondre à cette (|uestion.

jALFiÊRt. Où le rccnontre-t-on?,.

IX BRiTo. 3ur la Piaszetla,.. toat I0

jour... au pied de la colonne du Lion... trisle, noir et iraniôbile, espèce d'échafdud vivant... éterneili-ment dressé sur la place publique d« Venise.

SALFiÉRi. Et que dit-on de. cet homme?..

lE BRAVO. Mille choses Jiversi s.

salfiéri. Mais quelle est la vérité sur son compte!..

lE BRAVO. Dieu seul et lui peuvent le dire... tous les autres se trompent.

SALriÉRi. Mais ton opinion à toi?..

LE BRAVO. Je n'en ai pas.

SALFIÉRI. La prière... appel à son huriiaiiitc; l'argent... appel à son avarice; la menace... appel à sa faiblesse.

SALEiÉRi. C'est bien j'irai le trouver... J'ai toujours (rois moyens de faire l'aire à un homme ce que je veux... moi.

lE BRAVO. Les quelà ?. .

LE BRAVO. La priète... le Bravo a enten« du autant de prières que saint .^mbrosio qui est le patron de la ville... et je n'ai point su qu'une seule l'ait fléchi... L':irgent... le Bravo en a nçu assez de la République pour acheter un palais, s'il était ambitieux de doimir dans une chambre de marbre... Les menaces... le Bravo, à force d'en faire, a perdu Thabilude de les entendre...

SALFIÉRI, Mais il ne reste donc rien d'humain dans le cœur de cet homme.

lE BRAVO. Rien.

SALFIÉRI, Il n'a donc pas de mère ?

LE BRAVO. Il en avait une, et Dieu la lui a reprise daus une heure de colère...

SALFIÉRI. Pas de maîtresse?..

LE BRAVO. Il en avait une, il l'a tuée dans une heure de jalousie.

SALFIÉRI. Pas de père?..

lie Bravo incline l.i tête sur sa poitrine, et sa figure prend une expression de douleur et de rêverie sombre.

SALFIERI, cûniinaani. Eh bien!., je l'adjurerai au nom de son père; oui, cette nuit... celle nuit œCmc , ilfaut que je voie cet homme.

LE BRAVO. Et que lui demandes-tu en le Toyant?..

SALFIÉRI. Ceci, mon hôte... c''est mou secret...

LE B!\Avo. Rien ne peut donc te dissuader de ( hercher cet honmie?

SALFIÉRI. Rien... car je n'ai d'espoir qu't n lui.

LE bravo. Tu le verras, alors.

SALFIÉRI. Qui me le fera voir ?

LE bravo. .Moi.

BALFiÉRi. El quand cela?..

On frappe trois coups à la porte.

lE BRAYO. Attends, je vais te le dire.

Il va à la porte et trouve Tordre du Conseil qu'on vient de cl.iier. Il descend en scène l'ayant à la main; il r<x;imine, pni.s prend son manteau et Cache dessous son masque et son poignard.

LE BRAVO , à part. Us Tout signé.

SALFIÉRI. Eh bien !..

LE BRAVO. Dans une heure...

SALFIÉRI. Et où le Irouverai-je?..

LE BRAVO. Derrière le pofit de la P.iglia... en face de la maison du gondolier Luidgi. SALFiÉRs. Dans une heure.

LE BRAVO. Dans une iieure.

salfu'ei. C'e;l bien... j'y serai.

Le Bravo sort , Salfiéri le suit des yeux. Fin du pranier tableau.

deuxième tableau.

.\u premier plan et de chaque ccté, deux partes ogives , voûtées et avançant sur la rue. Au deuxième, deux rueîles, en fjre l'une de l'autre. Au troisième, le pfint delà paglia. Au quatrième, la vue dn erand canal.

Il fait nuit.

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