SCENE m
Les Précédens , HENRI , se croisant les bras.
HENRI. Par saint Georges ! messieurs , n'avez-vous pas entendu comme moi?., ou bien n'est-ce qu'un rêve , le cri et la niarclie de guerre des Ecossais dans la cour du palais de White-Hall?
SUSSEX. Sire, ils ont si souvent entendu les clairons d'Angleterre dans la cour du jîalais de Stirling.
HENRI. Vous avez raison , comte; mais ceux-là n'y faisaient pas une musique à tirer les morts de leur tombeau... Eli ! tenez, jusqu'à mon vieil alchimiste Fleming, qiii sort tout tremblant de son laboratoire pour nous demander s'il n'a pas entendu la trompette du jugement dernier.
FLEMING, soulevaiti avec sa tête la tapisserie d'une porte Lasse et roulée , regarde de tous cotés. Sirel...
HENRI , riant. Rentre , mon vieux prophète, ce n'est rien!... rien, c{ue les glapissemens du renard d'Ecosse, que vont couvrir les rugissemens du lion d'Angleterre. Mon cousin de Norfolk , faites entrer ces lîouviers liiglanders, et demandez en même tems à nos trompettes s'ils se souviennent de la marche de Flodden.
(Norfu/k sort. Allant à ■~on trône.) Bonjour, ma sœur ; salut, messieurs et milords. Approchez-vous plus près de notre trône , sir Thomas de Gantorbéry ; car nous savons qu'il n'est puissant et solide que parce qu'il s'appuie, d'mi côté, Umdant tu inain à Ethehoud) sur le courage de la noliiesse , {tendant Vautre main à farclirvéque) et de l'autre , sur la science de l'Eglise. (A la princesse Blargnsri/e , cpii se Icce.) Où allezvous, Manjucrite?
MARGliEUïTE. Sire, j'étais venue pnur assister à votre lever, et non à une audience de guerre... J'espère donc que vous penserez que ma place...
HENRI. Devrait être plus souvent au conseil, et moins souvent au baî ; vous oubliez que chez nous les femmes sont habiles à succéder, et que, s'il arrivait (puliuic malheur au prince Edouard.. .
MARGUERITE. Dieu gardera votre Orâce,
je l'espère, de toui ci)ai'';rm de ce genre ., HENRI. Comte de Sussex , accompagnez son Aliesse chez elle, et revenez aussitôt.
(De Susses s'incline et sort avec la princesse. — On entend les trompettes an|»1a!ses qui répondent flux cornemuses d'Ecosse. Le roi Henri s'assied sur le l'auleuil aux armes ù'AneJeterre , fjui lui sert de trône.)
^ LE DUC DE NORFOLK. , entrant. Sir John Scott de Thirlstane , envoyé du roi d'Ecosse, sollicite riionneur d'être introduit en présence de votre Grâce.
HENRI. Faites entrer. {Entre sir John.) Salut, sir John ; nous reconnaissons aujourd'hui que vous êtes digne de la devise que vous avez choisie : Toujours prêt.
S!R JOHN. Et c'est surtout lorsqu'il s'agit de l'honneur de mon prince et de mon pays. Sire, cpie je suis fier de la porter, et ambitieux d'en être digne.
HENRI. Nous savons, sir John , que vous êtes un brave et loyal serviteur, et le choix du messager m'est aussi agréable que le niessage me le sera sans doute. Mon neveu fait droit à mes réclamations , n'est-ce pas ■! et c'est pour donner une plus grande pidjlicité à sa soumission, cju'au lieu de me venir trouver à York, oi^i je l'ai attendu huit jours , pour déi^atlre entre nous et secrètement les intérêts politiques et religieux de nos deux royaumes , il m'envoie un ambas.sadeur , et me demande une audience publique.
S!R JOHN. Sire, les instructions de mon roi sont précises.
HENRI. Tant mieux !... Consent-il enfin à ado]Her la religion réformée , à détruire les couvens de son royaume , et à ne reconnaître le pape que comme simple évèque de Home ?
S!R JOHN. Sire , l'Ecosse et son roi sont catholiques d'ame et de cœur depuis le troisième siècle ; pour eux , le successeur de saint Pierre sera toujours le vicaire du Christ , et peuple et monarque resteront fidèles à la foi coînnie au courage de leurs pères.
HENRI. Très-bien ! l'alliance du roi Jacques avec la famille fanatique des Guise me faisait pressentir cette première réponse à ma première question. Je déciderai plus tard de cjuel poids elle doit être dans la balance de la paix et de la guerre.
SIR JOHN. Nous espérons que votre Grâce la tiendra d'une main aussi juste qu'elle est puissante , et que ni le souffle du fanatisme , ni les conseils de l'intérêt personnel n'en feront pencher les plateaux
HENRI. La résolution que je prendrai, sir John , dépend moins de la réponse que
CATHKIÎINF. ÎIOWARD
VOUS m'avez Jaite que de celle que vous allez me faire.
SIR JOHi\. J'écoute respectueusement votre Grâce.
IIEIVRI. Maintenant , mon neveu Jacques Y consent-il à me faire hommage de la couronne d'Ecosse, comme l'ont fait, dès l'an 900 , ses pères à mes pères? comme l'a fait Eric à Edouard I^' ; Malcolm à Edouard-le-Confesseur , à Guillaume-le-
Conquérant et à Guillaume-le-Roux ?
comme l'a fait Edgar , frère de Malcolm , à Henri' I" ; David , successeur d'Edgar , à l'impératiice JMatliilde ; le fils de David à Etienne ; Guillaume , son frère , et toute la noblesse d'Ecosse à Henri II , à Richard ï" et au roi Jean. Hommage qui , pour se revêtir d'un caractère plus sacré, fut rendu cette fois publiquement sur la montagne de Lincoln , et juré sur la croix de l'archevêque de Cantorbéry. Nous savons bien que cet hommage , rendu encore par Jean de Bailiol à Edouard , fils de Henri , et par Edouard de Bailiol à Edouard III , fut interrompu sous les règnes de Richard II et de Henri IV. Mais cette interruption , vous le savez aussi bien que nous , sir John , eut pour cause les guerres civiles qui désolèrent l'Angleterre sous ces deux souverains ; et cela est si vrai que, lorsque Henri V, leur successeur, ordonna au roi d'Ecosse de l'accompagner comme vassal en son expédition d'outre-mer, le roi d'Ecosse obéit j qu'on ne vienne pas non plus s'appuyer sm' l'interruption faite à cet hommage sous le règne de Richard III — Richard lïl était un usurpateur, et, à ce titre , n'avait aucun droit pour le réclamer. Henri "VII, mon père, liop activement occupé des factions politiques et religieuses qui agitaient l'intérieur du royaume, pour porter ses regards à l'cxtcrieur n'exigea pas cet hommage du roi Jacques ÏV, je le sais ; mais moi , sir John , moi qui , ministre des vengeances célestes , ai noyé les lel^elles dans leur sang, étouffé les hérétiques dans les flammes , fait disparaître des armées ennemies sous le champ de bataille où je les ai heurtées; moi qui, voyant la vieille Angleterre agitée depuis quatre siècles par les secousses de la guerre civile, et plongée depuis mille ans dans la nuit de l'erreur , n'ai eu qu'à étendre la main sur elle, comme Dieu le fit sur le chaos, pom- la doter du calme et de la lujnière , présens divins, qui, jusqu'alors, n'étaient descendus que du ciel , je ne souffrirai pas qu'il en soit plus long-tcms ainsi ; les choses reprendront leur cours intenompu. Le peuple d'Ecosse doit hom-
mage à sa noblesse , la noblesse d'Ecosse ù son roi , le roi d'Ecosse au roi d'Angleterre , et le roi d'Angleterre à Dieu !
SIR JOiîsl. Pardon, Sire, si cette fois encore je me vois forcé de faire à votre Grâce une réponse contraire à celle qu'elle paraît attendre... Mais l'hommage des anciens rois d'Ecosse n'a jamais été rendu aux prédécesseurs de votre Grâce qu'à l'égard des terres qu'ils possédaient en Angleterre , de même que les rois d'Angleterre rendaient hommage à ceux de France pour les duchés de Guyenne et de Normandie. Votre Grâce connaît trop bien notre commune histoire pour confondre l'hommage de la comté de Huntington avec l'hommage du royaume , et celui des rois particuliers du Northumberland avec celui des rois d'Ecosse. Quant à ce qui s'est passe sous le règne de Bailiol , l'Angleterre ne peut en tirer aucune conséquence , puisque notre noblesse a toujours protesté contre cet acte. Jean de Bailiol a fait , il est vrai , homjuage à Edouard P'", en reconnaissance de l'aide que ce dernier lui avait donnée pour monter .sur le trône ; mais il en a perdu l'estime de sa noblesse et l'amitié de son peuple , et le roi Jacques V est trop estimé cle l'une et trop aune de l'autre pour qu'il s'expose jamais à un pareil malheur.
HENRI. Ainsi mon neveu refuse de me reconnaître pour son suzerain .î'
SIR jôa.\. Il refuse.
HENRI. Et il a pesé d'avance toutes les conséquences de ce refus ?
SIR Joux. Quelles qu'elles soient , il les subira : les rois d'Ecosse ont l'habitude de porter la main à leur épée avant de la porter à leur couronne.
IIEXRI , se Ics'aiiL. Bien ! sir de Thirlstane , bien I . . . car jious sonimes las de tous ces hommages jurés et repris. Ecoutez donc : tout à l'heure encore j'aurais pu me contenter de ce que je vous demandais, maintenant il me faut autre chose ; la main de Dieu a jeté nos deux nations loin des autres peuples du monde , face à face , an milieu de l'Océan , suj un même sol , mais inégalement divisées entre elles ; pour toute séparation il leur a donné le lit étroit de la Twède , c'est assez pour séparer deux provinces , mais non deux royaumes ; aussi , depuis mille ans, le sang le plus pur des deux peuples n'a-t-il pas cessé de rougir , tantôt une rive, tantôt l'autre; depuis mille ans l'Angleterre n'a pas eu un seul ennemi que cet ennemi n'ait eu pour allié l'Eco-sse ; depuis mille ans l'Ecosse n"a pas eu une guerre civile que le souffle puissantde l'An-
LE MAGASIN THEATRAL
gleteiTe n'attisât l'incendie de ses cités ; entre nos deux peuples c'est une haine que la mère lègue à sa fille avec son lait , et le père à son fils avec son épée... Eli bien! sir John , cette haine , elle durerait de génération en génération jusqu'au jour du jugement dernier, s'il ne nr'était venu dans l'esprit, à moi, Henri d'Angleterre, que cela devait finir sous mon règne ; qu'un hommage ne me suffisait pas ; qu'il me fallait une conquête , et que deux couronnes et deux tètes , c'était trop de moitié pour une seule île A compter d'aujourd'hui donc , il n'y a plus un roi en Angleterre et un roi en Ecosse , il y a un roi d'Angleterre et d'Ecosse, voilà tout!... Le dieu des armées décidera s'il doit s'appeler Henri ^ III ou Jacques V.
sin JOîî\. Sire, le dieu des armées est aussi le dieu de la justice.
I1KM\I. Et vous en avez une preuve devant les yeux , sir John ; regardez à votre gauche : cette armure, c'est celle du roi Jacques IV, tombé mort avec son fils, douze comtes et dix-sept barons sur le champ de bataille de Flodden. Vous pouvez distinguer sur la cuirasse, n'est-ce pas , la blessure par laquelle est entré le fer et est sortie la vie? eh bien ! je le jure ici , sur ma couronne et sur mon sceptre , sir John , quelle que soit l'armure dont vous entourerez l'Ecosse et si bien trempée qu'elle soit , je lui ferai , à son four, une blessure assez large pour c{u'une bonne fois enfin tout ce qu'elle a de sang rebelle lui sorte du cœur.
SIR JOHN. Avant d'arriver jusqu'à elle.
Sire , il faudra que vous ayez renversé la dernière de ses villes et massacré le dernier de ses enfans !... Quant à moi , votre Grâce a bien voulu me dire que j'étais digne
de ma devise J'y manquerais si je ne
prenais le plus vilement possible congé d'elle ; car je veux qu'en me retrouvant à la tète des premiers soldats qui marcheront contre vous, vous disiez vous-même : Toujours pi cl !
IIEMVI. Allez donc, sir John , nous ne vous retenons pas ; les rois d'Angleterre ont aussi une devise qu'ils n'ont jamais laissé tomber en oubli ; je veux cju'avant mi mois elle flotte en lettres de feu sur assez de villes pour que de tous les coins de l'Ecosse on y puisse lire : Dieu et mon Jm//.'.... — ÎMessieurs , faites honneur à l'ambassadeur , non jias du roi d'Ecosse , mais de notre neveu Jacques S . Reste z , milord Etlielwood., j'ai à vous pnrlrr.