SCENE IV
HENRI , ETHELV» OOD.
HENRI, prenant le hras d'Ethchvood et se promenant twec. lui. Eh bien ! duc de Dierham , cjue dites-vous de cette obstination de notre neveu ?
ETHELWOOD. Que jamais roi n'a choisi un ambassadeur , sinon plus respectueux , du moins plus concis dans ses réponses. , HENRI. Oui, oui , sir John est un digne Ecossais, qui n'a qu'un tort : c'est celui de se croire encore au tems de Robert Bruce et de Williams Wallace, et de penser qu'à six siècles de distance les cœurs sont les mêmes, parce que les cuirasses qui les couvrent sont pareilles; c'est une statue des anciens jours placée comme une borne inilliaire sur la route du monde , et qui n'a pas vu avec ses yeux de pierre les générations s'appauvrir au fur et à mesure qu'elles se succédaient. . . Où sont les James Douglas et les Randolph ?... De nos jours, ils s'appellent Olivier Sainclair ou IVlaxwel . . c'est pitié I IMilord, milord, je vous le dis, ce n'est point cette guerre qui fera blanchir un seul de mes cheveux, soit que je la fasse en personne, soit que j'envoie le duc delSorfolkà ma place. IMon épée est longue et tranchante , et où elle ne peut atteindre, je la lance !. .. Ce n'est pas cela qui me lait malheureux, milord, ce n'est pas cela.. .
(Il tombe sur un fauleuil.)
ETHELWOOD.Vous, malheureux. Sire!., vous, triomphateur au dehors, triomphateur audedans; vous qui, éteignant les discordes de la rose blanche et de la rose rouge d'York et de Lancastre , vous êtes assis sur le trône , posant un [)ied sur la guerre étrangère et l'autre sur la guerre civile, et qui avez dit à la France et à l'Angleterre émues ce que Dieu dit aux vagues
de la mer : Assez! Que votre Grâce me
pardonne; mais il faut que l'ambition humaine soit plus vaste que le monde, puisque le monde ne lui suffit pas.
HENRI. Duc , ce n'est ni la colèn' d^ s vents , ni celle des flots , ni la ten-pète , ni l'Océan , qui font sombrer un vaisseau solidement construit. C'est le roc caciié sous la mer, et dont la blessure est mortelle parce qu'elle est invisible; oui, je.suis
grand , oui , je suis fort, c'est vrai! Il
n'v a ])as un de mes sujets cpii ne m'envie, et moi j'envie parfois le sort du deiiuer de mes sujets.
El'HELWOOD. Vous, Sire?
ur: Vi'.î. Oui ; car ce n'est iip';nt :\'^^'.'7 d (ine
CATHERINE HOWARD
couronne et d'un ifcepire. Il faut encore uu oreiller où l'on puisse se reposer de leur poids ; près de la vie publique il l";int la vie privée ; à côté de la grandeur du palais , le bonheur de la maison... Eh bien ! le dernier de mes sujets peut avoir une femme et des enfans qui l'aiment : le dernier de mes sujets est donc plus heujeux cjue moi !...
ETIIEFAVOOD. Mais les reines vos épouses vous ont aimé, Sire , et vous ont laissé des enfans qui vous aiment.
HEMti. Les reines , mes épouses?
Catherine d'Aragon, n'est-ce-pas? Fiancée à mon frère avant de devenir ma femme , ce qui fut pour ma conscience un remords si grand, que je me vis forcé de la répvidier. Anne de Boulen , que ses déportemens ont menée de mon lit à l'échafaud. Jeanne Seyniour , ange descendu du ciel , et que le ciel jaloux a rappelé. Anne de Clèves , qu'on me dit belle et gracieuse , f[u'on me fait épouser d'après un poitrait d'Holbein,
et (|ui lorsqu'elle arrive Mais celle-là
s'est rendu justice , en se contentant du tilie de sœur. Eh bien 1 maintenant que me reste-l-ilde mes quatre mariages? Le souvenir de quelques jours de bonheur, vingt ans de remords, de honte ou de chagrin, puis deux fdles que la loi a déclarées incapables de régner, et un fils que Dieu a déclare incapable de vivre.
ETiiELWOOD. Sire, vous êtes bien jeune encore , et un nouveau mariage peut vous donner tout ce qui vous a manqué jusqu'à présent.
ilKXUl. Oui, je le sais, et je vais encore une fois tenter cette épreuve. Mais cette fois, jeté le jure, milord, je n'irai chercher ma femme ni dans les cours souveraines i!i dans les maisons princières ; je suis las de voir l'Europe se mêler de mes querelles de ménage, mon divorce avec Catherine d'Arngnu m'a valu la guerre avec les Pays-Bas, l'Espagne et l'Empire ; et le renvoi d'Anne de Clèves va soulever contre nioi le Hainaidt, la Flandre et la France peut-cire... Puissant et isolé, comme je le suis , au sein des mers , nulle alliance ne ptut augmenter ma force. Ma force est ( n moi, d me faut donc, et voilà tout, une fiinme jeune pour que je puisse l'aimer, belle ]iour qu'elle puisse me plaire , sage pniw que je puisse me fier à elle; peu m'ini]i()rte dans quelle condition elle sera née. J'ai lire deux ministres, l'un de l'étal d'un boucher , et l'autre de la boutique d'un forgeron : je tirerai bien un prince royal du sein d'une vassale.
ETIIELWOOD. Maisce trésor de jeunesse,
de beauté et d'innocence , dans cjne^ pays votre Grâce compte-t-elle l'aller chercher? iiENUi. Si ce que l'on me dit est vrai, mon cher djc, je nam'ai pas i)esoin, pour le rencontrer, de mettre le pied sur le continent.
ETIIELWOOD. Sans doute le génie protecteur de la vieille Angleterre vous garde cette vierge prédestinée dans quelque coin du royainne ; dans la caverne de Fin."al ou dans la grotte de Staffa.
HENRI. INon pas, milord; sa destinée, toute brillante qu'elle doit être dans l'avenir, est moins [)oétiq;ie élans le passé.. . Une vieille nourrice l'a élevée à défaut de parens; elle habite, à trois lieues de Londres, sur les borels de la Tamise, une uïaison d'assez chélive apparence.
ETHELWOOD. Sire... et le nom de cette jeune fille est sans doute un secret politique trop profond et trop important pour que des yeux aussi indignes que les miens...
HE\ni. Non , mon cousin ; et pour ce que je vais réclamer de vous, il est même important que vous la connaissiez... Elle s'appelle Catherine Howard.
ETHELWOOD, S cippuynnt contre un fantcuii. Catherine Howard!...
HENRI. Oui, milord!... {Souriant.) C'est un nom bien inconnu , n'est-ce pas?... si inconnu qu'il n'a fallu rien moins que l'reil de mon alchimiste Fleming pour le déchiffrer dans ce livre de Dieu qu'on appelle la terre, au milieu des douze millions de noms inscrits sur le feuillet qui s'appelle mon royaume.
ETIIELWOOD. Et comment Fleming a-til découvert?...
HENRI. Oh I de la manière la plus simple, et sans avoir recours ni aux enchantemeus ni aux sortilèges ; il cherchait dans les environs de Londres je ne sais cjuelle plante nécessaire à ses opérations chimicjuer, , lorsque, surpris par la pluie, il demanda un asile dans la maison isolée qu'habite cette jeune fille. Uii trésor si merveilleux le surprit , il connaissait mes intentions ; à son retour il me parla d'elle , et depuis , toutes les cabales d'astres et de nombre lui ont si bien prouvé que c'était la fenîme qu'il me fallait, jeune, belle et sage, que le vieux fou ni'a répondu sur sa tête qu'elle réunissait ces trois qualités...
ETHELWOOD. Et votreGiàce s'est dt'cidée à faire une chose de cette importance sur la seule parole de celui ([u'elle nomme ua vieux fou?
HENRI. Non pas, duc de Dierham ; car l'aventure qui nous est arrivée avec Anne de Clèves nous a rendu dénan'" f.^ nous
LE MAGASIN THEATRAL
ii't'n^agoons plus ainsi d'avance notre arnour royal sans savoir si la femme à laquelle nous comptons l'offrir en est bien digne. . Aussi, hier, après le conseil, guidé pir notre vieil alchimiste, déguisé comme un chevalier des anciens jours, noUs avons icmonté , dans une barque sans armes et sans livrée , la Tamise jusqu'à l'endroit qu'habite la dame de nos pensées...
ETHELWOOD. Et là...
HENRI. Là nous l'avons aperçue,
appuyée sur le bras d'une vieille femme. . . errante au bord de la rivière... mélancolique et rêveuse comme si elle pressentait •ses hautes destinées...
ETiiELWOOD. Et... et Fleming avait exagéré...
niîNai. Non pas'.... FlemiuPj est resté au-dessous d^' la vérité... 3iilord, la beauté d'Aune do lîouîon , la grâce de Jeanne Seymoiu'. . .
ETHEîAVOaD. Et vous lu! avcz parlé?...
llK.NUl. Non , milord ; car, loriqu'eile a vu que nous raniioi-S vers elle , elle s est éloignée... .le couipînis la l'cvoir aujourd'hui ou (l.iiiain... mais voilà que cette ;;nt'rrc a, ec l'Ecosse est devenue instante, »t và iîi'ùîcr tout loisir; j'ai donc pris une nouvelle l'Âsolution, milord : vous partirez demain pour l'aller chercher ; vous vous coMiposcrez {>armi mes gens telle suite qu'il vous plaira . et vous amènerez celle jeune fille {)rès de la princesse Marguerite qui, sur ma recommandation , lui fera place parmi ses femmes d'iionneur. .
ET!î!:i,\voOD. Et voire Grâce ne mettra pas un plus long intervalle entre sa ruptiue avec Anne de Clèves et son mai'iage avec Catherine liovvard?
HEXui. Mon cousin , condjien s'est-il écoulé de jours entre le moment où Anne de Boulen monta sur l'échafaud, et celui où Jeanne Seyniour monta sur le trône ?
ETHEIAVOOD. Ce qu'il en fallut aux ensevelisseurs pour disposer son corps dans la tombe.. . trois !
IIENKT. Combien s'est-il écoulé d'iieures entre la désobéissance de Norris et l'ordre que je donnai de punir de mort celle désobéissance ?
ETtïELWoOD. Ce qu'il en a fallu au lord chancelier pour aller delà tour de Londres au palais de Greenwich... deux!
llEMiU. Et condjien s'est-il écoulé de secondes entre la signification de cet ordre et la mort du coi'.pahle?
ETïiELWOOD. Ce qu'il en fallut au bourreau pour lever et Laisser sa hache. .. une ! llEMiî. Très-l/ien , milord , je vois que
vous connaissez à fond l'hisloirc de mon règne... méditez-la I-
(Il so.l.)