ERNESTINE, ALFRED
ERNESTINE. Mais si l'on voyait entrer chez moi par cette porte dérobée , que voudriez-vous qu'on pensât?
ALFRED. Il m'aurait fallu faire le tour par le grand escalier.
ERNESTINE. Au fait , ce serait prendre trop de peine , quand il ne s'agit que de l'honneur d'une femme.
ALFRED. Est-ce pour me faire faire un cours de prud'hommie que vous m'avez dérangé ?
ERNESTINE. Dérangé... le mot est gracieux.
ALFRED. Il a le mérite d'exprimere xactement ma pensée.
ERNESTINE. Et VOUS ne prenez plus la peine de la cacher, n'est-ce pas?
ALFRED , se versant du thé I\Ia chère
Ernestine, vous êtes, depuis quelques jours,
dans une disposition d'esprit bien fâcheuse.
ERNESTINE. Vous mettez tant de soin à
l'entretenir !
ALFRED. Prenez-vous vuie tasse de thé?
ERNESTINE. Merci.
ALFRED , feuilletant le journal. Ah I il est question de votre mari.
ERNESTINE. Du niarquis de Rieux ? — Et comment?
ALFRED. 11 suit la famille décime.
ERNESTINE. Dans sa position auprès d'elle , c'est presque un devoir.
ALFRED. Qu'il remplit par ostentation.
ERNESTINE. Vous calomniez jusqu'au dévouement.
ALFRED. Jusqu'à cc qu'on m'en cite un véritablement désintéressé.
ERNESTINE. Celui du marquis.
ALFRED. Pourquoi plus qu'un autre?
ERNESTINE. Mais c'est celui du lierre qui s'attache aux débris.
ALFRED. Parce qu'il ne sait conimeut s'accrocher aux murs neufs.
ERNESTINE. Athée !
ALFRED. Sceptique , tout au plus. — Hélas I la vie humaine est ainsi faite, Er-
nestine; sa superdcie est resplendissante de passions généreuses et d'actions désintéressées. — C'est l'eau d'un étang dont la surface rellète les rayons du soleil. — Mais , regardez au fond , elle est sombre et boueuse. Certes , votre mari fera sonner bien haut son attachement à ses princes légitimes, son exil volontaire près d'un exil forcé ; en le répétant aux autres , il linira peut-être par croire lui-même qu'il est un modèle de générosité ; il ne fera pas attention que sa grandeur d'ame n'est qu'un composé de petites bassesses ; qu'il bâtit une pyramide avec des cailloux. Il y a plus ; si quelqu'un allait lui dire : Vous quittez la France, non que vous soyez dévoué à vos princes légitimes , non parce que les grands malheurs réclament les grands dévoueniens , mais parce que votre titre de marquis vous fait plaisir à entendre prononcer , et cju'à la cour du roi décliu seulement , on vous appellera marquis; parce cjue vous aviez trois ou cjualre croix qui ne vont bien que sur un habit à la française , et que vous tenez à conserver votre habit à la française et à porter vos croix , qui font la seule différence qui existe entre vous et le valet de cliambre de sa majesté ; parce que toutes vos habitudes enfin étaient enfermées dans un cercle qui s'est déplacé, et que vous avez suivi , comme l'atmosphère suit la terre. Je crois que celui qui lui dirait cela rétonnerait tout le premier.
ERNESTINE. Mais je ne vous ai jamais entendu parler ainsi.
ALFRED. C'est que pour la première fois je pense tout haut devant vous.
ERNESTINE. Oli ! si je VOUS avais con-
ALFRED. Eh bien?
ERNESTINE. Je ne vous eusse pas aimé, Alfred.
ALFRED. Et vous eussicz bien fait , Erlîestine.
ERNESTINE. Oh ! mon Dieu I
ALFRED. Je désirais être pour vous l'olijet d'un caprice et non d'une passion; pourquoi m'avez-vous donné plus que je ne demandais?
ERNESTINE. Mais dites-moi donc que tout ceci n'est qu'une plaisanterie atroce. — N'est-ce pas , n'est-ce pas que vous raillez?
ALFRED. Je n'ai jamais parlé si sérieusement.
ERNESTINE. Yous me torturez à plaisir,
ALFRED. Non , je vous éclaire à regret. Rappelez-vous ma conduite , et vous me rendre/ plus de iustice. (/uand je vis ce que
je n'avais envisage que comme une liaison passagère devenir, de votre part , un sentiment profond , je pensai qu'il était tems de l'arrêter là : je prétextai un voyage aux eaux. Je suis venu ici ; car je présumais que vous finiriez par l'aire quelque imprudence qui nous perdrait tous deux.
Cette imprudence n'a point tardé; et un jour , sous prétexte vous que ne pouviez vivre sans ujoi, vous êtes arrivée ici sous le titre de ma sœur.
ERNESTIXE. 3fallieureux ! mais je vous aimais tant que je ne pouvais supporter votre absence.
ALIKED. Un jour de plus , peut-être, et vous eussiez craint uîon retour.
Ea.NESTiNE. Mais, malheureux! vous ne croyez donc à rien ?
ALFRED. Vous vous trompez, Ernestine; je ne révoque pas les choses en doute; je vois au-delà ; voilà tout.
ER.\ESTi\E. V ous êtes glaçant.
ALFRED. Je suis Vrai.
ERNESTINE. Mais où donc avez-vous étudié le monde?
ALFRED. Dans le nionde.
ER\ESTi\'E. Et sans doute vous vous croyez meilleur que les autres?
ALFRED. Je le fus.
ER.\ESTi\E. Et vous VOUS ètes lassé de t'ètre ?
ALFRED. Lti vie humaine se sépare généralement en deux parties bien tranchées : la première se passe à être dupe des hommes.
ER\ESTi\E. Et la seconde?
ALFRED. A prendre sa revanche.
ER\ESTL\E. Vous en êtes à la dei-nière.
ALFRED. J'ai trente-trois ans.
ER\'ESTi\i^ Est-ce un rêve?
ALFRED. Tenez , Ernestine , vous n'êtes point une femme ordinaire. Ecoutez , et vous me connaîtrez.
ERNESTiXE. Je ne vous connais que trop pour mon malheur.
ALFRED. Et si je guéris, avec des paroles vraies, l'amour que j'ai fait naître avec des paroles fausses , nu demeurerez-vous pas mon obligée, puisque vous aurez l'e.vpérience de plus !
ERNESTINE. Parlez donc.
ALFRED. Je n'ai pas toujours été désenchanté de tout, comme je le suis, Ernestine. Je suis entré dans la vie par une porte dorée. Mon père était maître d'une fortune immense et j'étais son seul enfant. En 1819 , j'avais vingt-un ans: la mort m'enleva mon père ; un procès injuste ma fortune. C'est de là que date mon premier doute. Le doute, quand il naît.^ com- |
mence aux hommes et ne s'arrête pas même à Dieu. Je rassemblai les débris de ma fortune , vingt mille francs à peu près. Ce n'était pas tout-à-fait la moitié de ce que je dépensais en un an. L'éducation universitaire que j'avais reçue et qui m'avait fait vingt fois le premier du collège ne m'avait rien appris pour la vie réelle. J'avais tout effleuré , rien approfondi. Au milieu d'un salon je paraissais apte à tout; rentré chez moi, j'étais accablé moi-iiiême de la conviction de mon impuissance.
N'importe , je ne voulus pas me rendre sans lutter. Je divisai la faible somme qui me restait en cjuatre parties; je me donnai quatre ans pour réussir à rétablir ma position, ou à ni'en. créer une autre, par tous les moyens honorables que l'industrie met aux mains des hommes. Ce fut une espèce de défi porté au monde et à Dieu , après lequel je pensais que je ne devais plus rien ni à l'un ni à l'autre , si je ne réussissais pas. Je tentai tout. En quatre ans j'usai en forces et en courage ce qu'il en suffirait à une existence tout entière de douleurs. A la fin de ce terme, les derniers restes de ma fortune glissèrent petit à petit entre mes mains , et je me trouvai à vingt-cinq ans, ruiné, las de tout, isolé , sans un seul ami sur la terre, sans un seul parent au monde, malheureux autant qu'il est donné à une créature humaine de le devenir, et cependant n'ayant pas en face de Dieu une seule action mauvaise à me reprocher, je vous le jure , Ernestine , sur tout ce que je regardais autrefois conune sacré. Je balançai un instant entre le suicide et la vie nouvelle où j'allais entrer.
ERNESTINE. Mais c'est tout un monde nouveau que vous m'ouvrez là.
ALFRED. Oui, n'est-ce pas, vous ne pouviez vous douter, quand vous voyiez l'homme des salons etdcs femmes, l'homme des petits soins futiles et de la galanterie empressée , que cette tête éventée et ce cœur joyeux avaient jamais pu rejifermer une pensée profonde et une amère agonie ! Cela est pourtant ainsi ; il y a en moi deux honnnes , dont le second dans quelque tems n'aura rien conservé du premier.
Du moment où je me suis décidé à vivre, je jetai les yeux sur le monde; ]i semblait qu'un voile était tombé de mi vue, tant chaque chose m'apparut son»
sa véritable forme. Je xeconnus des hommes qui étaient encore ce que j'avais été, et je me pris à rire en voyant comme autour d'eux chacun tirait à soi un lambeau de leur honneur ou de leur fortune , jus-
LE MAGASm THÉÂTRAL.
qu'à la fin ils se trouvassent nus et désespérés comme je l'étais. Puis, dès que je fus convaincu que le mal particulier concomait au bien général , il me parut de droit incontestable de rendre aux individus le mal que la société m'avait fait , du moment que du mal des autres naîtrait un bien pour moi ; car faire le mal pour le plaisir du mal est un travail inutile. Alors je me pris à réfléchir. Je me dis qu'il serait d'un honune de {»énie de rebâtir avec les mains frêles et délicates des femmes cet échafaudage de fortune que la main de fer des événemens et des hommes avait renversé. Ce calcul en valait un autre , et j'y trouvais de plus le plaisir. Dès lors je devins courtisan de caresses; les boudoirs furent mes antichambres ; ime déclaration d'amour me valut une place ; un premier baiser, la croix. Les femmes sont d'admirables solliciteuses : j'utilisai le crédit de chacune ; j'obtins pour moi et je n'ôtai rien à personne; une brouille leur laissait leur crédit, où je voyais qu'elles allaient l'user en ma faveur ; c'est de la délicatesse ou je ne m'y connais pas.
EKXESTiMi;. Mais aucune ne voiis a donc aimé?
ALFRED. Toutes en ont eu l'air ; mais comme jusqu'à présent aucun malheur n'en est résulté , je conunence à en douter. .Te vous en fais jnge vous-même, Ernestine. Yous connaissez quelques-unes des femmes qui m'ont porté où je suis: je dois à M"'" de Breuil un secrétariat d'ambassade à iMadrid. J'y restai trois mois; quand je revins, je n'eus pas besoin de me brouiller avec elle. La jolie M'»^ d'Orsay voulait un amant titré : grâce à elle je devins baron. Nous nous séparâmes ; son amour n'en devint que plus aristocratique , et je fns remplacé par un comte. A vous , Ernestine, je dus cette croix et un bonheur si léel que je tremblai de le voir finir, et cela est si vrai que, dès que je m'aperçus que votre amour prenait les symptômes d'une passion , je partis. Ce qui devait nous sauver tous deux vous perdit seule ; vous vuites me rejoindre et vous eûtes tort. Eh bien ! comprenez-vous maintenant? Cet ouragan de trois journées qui a soufflé sur la vieille cour , en l'emportant avec lui , vient de renverser l'édifice que six ans de calculs et de peine avaient bâti. Pensions, titres, croix, le bras nu du peuple vient de m'arracher tout cela ; tout esta recommencer, tout est à refaire, et j'ai trentetrois ans , trente-trois ans !... et là , là.. ( Frappant son cœur. ) Du dégoût , comme un homme qui sort vieux de la vie. Oh I
je crois que j'échangerais volontiers cette existence pleine de force et de santé contre l'existence de ce jeune Henri Muller, le fils de notre hôte , qui mourra avant un an peut-être, qui mourra du moins les yeux sur la vie , regrettant ce monde et croyant à un autre.
ERNESTINE. Oh! Alfred, qui m'eût dit que ce serait vous que je plaindrais?
ALFRED. Oui , plaignez-moi , car vous êtes la seule femme qui me connaissant puissiez me plaindre. Et il a fallu pour que je vous dise ces choses, il a falllu que mon cœur fût brisé , et ce n'a pu être que par une blessure que sortît à vos yeux tout le secret de ma vie passée et future.
ERNESTINE. Et maintenant?. ..
ALFRED. IMaintenant , je vous l'ai dit , j'ai tout perdu.
ERNESTINE. Tout Ecoutez , Alfred,
moi aussi j'ai tout perdu. La fortune du marquis était en pensions et en places ; mais il me reste pour quarante mille francs à peu près de diamans , partageons.
ALFRED. INIerci , Ernestine , vous êtes bonne , gardez-les : je vois que vous ne ni'avez pas compris.
ERNESTINE. Mais qu'allez-vous devenir?
ALFRED. Je vous ai dit que c'était tout un édifice à rebâtir.
ERNESTINE. Et VOUS allez vous remettre
àl'f
.ALFRED. Je m'y suis remis.
ERNESTINE. Comment? cette jeune An-
ALFRED. En sera la première pierre.
ERNESTINE , sonnant Louise qui entre.
Faites préparer ma voiture.
ALFRED. Vous partez?
ERNESTINE. Je pars.
-ALFRED. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne vous accompagne pas.
ERNESTINE. Je le devine.
ALFRED. Et où allez-vous?
ERNESTINE. Le sais-je?... m'enfermer...
m'ensevelir dans ime retraite.
ALFRED. A quoi bon ? Etqu'y ferez-vous?
ERNESTINE. J'y pleurerai ma faute î
ALFRED. Ernestine ! avant un an je
vous donne rendez-vous dans le monde, des perles au cou , des fleurs sur le front.
ERNESTINE. Mais vous oubliez, malheureux que par vous j'ai tout perdu
fortune et position...
ALFRED. Yous changerez de position et vous referez une fortune.
ERNESTINE. Par quels moyens?
ALFRED. Je vous promets , quand nous nous rencontrerons , de ne pas exiger de vous cette confidence
ANGBLE.
ERNESTINE. Oh! VOUS feviez douter à une fille de la vertu de sa mère.
LOUISE , entrant. Madame , le postillon attèle.
EUNESTINE. C'est bien , venez m'aider à faire mes préparatifs de départ.
(Elles en trcnt toutes deux dans la chambre voisine.)
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