ALFRED, ANGÈLE
/îLFRED. Angèle, chère Angèle... i\Lais remettez-vous donc!...
ANGÈLE. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !,..
ALFRED. Mon amour !
ANGÈLE. Oh ! Alfred ! qu'ils ont raison quand ils s'étonnent de me voir ainsi!... Je me sens rougir et pâlir dix fois dans une minute , mes larnies m'étouffent.... Oh î que je voudrais pleurer I AngeU.
ALFRED. Reprends quelque empire sur toi , chère enfant. ..
ANGÈLE. Il devait m'arriver malheur :
c'était la première fois que je m'endormais sans prier Dieu.
ALFRED. Les anges ont-ils besoin de prier?
.ANGÈLE, C'est un crime, n'est-ce pas ?
ALFRED. Oh ! si c'est un crime , il est à moi seul , il est à mon amour... Oh ! non, non , il n'y a pas de crime , car tu es mori épouse devant Dieu , Angèle. Il n'y a pas de crime , car si j'étais coupable, je ne serais pas si heureux.
ANGÈLE. Vous êtes donc heureux....
ALFRED. Je suis au ciel.
ANGÈLE. Et c'est à moi que vous devez ce bonheur?
ALFRED. A toi , oui , oui. .. A toi seule.
ANGÈLE. Redites-le-moi encore, que je souffre moins.
ALFRED. A toi , oui, à toi seule.. Tel est ici-bas le sort fortuné de la femme , Angèle; Dieu l'a fait descendre sur la terre pour être la source de tout bien , et chaque faveur qu'elle accorde à celui qu'elle aime est un bonheur de plus qu'elle sème sur la vie.
ANGÈLE , tristement. Oui , c'est cela, elle donne le bonheur et elle garde la honte.
ALFRED. La honte , Angèle ? Oh ! qui saura jamais qu'il y a un secret entre nos deux âmes ?
ANGÈLE. Qui le saura ? celui à qui hier, pour la première fois, je n'ai pas adressé ma prière.
ALFRED. Il l'oubliera , en nous voyant à genoux devant l'autel , et , comme un bon père , il ne songera plus qu'à bénir.
ANGÈLE. Oh ! que ce .soit le plus tôt possible , mon Alfred, car j'aurai jusque-là bien du doute dans l'esprit et bien du remords dans l'ame.
ALFRED, Aujourd'hui même je parlerai à ta mère,
ANGÈLE, Ma mère !. ,. elle va venir, elle va m'embrasser au front , comme lorsque mon front était pur et innocent!.,. Oh !
Alfred ètes-vous bien sûre que Dieu
n'a pas donné aux mères le don de la double vue ?...
ALFRED. Non , mon Angèle... Abandonne-toi à moi.
.ANGÈLE. Oui... vous avcz raison , prenez ma vie , je vous la donne ; n'est-ce pas à vous, à vous seul maintenant, qu'il appartient de la faire heureuse où désespérée?... Oh! ne l'oubliez jamais, Alfred, c'est une vie bien jeune et bien pure que je vous livre,.. Car elle n'est plus à moi , (juand même je ne voudrais pas vous la
LE MAGASliS lU£AiHAL.
donner. ...Tout mon pouvoir sur elle s'est évanoui..,. J'étais faible, je me suis appuyée contre vous ;... maintenant , voyezvous , c^est vous seul qui serez mon Dieu ; votre volonté fera ma joie ou ma douleur. . . Je vivrai... voilà tout... C'est vous qui respirerez et qui agirez pour moi.
ALFRKD. Oh! repose-toi en mon amour.
ANGÈLE. Vous ne seriez pas heureux, voyez-vous, si vous me trompiez... vous ne pourriez pas l'être... Vous auriez au fond du cœur une voix qui vous crierait : 11 y avait sous le ciel une enfant pure , innocente et heureuse ; son bonheur lui venait de Dieu, et moi, homme .. je lui ai ravi ce bonheur , en jouant , dans un moment de caprice ; et cette action , cette action infàn:^i; , qui n'est dans ma vie qu'un souvenir d'une minute... est pour elle, la malheureuse, une éternité de honte et de désespoir ! . . . Oh I Alfred ! Alfred ! cela ne sera pas... cela ne peut pas être I
ALFîiKD. Non... je te le jure, Augèle , sur ce qu'il y a de plus sacré...
A>GÈLE. Ohl merci, mou ami; vous
êtes bon et puis vous rn'aimez ,
n'est-ce pas?
ALFRED. Avec passion... et toi'...
AIVGÈLE. jMoi... je ne puis vous dire si je vous aime, car je ne sais pas ce que c'est que l'amour; mais ce que je sais.... oh ! c'est que je donnerais mon sang , que je donnerais ma vie pour vous épargner une douleur.
ALFRED. Ange à moi !... Ainsi tout est dit , tu n'as plus de craintes ?. . .
ANGÈLE. Je n'en veux plus avoir, du moins...
ALFRED. Tu telles à moi?...
ANGÈLE. Entièrement.
ALFRED. Eh bien ! écoute , Angèle ; va les rejoindre , car notre absence à tous deux pourrait leur donner des soupçons.. . Pendant ce tems-là, moi j'irai sur la route d'Espagne au-devant de ta mère ; je voudrais la voir le premier ; je voudrais aussi qu'elle me vit avant les autres. Elle n'osera descendre la montagne en voiture ; je la rencontrerai, je lui parlerai , et en arrivant ici, je ne sex"ai plus un étranger pour elle.
ANGÈLE. Oh 1 oui... c'est bien — Dieu vous conduise au-devant l'un de l'autre!. ..
ALFRED. Comment la reconnaîtrai-je ?
ANGÈLE. Brune, jeune, jolie.
ALFRED. Jeune?
AUGÈLE. Oui... ma mère n'a que trenteun ans , et elle est belle , plus belle que moi... N'allez pas devenir amoureux de ma mère , monsieur ! . . .
ALFRED. Oh ! quelle idée folle ! . .
AXGÈLE. Adieu, n^on ami , adieu ,mon Alfred... et pensez à votre pauvre Angèle qui ne pense qu'à vous....
ALFRED. Toujours I... Ma foi, j'aurai là ime femme charmante!