HENRI, MADAME ANGÉLIQUE, ANGELE, MULLER
AKGÈLE. Oh! c'est d'une ressemblance parfaite , monsieur Henri. On n'aperçoit point encore la voiture de ma mère...
MULLER. Je vais envoyer un homme à cheval sur la route ?
AXGÈLE. Oui , si vous le voulez bien.
HENRI. Je crois la chose inutde, mademoiselle; M. d'Aivimar, que je quitte, s'est dirigé de ce côté.
ANGÈLE.Ah! vous quittez M. d'Aivimar?
HENRI. J'avais une explication à lui demander; il me l'a donnée.
ANGÈLE. Une explication !...
MADAME ANGÉLIQUE. Qu'aS-tU donc ,
Angèle ?
ANGÈLE. Rien, ma tante.
MADAME ANGÉLIQUE. Prends tonouvrage.
ANGÈLE. J'ai fini la pèlerine que je brodais pour ma mère.
MADAME ANGÉLIQUE. Alors assieds-toi près de moi .
ANGÈLE. Ma bonne tante!...
MADAME ANGÉLIQUE. Eh bien I ta bonne
tante que lui veux-tu ? Sais-tu mie
chose, Angèle? c'est que , lorsque tu étais enfant et que tu venais t'asseoir ainsi à mes pieds en m'appelant ta bonne tante , tu avais toujours une petite faute à te faire pardonner.
ANGÈLE. INIais, ma tante, je n'ai rien fait.
MADAME ANGÉLIQUE. Je ne t'accuse pas, mon Angèle ; d'ailleurs tu n'es plus un enfant , tu vas avoir seize ans.
HENRI. Vous souffrez ?
ANGÈLE. Non, monsieur Henri; pourquoi cela ?
HENRI. Voilà deux ou trois fois , depuis , un instant , que vous changez de couleur.
ANGÈLE. Mais vous-même en ce mo
ment... vous êtes très-pàle...
HENRI. Eh bien!., c'est cela... moi... je souffre.
MADAME ANGÉLIQUE. Comme VOUS ressemblez en ce moment à votre portrait!... Pourquoi donc lui avez-vous donné cette expression de douleur?. ..
HENRI. Pour qu'il fût ressemblant.
MADAME ANGÉLIQUE. VouleZ-VOUS quC
je VOUS dise une chose , monsieur Henri ; c'est que j'ai quelquefois pensé qu'il y avait aufondde cejeune cœur-là un amour caché.
HENRI. Un amour!.... est-ce que je puis aimer, moi !...
ANGÈLE. Douteriez-vous que ce sentiment existât?
HENRI. Douter de l'ainourl... Dieu m'en garde, mademoiselle je n'ai point encore assez connu les biens de ce monde pour les blasphémer, et, en supposant que je les connaisse jamais, je prendrai ti'op tôt congé d'eux pour en être las et en douter...
Douter de l'amom- ! moi !.. .. est-ce que
je doute du soleil qui seul me fait vivre , qui le matin tire de la nuit ces montagnes, qui les anime à midi , en ruisselant sur elles , et qui le soir dore encore leur sommet au moment de leur dire adieu?
Oh ! non , non ! j'y crois , et le ciel m'en est témoin , à cet amour ardent, profond , immense , qui s'empare de toute la vie , qui nous donne en ce monde une compagne que nous espérons retrouver dans l'éternité, et qui permet qu'après nous, sur cette terre , notre nom revive dans d'autres êtres que cet amour à leur tour fera heureux comme nous.
MADAME ANGÉLIQUE. Eh ! pourquoi ,
mon cher Henri, renonceriez- vous à éprouver un bonheur que vous peignez si bien?... HENRI. Pourquoi? pourquoi mademoiselle Angèle me disait-elle toutàl'heure que j'étais pâle? Pourquoi me disaitelle que je pleurais en embrassant mon
père?... Pourquoi? c'est que j'hésite à
marcher dans ma vie , parce que je sens que l'air m'y manque et que l'horizon y
est trop étroit parce que ma mère est
morte à mon âge. . . parce que j'ai perdu lui frèie el une sœur aînés à l'âge de vingtquatre ou vingt-cinq ans... Parce que mon
père, enfin ( riant umèremeni) comme
il vous disait ce matin , m'a fait renoncer à la peinture , dont les couleurs me fait saieiit mal à la poitrine.
LE MAGASIN THEATRAL
ANGÈLE. Eh bien! en supposant qu'il existe pour votre santé de pareilles craintes, il a voulu, en faisant de vous un médecin^, que vous puissiez veiller vousinêine sur cette santé fdiale qui lui est si chère, et à laquelle prennent tant d'intérêt tous ceux qui vous connaissent,
HENRI. Et à quoi a-t-il réussi ?... Croyezvous qu'il serait heureux l'homme à qui Dieu aurait permis de lire dans sa vie , en lui marcpiant d'avance l'heure à laquelle
il doit mourir ? Eh bien I cet homme ,
c'est moi... Je regarde dans ma vie... et je m'y trouve face à face avec la mort... Je ne la crains pas, et cependant je me révolte contre elle, quoique je sente l'impossibilité de la combattre. Chaque soir, dévoré par ce feu intérieur qui fait bouillir mon sang, je compte quelques pulsations de plus dans mes artères; chaque matin , après une nuit fiévreuse, je me lève plus faible et plus fatigué de mon sommeil qu'un autre ne Test de sa veille... chaque heure qui apporte autour de moi un bonheur, enlève
une espérance en moi Et vous voulez
que j'aime! Vous voulez que je sois
aimé! Que je fasse une épouse veuve
avant de la faire heureuse !... Que je lègue à des enfans qui mourront jeunes, comme je dois mourir jeune, une maladie que ma
mère m'a léguée en mourant jevme I
Vous voulez que je connaisse l'amour!... Oh ! si je le sentais dans mon cœur mourant, de peur qu'une femme ne le partageât , je l'y enfermerais , je l'y cacherais à tous les yeux, je l'y étoufferais entre mes deux mains, dussé-je en l'étouffant me briser la poitrine ! . . .
ANtiÈLE. Henri!... Monsieur Henri!....
HENRI. Je crois si bien à la vie , moi , à l'honneur des hommes , à la pureté des femmes; je devine tant de bonheur , tant de félicité au-delà de cet horizon qui borne ma vue I. . . Oh ! Angèle ! Angèle ! plaignezmoi ! Etre plaint par vous.... cela me
consolera peut-être. ..
ANGÈLE. Oui, je vous plains, mais je ne vous crois pas.
HENRI. Et puis, de bon que j'étais, Angèle , cela me rend envieux et mauvais. Je ne puis voir un homme destiné par sa force à vivre de longues années , à aimer, à être aimé, car l'amour, Angèle, c'est tout ce que je regrette de la vie , je vous le jure ; je ne puis voir cet homme sans dire : mon Dieu , qu'a-t-il donc fait de
bien, et moi qu'ai-je fait de mal?
Quand tout lialetant je monte sur nos Pyrénées, espérant qu'un air plus pur sera plus facile à respirer, si , sur mon chemin
s'élève un jeune arbre plein de sève , je deviens jaloux de cette force végétative qui me manque, et je le brise; si sous mes pas s'ouvre une pauvre fleur, fraîche et tremblante au soleil, je la foule aux pieds Enfin il y a des momens de désespoir.... où trouvant encore cette vie de souffrance trop longue, je suis prêt à l'abréger par le suicide.
ANGÈLE. Oh!...
HENRI. Oui, car en mourant de ma main, il me resterait au moment suprême le doute que j'aurais pu vivre et que Dieu ne m'avait pas condamné. Pardon... paidon si je vous dis tout cela... mais depuis qvie les anges ne descendent plus sur la terre , il faut bien se plaindre aux femmes ! devant un homme ! . . . Oh ! pour des années d'existence, je n'aurais pas laissé échapper une de ces ridicules lamentations.
MADAME ANGÉLIQUE. Mon pauvre enfant !
ANGÈLE. Monsieur Henri I...
HENRI. Oh! qu'Alfred est heureux!
Une voiture, mademoiselle !
ANGÈLE. Voyez, monsieur Henri, je ne l'avais pas entendue... et cependant... cependant c'est celle de ma mère...
HENRI. Que vous êtes bonne !
ANGÈLE , courant. Ma mère î ma mère ! Oh! mon Dieu! qu'avez- vous?...
MADAME ANGÉLIQUE. Elle aura été arrêtée par des voleurs.