‹ Pièces de théâtreChapitre 723 sur 1069 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Les Précédens, MADAME DE GASTON.

LA COMTESSE DE GASTON. Sois tranquille , chère enfant , c'est un reste de frayeur qui me rend encore pâle et tremblante ; mais toi-même voyons,

comment es-tu?... bien.... allons, je suis contente. Oh! ma pauvre tante ! vous avez bien manqué ne plus me revoir, allez!...

ANGÈLE. Mon Dieu I mais qu'est-il donc arrivé ?

LA COMTESSE. Remercie d'abord monsieur, Angèle ; car c'est à lui seul que lu dois d'embrasser ta mère.

ANGÈLE. Oh ! monsieur!

LA COMTESSE, apercevant Henri. Vaidou^ monsieur Henri , je ne vous avais pas vu

ANGÈLE. Mon ami! cher Alfred!

MADAME ANGÉLIQUE. Et combien a-t-U tué de brigands ?

LA COMTESSE. Il ne s'agit pas de bri gands , bonne tante , mais bien de ma fo lie , qui , malgré mes trente-un ans , me fait toujours faire des imprudences d'en-

ANGELE.

faut. Je conna.ssais de nom le précipice qu'on appelle le Trou de la Bastide ; je voulus le voir eu passant ; je fis arrêter ma voiture et je pris seule le sentier qui y conduit; tu connais cet endroit, Angèle ?

ANGÈLE. Ohl oui , ma mère , un précipice de quatre-vingts pieds à peu près , du haut duquel se jette une cascade superbe , mais que je n'ai jamais vue; car je n'ai point encore osé m'avancer sur la pointe de rocher d'où l'on dit qu'on la découvre parfaitement.

LA COMTESSE, Eh bien! moi, moi ta mère , j'ai été plus folle que toi et c'est à toi de me gronder. Je me suis avancée sur cette pointe de rocher, et arrivée à l'extrémité, j'ai vu l'abîme dans toute sa profondeur. Un instant je fus tout entière à ce spectacle ; mais bientôt cette cascade qui tombe , et qui en tombant rejaillit en poussière , le bruissement de cette eau qui tournoie dans le bassin qu'elle s'est creusé, la vapeur qui montait comme un nuage, firent sur moi une telle impression que je détournai les yeux. Ils se portèrent vers la langue de rocher humide et glissante sur laquelle j'étais debout , et qui offrait à

peine une place à nies deux pieds Je

m'épouvantai de me trouver ainsi suspendue ; je voulus reculer, je sentis que si je faisais un mouvement , l'équilibre me manquait et que j'étais perdue... Alors, je reportai malgi-é moi ma \nxe sur le précipice , et il me sembla au fond du gouffre béant , dans ses eaux bouillonnantes , voir le démon du vertige qui riait et qui m'ap pelait à lui. C'était une fascination complète. Le ciel tournait sur ma tête , la terre tourbillonnait sous mes pieds ; je sentis que ma volonté m'échappait. Une pensée rapide comme un éclair vint me rappeler à la fois tous les souvenirs de mon existence. Je songeai à des choses oubliées ; je vis, dans une seconde , apparaître dans une vision tous les êtres qui me sont chers ; je sentis que machinalement je me penchais en avant ; je jetai un cri terrible , un cri d'adieu à la création, et je fermai les yeux

en me laissant aller Au même instant

uu bras de fer me saisit, m'enleva... puis

je ne sentis plus rien , j'étais évanouie

( Se jetant dans les bras Je sa fille. ) Oh ! embrasse-moi embrasse-moi donc encore... mon enfant! {A Alfred.) Mais

vous pouviez vous perdre avec moi , le savez-vous bien?

ALFRED. Je pouvais vous sauver, madame, et je uiù pensé qu'à cela.

ANUÈLE. ^lais comment vous èles-vous

trouvé là, i l'instant même, dans un endroit écarté de la route !

ALFRED. C'est bien simple. Je me promenais sur le grand chemin, je vis une voitiue arrêtée... Je demandai à qui elle appartenait. Le postillon me répondit que c'était ime femme jeune et belle. . , La curiosité me poussa du côté où vous étiez...

ANGÈLE. Oh I dites la Providence I...

Une seconde fois que je vous remercie !....

ALFRED, CIlut! Cela pourra nous servir.

HENRI , à part. Cet homme-là a tous les bonheurs... (Haut.) J'espère, madame, que cette frayeur n'aura pas de suites.

LA COMTESSE. \ ous nous quittez déjà , monsieur ?

HENRI. Je vous laisse tout entière à votre fille , madame ; car chacun de nous lui enlève une part de votre retour.

LA COMTESSE. J'aurai le plaisir de vous revoir avant mon départ.

HENRI. Est-il donc si prochain?

LA COMTESSE. Dans une heure je me remets en route.

HENRI. J'aurai l'honneur de prendre congé de vous, madame... {A Alfred.') Rap pelez-vous votre promesse , monsieur.

ALFRED. Je reste pour l'accomplir.

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