A COMTESSE, ALFRED
LA COMTESSE, 'i Alfred qui prend son chapeau. Vous vous retirez, monsieur?
ALFUED. Je crains d'être indiscret en restant plus long-tems.
LA COMTESSE. Vous nc le croYCz pas...
Mais réflécliissez donc que je pars dans ime heure...; que je ne sais quand je vous revcirai ; que je n'ai point encore eu le tcmsde vous exprimer toute ma reconnaissance , et que si vous me quittiez maintenant, j'ignorerais jusqu'au nom de mon sauveur..., et je nc veux pas l'ignorer, moi.
ALFRED. .Te vous remercie, madame, car j'étais déjà préoccupé de cette attristante idée , que les existences humaines sont tirées en sens divers, par des fils si opposés, que souvent le hasard nous jette en face d'une personne, nousylaissejusteletemsde nous la faire connaître, puis nous entraîne à l'autre extrémité des lieux qu'elle habite, sans espoir de la revoir jamais, et pour regretter toujours de l'avoir vue.
LA COMTESSE. Est-ce que vous apparteniez à l'ancienne cour ?
ALFRED. Pourquoi cela , madame? ..
LA COMTESSE. Parce que vous êtes d'une galanterie qui sent son faubouig St-(iermain... Oh I
ALFRED. Vous avcz deviué juste , madame ; je me nomme le baron d'Alvimai ; je
jouissais, près de l'ancienne famille royale, d'un certain crédit , et je devais à des services rendus ime croix , une pension et un titre.
LA COMTESSE. Et la chute des Bourbons vous a fait perdre tout cela?...
ALFRED, Je n'en sais rien..., mais je vous avoue que j'en ai peur...
LA COMTESSE. A'ous ètes-vous exilé depuis la révolution seulement ?...
ALFRED. Non, madame, quelque tems avant qu'elle n'arrivât j'avais prévu la catastrophe. J'avais vainement voulu faire comprendre à nos hommes d'état que la route où l'on s'engageait n'était point la voie popidaire, etque même pour les hommes de génie le chemin du despotisme est semé d'abîmes politiques. Je revins si souvent sur ce sujet, qu'un jour on me donna à entendre que ma franchise déplaisait au château. Ces demi-confidences sont faciles à comprendre. Je quittai donc Paris , déplorant en mon ame l'aveuglement de ceux à qui je devais tout... 3Ia prédiction n'a point tardé à se réaliser , et j'ai entendu d'ici le bruit de leur trône écrasé , et le gi-and cri de joie et de liberté qu'a jeté le peuple.
LA COMTESSE. Eh bien! monsieur, maintenant que tout va se reformer sur de nouvelles bases , qui vous empêcherait de vous rattacher franchement à la nouvelle dynastie? L'ancien gouvernement, par son ingratitude, vous a dégagé de votre reconnaissance; les honunes qui étaient en disgrâce hier sont aujourd'hui les hommes en faveur; et, en supposant que vous ayiez besoin d'une réconciliation avec la cause de la liberté, il me sera facile de vous en ouvrir toutes les voies.
ALFRED. Oh! madame...
LA COMTESSE. Quelque chose que je fasse pour vous, voyons, ne resterai-je pas votre éternelle obligée?
ALFRED. Mille grâces de cette offre, madame ; mais je ne puis l'accepter. Je treniblerais , isolé connue je le suis , n'ayant aucun motif de famille pour me rattacher au nouveau gouvernement, qu'on ne vît , dans ma conduite , un calcul , et non une conviction politique.
LA COMTESSE. Mariez- VOUS alors ; on a dans ce cas une famille qui s'occupe de
soi : on ne sollicite plus, on accepte
voilà tout.
ALFRED. J'v ai bien songé , madame ; mais qnclle probabilité , dans la position ovi je me trouve , sans autre fortune que ce qu'on était convenu d'appeler avant la révolution mes talens diplomatiques ,
qu'une faîMiîîô puissante veuille replanter dans la terre de la faveur un pauvre arbre déraciné par l'ouragan politique.
LA COMTESSE. Je crois que vous jugez mal le monde ou vous-même... (Riant.) Voulez-vous que je vous clierclie une femme ? Et si vous n'êtes pas trop difficile . . . ALFRED. Oh! de votre main, madame, je m'engage à la prendre les yeux fermés. Mademoiselle Angèlene retoiuuepas avec vous à Paris?
LA COMTESSE. Non, Sa santé réclame de grands soins ; les bals , les soirées , les nuits de danse et de veille la tueraient !.. ALFRED. Mais... vous, madame, qui tout à l'heure me donniez le conseil de prendre une femme, ne songez-vous pas à lui choisir un mari ?
LA COMTESSE. Angèle !.... mais c'est un enfant...
ALFRED. Elle a seize ans! et vous devez vous être mariée plus jeune encore...
LA COMTESSE. C'est vrai ; mais écoutez, vous m'avez fait votre confession , je vais vous faire la mienne. La manière dont nous avons fait connaissance , votre dévouement pour moi , ma reconnaissance pour vous, ont établi entre nous deux, ce me semble, dans l'espace d'une heure cette je ne sais trop comment dire , notre langue est pauvre en synonymes , cette intimité , cette confiance , veux-je dire , qui n'est habituellement le résultat que d'une plus longue liaison. Je vais donc vous l'aconter mes projets, comme je le ferais à un vieil ami. Je date de l'empire, telle que vous me voyez , et si votre galanterie vous en faisait douter , ma franchise pourrait vous en convaincre ; c'était une des vertus de l'époque. Je fus mariée au général Gaston, pendant le court intervalle qui sépara les deux chutes de l'empire. Napoléon était un dieu militaire, vous le savez : mon mari dont il était l'idole , au moment de son retour de l'île d'Elbe, se rattacha non seulement à sa fortune , mais alla au-devant d'elle. Le général fut tué à Waterloo. Sa mort me condamna à la retraite. Bientôt je donnai le jour à lui enfant qui jamais ne vit son père. .. Cet enfant , c'est Angèle. J'eus seize ans le jour de sa naissance. A peine si j'avais effleuré les enivremens du monde ; les soins que je donnai à ma fille ne m'en firent connaître que les douceurs maternelles. Jja disgrâce dans laquelle se trouvait le nom de mon n)ari ne m'en laissait guère espérer d'aiUres. Ma fortune même était à peine sudisante pour moi et mon enfant. Ma tante Angélique, à titre de marraine , voulut se charger de ma
fille, la sépara de moi , l'emmena dans mie terre qui lui appartenait; si bien que nous changeâmes presque de rôles , et qu'elle devint la mère d'Angèle et moi sa tante... C'est ainsi que, pendant quinze ans, je restai dans mon isolement de veuve... Toutà-coup , voilà qu'aujourd'hui ma fortune prend un caractère nouveau. La lettre que j'ai reçue du ministre fait preuve que je vais jouir de quelque crédit. Impuissante pour moi-même, car quelle faveur peut solliciter une femme? je puis beaucoup pour un homme que je présenterais. Cette influence me met à même de doubler sa fortune s'il en a une , ou de lui créer une jjosition , s'il n'en a pas. Et à moins qu'on ne me dise , monsieur , que je suis trop vieille et pas assez jolie pour songer à un second mariage , j'avoue que j'aui-ai l'amour-propre de ne pas le croire impossible. ALFRED. Oh! madame...
LA COMTESSE. Vous êtes trop galant pour n'être pas de mon avis... je le savais bien.
ALFRED. Mais je ne vois pas comment cela empêcherait mademoiselle Angèle...
LA COMTESSE. Pardon ; si je marie ma fille avant moi , je me donne , dans mon gendre, un maître qui aura le droit de contrôler ma vie, qui , quand je voudrai à mon tour prendre un mari , dira à sa femme : Mais ta mère est folle.... comment , elle va être bientôt grand'mère , et elle se remarie... Savez-vous qu'alors il aura peut-être raison ; Angèle a seize ans à peine ; elle peut très-bien attendre un an ou deux ; moi j'en ai trente-un passés; n'est-il pas plus simple que j'assure d'abord ma position, que j'emploie mon crédit en faveur de l'homme qui voudra bien accepter ce crédit pour ma dot?... Je suis à peu près certaine d'obtenir pour mon mari ou pour celui qui sera sur le point de le devenir , tout ce que je demanderai , et peut-être alors m'assurerai-je, par la reconnaissance, un bonheur que mon âge peut-êti-e ne me permet plus d'exiger de l'amour...
ALFRED , à part. Ah î . . .
LA COMTESSE. Car , VOUS concevez ; ma position et celle de mon mari solidement établis une fois , alors à l'aide du crédit de son beau-père , je m'occupe à son tour du bonheur d'Angèle... Dites-moi , monsieur, est-ce que ce n'est point là le calcul d'une fennne raisonnable et en même tems d'une bonne mère de famille?
ALFRED. Ajoutez que c'est encore celui d'une femme pleine d'esprit et de giâces.... qui ne pourra faire qu'im heureux et fera mille iâloux....
LE MAGASIN IHKAIRAL.
LA COMTESSE. Toujours îles it'minlscences de l'ancienne cour 7
ALFRED. La vérité doit être de mode à la nouvelfe.
LA COMTESSE. Coniuievous le voudrez; mais enfin , voilà pourquoi... car puisque je me trouve entraînée à vous l'aire ces conBdences , autant tout vous dire, voilà pourquoi jelaisseAngèle ici ; elle est jeune, elle est jolie , Angèle , et je suis , sinon jalouse , du moins inquiète ; c'est terrible, savez-vous, pour une fenune detrente-etun ans , d'avoir près d'elle une jeune et blonde tête comme celle-là ?
ALFRED. Oh ! madame , qu'avez-vous à craindre ?...
LA COMTESSE. Ses quinze ans.
ALFRED. Mais elle a l'air de votre sœur, et voilà tout ; elle est jolie , c'est vrai.... Mais regardez- vous donc, madame, vous»
vous êtes belle et dans toute la puissance de votre beauté. Vous parlez d'enchaîner à vous xm homme par la reconnaissance ; mais , madame , fût-il riche et puissant comme un roi , celui que vous aimerez sera plus heureux du bonheur que vous lui apporterez que de celui cju'il possédera.
LA COMTESSE. Yrai ?
ALFRED. Oh ! je vous le jure.
LA COMTESSE. Ainsi vous approuvez le plan que j'ai formé.
ALFRED. Je le trouve admirable î... me permettrez- vous , à mon arrivée à Paris , de vous aider dans vos recherches ?
LA COMTESSE. Yous y revenez donc?
ALFRED. Voilà plusieurs jours que je serais parti déjà , si mon domestique avait pu me trouver une chaise de poste à acheter dans toute la ville ; mais c'est une chose rare qu'une chaise de poste à Cotterets.
LA COMTESSE. jVîais écoutez donc ; voulez-vous faire une chose : ma voiture contient quatre personnes ; ma femme de chambre seule m'accompagne , acceptez une place , et je vous ramène
ALFRED. Vous , madame I... j\Iais ne craignez-vous point. . .
LA COMTESSE. Le monde !... Vous n'avez donc pas entendu que je viens de vous dire que ma femme de chambre était en tiers avec nous ; d'ailleurs , je vous enlève par égoïsme — Il peut se trouver encore un précipice sur la route
ALFRED. Oh I madame... mais ce voyage serait pour moi un bonheur.... une ivresse
LA COMTESSE. Prenez garde , un mot de plus , et je retire ma parole.
ALFRED. Oh ! non, non, je l'accepte, et s'il le faut , je la réclame.
LA COMTESSE. Alors , si VOUS voulez faire placer vos malles
ALFRED. Non , mille grâces, cela vous retarderait trop ; mon domestique partira ce soir parla diligence et les accompagnera. Voulez-vous que je l'appelle?
LA COMTESSE. Certes!... Ainsi vousête'^ prêt ?
ALFRED , sonnant. Oui , madame.
LA COMTESSE. Angèle I...
ALFRED, à Dominique qui entre. Je pars à l'instant pour Paris ; tu prendras ce soir la diligence ; je te laisse le soin de faire mes malles et de régler mes comptes avec monsieur Muller : liens, voici de l'argent.
DOMiMQLE. C'est bien , monsieur.
LA COMTESSE , à Dominique. Mon ami , savez-vous si ma chaise est prête?
DOMixîQUE. Le postillon vient d'y mettre les chevaux.
LACOMTESSE. Dites-lui de faire avancer.
( Dominique sort. ) Angèle I. . .
AXGÈLE , de r escalier. Me voilà , maman.