SCENE II
LE VICOMTE, FRANCHIN.
FRANCniN , oiwrant la grille de t hôtel. Huit heures et quart! et M"'* Dubarry a fait dire qu'elle serait chez nous aujourd'hui à dix heures... comment son carrosse va-t-il arriver jusqu'ici? ces maudits paveurs ont bouleversé notre rue de Surêne.
LE VICOMTE. Mais je reconnais ce vieux concierge... oui, c'est mon ancien cocher, Franchin, qui me versait si souvent... le drôle a de l'intelligence ; il peut m'apprendre ce que je désire savoir. [Haut.) C'est vous, mon cher Franchin?
FRANCHIN. Monsieur le vicomte de Lau- Eim, mon ancien maître...
LE VICOMTE. Te voilà donc concierge de l'hôtel de Saint-Yon?
FRANCHIN. Concierge! non mais
suisse, monsieur le vicomte... pour vous servir, si j'en étais capable.
LE VICOMTE. C'est justement ce que je veux.
Air : DfS œuvres complètes .
Tu n'auras h ton ancien maître Rien à refuser, je le croi...
Tu sais que j'aime à reconnaître Tous les soins cjue l'on prend pour moi.
FRAWCHin.
Si j'pnis vous vendre un bon office , Que mon zèle soit employé...
Quoique vous m'ayez renvoyé...
Je suis bien à votre service.
LE VICO.MTK. Tu dois connaître la personne qui habite ce modeste domicile.
(Il monlre le tonneau.)
FRANCHIN. M''« Jeanneton ! je luis dis bonjour, tous les matins, en ouvrant les portes de mon hôtel... et je suis étonné qu'elle ne soit pas déjà là... une jolie fille, ma foi!..
LE VICOMTE. J'ai d'aussi bons yeux que toi, je pense. . . Et de la vertu ?
FRANCHIN. Ca tient du prodige !.. ajoutez à cela de l esprit, de la malice et une certaine fierté qui ne s'accorde guère avec sa condition.
LE VICOMTE. Et, dis-moi, le bruit qui court sur elle est-il fondé?
FRANCHIN. Quel bruit?
LE VICOMTE. Lafleur, mon valet de pied, m'a dit hier au soir qu'on lui avait assuré dans le quartier que cette M'i" Jeanneton était la cousine de la Dubarry, notre quasireine!..
FRANCHIN. Cela se dit. . . mais tout bas. . . bien bas... à cause du danger qu'il peut y avoir... vous comprenez?. .
LE VICOMTE. Ah ! c'est donc un bruit réel... une croyance populaire bien établie?..
FRANCHIN. C'est du moins un commérage du quartier... S'il faut en croire les on dit... Mi'« Jeannette aurait confié ce
secret à un garde-française ce garde
française l'aurait répété dans le cabaret
voisin... qui ajustement pour enseigne : Au Temple de la vérité.
LE VICOMTE. Ah ! cela ne serait pas, que ce bruit me suffirait encore!.. Mais cela doit être, Franchin... il faut que cela soit. C'est mon heureuse étoile qui m'a fait jeter les yeux sur cette petite ravaudeuse.
FRANCHIN. M. le vicomte serait amoureux de M'i« Jeanneton ?
LE VICOMTE. Amoureux !.. j'ai bien le tempsde l'être!., je suis offensé!., je suis furieux , Franchin... voilà tout ce que je suis pour le moment.
FRANCHIN. Furieux! et contre qui, monsieur le vicomte?
LE VICOMTE. ConLie qui? contre l'idole du jour.
FRANCHIN. Contre M"« Dubarry... mais, en effet, vous devez l'être... si ce qu'on a dit , hier , dans le noble hôtel de Saint- Yon...
LE VICOMTE. Et que disait-on, Franchin?
FRANCHIN. Vous savez que la loge d'un concierge est comme l'écho... des salons d'une grande maison... on disait donc, dans ma loge, et l'on avait sans doute dit chez madame la marquise, que monsieur le vicomte avait vu son hommage dédaigné... par la belle M'^* Dubarry... mais dam, aussi ! s'attaquer à un roi...
LE VICOMTE. Voilà bien nos courtisans!., parce que je poursuis la belle Dubarry de mes épigrammes, ils ont supposé que j'avais été dédaigné par elle et que je cherchais tous les moyens de m'en venger — Je la hais, c'est vrai, très -cordialement même... mais le motif de ma haine est plus grave qu'un caprice dédaigné.
FRANCHIN. Je vous crois... car on disait aussi chez moi... et l'on avait dit proba-
LA COMTESSE DU TOINiNEAU.
biement chez madame... que c'est elle seule qui vous a empêché d'être compris dans la dernière promotion des maréchauxde camp.
LE vrcOMTE. Et l'on ajoutait sans doute qne M"^ Dubarry avait dit, en déchirant mon brevet qui était sur le bureau du roi : « Ah ! pour M. de Lauzun... c'est un brave qui sait mieu.K manier l'épigramme que l'épée! »
FRANCHIN. Elle a dit cela ?
LE VICOMTE. Elle l'a dit, Franchin ! et que n'est-elle un homme?., je lui prouverais... oh! mais je me vengerai... je me vengerai... et c'est pour m'aider dans ma vengeance que j'ai jeté les yeux sur la cousine de Jeanne Vaubernier... conçois-tu tout le piquant de cette aventure?.. Si je pouvais opposer à l'allière Dubarry sa cousine la ravaudeuse.. . ce serait à faire mourir de dépit noti-e favorite.
FRANCHIN. Oui... ce serait d'un piquant... à vous faire mettre à la Bastille.
LE VICOMTE. Eh! qu'importe! pourvu que je me venge... et que j'humilie un jour... un seul jour.... cette reine de France sans couronne... devant le luxe de Jeanneton.
FRANCHIN. Le projet est digne d'un dissipatem- comme vous.
LE VICOMTE- Cent louis pour toi, Franchin, si tu peux lui faire accepter ma proposition.
FRANCHIN. Cent louis ! c'est encore digne de vous!., mais il y a peut-être ici deux obstacles...
LE VICOMTE. Le premier, Franchin?
FRANCHIN. C'est la vertu de cette jeune tille.
LE VICOMTE. Le second?
FRANCHIN. C'est pis encore... l'amoureux de M^'* Jeanneton... car il y a un amoureux...
LE VICOMTE. Je m'en doutais bien... il y en a partout... mais peut-être avec de l'or...
FRANCHIN. L'or fait de grands miracles.
Cependant cet amoureux va peut-être, demain, se transformer en mari légitime, et alors vous comprenez. . .
(RitonineUe. )
LE VICOMTE. Qu'entends- je?
FRANCHIN. C'est M'*^ Jeanneton qui vient à son magasin.
LE VICOMTE. Dieu me pardonne! jccrois qu'elle pleure?
FRANCHIN. Elle qui rit toujours!.. Y auï;ut-il de la brouille dans le ménage?
LE VICOMTE. H faut l'observer.
FRANCHIN. Venez... de cet hôtel ou entend tout ce qui se dit chez ma jolie voisine.
LE VICOMTE. A merveille!
(Il entrent dans riiôtel de Saint-Yon.)
SCEJNE III.
JEANNETON, arrimât parle fond.
^Elle tient sous le bras an joli coffret doré, de l'autre main elle s'essuie les yeux avec son tablier. )
Air : de la Mère au bal.
Ab ! ah ! ab ! ab ! quel coup terrible
De perdre un cousin...
Surtout lorsque Ton est sensible.
Et que c'est un cousin germain...
Ab ! ab ! quel cbagrin !
Vainement ma pbilosopbie Vient me dire qu'en cette vie Un bomme de moins n'est rien du tout... Et que Ton en trouve partout. [Bis.) Henri, par ses manières gentilles.
Rendait tous les e'poux
Jaloux !
Ab ! dans les familles, Un joli cousin comme lui...
C'est devenu rare... aujourd'hui.
Ab ! ab ! ab ! ab ! quel coup terrible, etc.
Allons, il ne faut pas se faire du mal., .toutes les larmes du monde n'y feront rien!... j'arrive tarda mon magasin aujourd'hui... dam ! ce bon Duval, dans l'état où il était, je ne pouvais pas m'en aller la première !.. Hâtons-nous d'ouvrir mon tonneau et de voir ce que renferme ce coffret que mon cousin m'a donné avant de mourir... qui donc lui avait fait cadeau de ce joli meuble, à lui?., quelque grande dame, j'ensuis sûre... il étaitsi gentil Duval! ( Elle oui>re la toile cirée Je so/t tonneau et place le coffret sur sa chaise.) Je n'ai pourtant pas encore pris mon café ce matin... mais j'ai tant de chagrin., et quand je songe que je dois me marier demain... ça me navre le cœur.... C'est aujourd'hui lundi que M. l'Espérance doit apporter la permission de ses chefs pour noti'e mariage... eh! ma foi, tant pis... je lui dirai de remettre la cérémonie à jeudi, et, s'il n'est pas content, nous nous marierons dimanche... comme dit la chanson.