UNE LÉGENDE EUCHARISTIQUE
Les légendes, chères à nos ancêtres du moyen-âge, ne se rencontrent guère que dans les lieux favorables aux événements mystérieux, vieux châteaux, sombres forêts, grottes profondes, rochers abrupts ; et comme la Beauce est dépourvue de toutes ces choses, il n’est pas étonnant que les légendes y soient peu communes. Aussi je ne fus nullement surpris de n’en avoir recueilli aucune, au cours de mes recherches sur le sujet que je viens de traiter, et je demeurais persuadé qu’il n’y avait pas dans notre contrée de légende eucharistique, lorsqu’un confrère voulut bien m’en communiquer une qui ne me sembla pas indigne de figurer à la suite de mon travail.
Les récits légendaires, s’ils n’ont pas de valeur historique, ne sont pas toujours dépourvus de valeur documentaire. Presque toujours en effet, ils se rapportent aux personnes, aux événements, aux coutumes du temps où ils sont nés, et ils reflètent assez fidèlement les goûts, les sentiments, les croyances, légitimes ou non, des contemporains de leur origine. Aussi, les légendes eucharistiques sont une preuve de l’intérêt que nos ancêtres portaient au sacrement de nos autels. C’est à ce titre que le récit qui va suivre mérite de figurer dans une étude consacrée à ce sujet, auquel s’intéresse toujours la piété chrétienne.
A une époque que Ton ne saurait préciser, mais certainement très reculée, le curé de Romilly-sur- Aigre s’en allait, à la chute du jour, porter le saint viatique à un malade de Moulineux (1). Selon la coutume de ce temps-
(l) Romilly-sur-Aigre, commune de 539 habitants, à 4 kilomètres de Cloyes. Moulineux (corruption de Moulin-neuf) est un hameau de cette commune, distant de 2 kilomètres. Le château du Jonchet confine à Romilly.
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là, il était accompagné de son sacristain qui portait un falot allumé, par honneur pour le Saint-Sacrement (1). En passant derrière le parc du Jonchet, ils firent lever un lièvre, qui leur sembla tout noir et fila devant eux, en boitant comme s’il était blessé. Le sacristain était quelque peu braconnier, et il lui arrivait parfois de passer la nuit à l’affût dans les bois, entre V Angélus soir et V Angélus
du matin. La vue de ce lièvre réveilla en lui l’instinct du chasseur, et lui fit oublier la gravité de la fonction qu’il remplissait en ce moment. « Monsieur le curé, prenez ma lanterne, dit-il ; en deux enjambées je vas attraper ce pauvre estropié. » Puis sans attendre la réponse, il déposa avec précipitation son falot, et se lança à la poursuite du fugitif, qui disparaissait dans le bois de Bredoulain. Monsieur le curé connaissait le faible de son compagnon de route, et se montrait pour lui très indulgent ; aussi malgré le mécontentement que lui causa ce brusque départ, il se garda de faire entendre une protestation qu’il savait inutile, et se contenta d’attendre le retour du chasseur improvisé, dans la persuasion que ce serait l’affaire de quelques minutes seulement.
Il attend un instant avec assez de patience, mais ne voyant rien venir, il se met à crier de sa plus grosse voix : (( L’as-tu ? L’as-tu ? » Après avoir jeté au vent ces deux syllabes en guise d’appel, il écoute attentivement, retenant même sa respiration pour mieux saisir la réponse. L’écho lui renvoie son cri, et tout retombe dans le silence. Il recommence à crier plus vigoureusement : « L’as-tu ? L’as-tu ? » Toujours même silence impressionnant. Il se prépare à héler une troisième fois son peu fidèle auxiliaire, lorsqu’il entend un grand cri d’angoisse, une sorte de hurlement qui lui fait dresser les cheveux sur la tête : « Ah !
(1) Cette coutume s’est conservée jusqu’à ces temps derniers dans une partie du Perche. Quand le prêtre e/i paroisse, il était toujours accompagné de son sacriste.
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mon Dieu, se dit-il, il est arrivé malheur à mon pauvre sacristain, et pas moyen d’aller à son secours. Je ne puis pas me lancer à travers le bois avec les saintes Hosties, et pourtant il ne m’est pas permis de l’abandonner. Que faire, mon Dieu? Que faire ? » Dans son trouble, il lui est impossible de réfléchir, ni de prendre un parti ; mais bientôt il ne peut plus résister à son impatience, il se dit que la charité envers son prochain doit passer avant tout, et promptement, avec tout le respect possible, il dépose, à Tabri d’une grosse pierre, le petit ciboire contenant les saintes Hosties, et le recouvre de féuillage. Puis, tout en demandant pardon à Notre-Seigneur , il prend sa course dans la direction où ont disparu le gibier et le chasseur. De temps en temps il s’arrête et jette aux échos le nom du sacristain, non sans y ajouter son premier cri : « L’as-tu ? L’as-tu? » Rien ne répond à ses appels; partout silence et mystère. Il marche, marche encore, jusqu’à ce qu’enfin, comprenant l’inutilité de cette course aventureuse, il croie devoir revenir sur ses pas. Il retourne donc à son point de départ, mécontent du sacristain dont la fuite précipitée l’a mis dans l’embarras, mécontent de lui-même pour avoir abandonné son précieux fardeau.
Malgré la nuit, il retrouve sans trop de peine le chemin qu’il avait quitté ; la pierre est toujours à sa place, il s’empresse d’écarter les feuilles pour reprendre l’objet qu’il avait confié à cette cachette. Quelle n’est pas sa surprise ou plutôt sa consternation ! Le ciboire a disparu ; à la lumière du falot, qui par bonheur ne s’est pas éteint, il cherche avec une activité fébrile ; vingt fois il remue les feuilles, explore le voisinage ; il est obligé de se rendre à l’évidence, le petit vase sacré n’est plus là. Il est plus facile de comprendre que de dépeindre son chagrin; il reprend le chemin de village, en multipliant les mei culpâ^ en s’adressant les plus vifs reproches. Si quelqu’un s’est emparé du ciboire, que sont devenues les saintes Hosties ?
Au lieu de se rendre au presbytère, il va droit à l’église,
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se prosterne devant l’autel et implore un pardon dont il se reconnaît indigne. Il se relève enfin un peu réconforté par sa prière, et, par; une inspiration dont il ne se rend pas bien compte, il ouvre le tabernacle, bien convaincu qu’il va le trouver comme il l’avait laissé. Oh bonheur ! le petit ciboire est là ; il l’ouvre, le vase sacré a gardé fidèlement son dép(M, les hosties sont intactes. Il comprend la leçon c|ui lui est donnée d’une manière si merveilleuse ; sa faute lui apparaît plus grave encore, en présence du miracle qui a réparé son irrévérence, et il se retire en en bénissant l’auteur, mais aussi en maudissant cet impardonnable oubli de son devoir. Il ne s’en consola pas, et mourut peu de temps après, repentant et toutefois plein de confiance dans la miséricorde divine.
Qu’était devenu le sacristain ? La tradition garde le silence sur ce point ; disons cependant, pour faire plaisir aux amateurs du merveilleux, qu’on parle d’une flamme étrange que le curé de Rornilly aurait vue, et de cris effrayants qu’il aurait entendus, au moment où il entrait dans le bois de Bredoulain, et, quoiqu’on ne le dise pas, on semble en conclure qu’à ce moment-là le malheureux sacristain passait de vie à trépas. On ajoute que son âme, en punition de sa faute, revient parfois dans le bois qui lui fut fatal, et qu’on entend alors un voix lugubre troubler le silence de la nuit par le cri d’appel du pasteur : (c L’as-tu? L’as-tu ? ».
Un récit de cette nature n’obtiendrait pas grand crédit de nos jours, mais alors il fit une impression si profonde dans l’esprit des habitants du pays qu’elle n’est point effacée encore. Il y a quelques années, un promeneur attardé, passant près du bois de Bredoulain, se remémorait cette vieille histoire, lorsqu’il entendit retentir des coups de cognée, qu’il se garda bien d’attribuer à des revenants. Il pensa qu’il s’agissait de maraudeurs qui faisaient leur provision de bois aux dépens et à l’insu du propriétaire.
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Le souvenir qu’il avait dans l'esprit l’instant d’auparavant lui inspira une idée assez originale. Mettant ses mains à sa bouche pour grossir sa voix, il lança le lugubre appel du curé de Romilly : « L’as-tu? L’as-tu ? » Les coups de cognée cessèrent instantanément, et on entendit le bruit significatif de branches violemment froissées. C’étaient les bûcherons clandestins qui se sauvaient à toutes jambes, bien persuadés qu’ils avaient entendu le revenant du bois de Bredoulain. Les héros de cette aventure nocturne se gardèrent bien de s’en vanter; mais l’auteur de la plaisanterie ne se crut pas tenu à la même discrétion et la raconta à qui voulut l’entendre.
Quoi qu’il en soit du sort du sacristain, il est facile de donner une conclusion morale à cette histoire légendaire connue dans la contrée sous le nom de L'as-tu 1 ou le Huyeux de Bredoulain (1). Celle-ci en effet me semble s’en dégager naturellement : Manquer de respect à la sainte Eucharistie est une impiété que le bon Dieu punit parfois, même au moyen d’un miracle (2).
Ajoutont ici pour terminer que récemment ("Motu proprio : Supremi disciplinæ, du 2 juillet 1911), Sa Sainteté Pie X vient d’étendre à l’Eglise catholique toute entière l’usage adopté en France depuis un siècle. A partir de 1912 la Fête-Dieu se célébrera partout le 2® dimanche après la Pentecôte, la fête du jeudi précédent étant supprimée.
(1) Huyeux^ celui qui huye, qui appelle à haute voix. Iluyer, corruption du verbe héler est très usité dans le langage populaire.
{2) On a cru reconnaître le héros de cette légende dans messire Jean Boulay, curé de Romilly. Dans un procès que lui intentent les seigneurs du pays, on lui reproche ses prétentions aux droits de chasse et de pêche (1508). Ne pourrait-on pas en conclure que tout n’est pas pure invention, dans ce récit qui est consigné par M. le comte Raoul deTarragon dans ses Mémoires inédits ?
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