‹ Pièces détachées (volume 2)Chapitre 24 sur 38 · GUILLAUME AUX BLANCHES-MAINS ET LE RÉGIME COMMUNAL · texte numérisé non relu

GUILLAUME AUX BLANCHES-MAINS ET LE RÉGIME COMMUNAL

Guillaume aux Blanches-Mains semble avoir joué un rôle considérable dans Thistoire du régime communal. Sans aller aussi loin que M. Bonvalot (1) qui prête à Uarchevêque de Sens des idées d’un libéralisme qui ne l’animait certes pas, il faut reconnaître qu’il fit beaucoup pour l’établissement du nou veau régime. ^

La seule histoire de la charte d’échevinage de Reims donnée, mais à regret, prouverait que le libéralisme, suivant le sens moderne du mot, ne guidait pas les décisions de l’archevêque. Les vues politiques prêtées au cardinal par l’historien delà Coutume de Beaumont sont exagérées.

Si Guillaume aux Blanches-Mains a joué un rôle politique incontestable, rien dans sa ligne de conduite n’autorise à admettre que « la liberté fut à ses yeux le seul (( moyen de ruiner les institutions féodales, d’assurer la « prépotence royale sur les grands vassaux, d’assurer au (( trône un solide appui dans les nouvelles communes af- « franchies ».

Quand le Cardinal accorda des chartes de liberté, il les donna parce qu’il envisageait surtout son intérêt bien entendu, et celui des églises qu’il gouvernait. Il fit en cela comme la plupart des seigneurs. N’est-ce pas, au demeurant, la théorie admise aujourd’hui que la grande loi de Uintérêt bien entendu a réglé cette institution des villes neuves. Aussi bien, l’avis émis par l’historien des Coutumes

(1) E. Bonvalot, Le T iers-Eiat d'après la Coutume de Beaumont et ses filiales, 1884, page 94 et passim,

PlÈCbS DÉTACHÉES, III.

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de Lorris (1) semble-t-il le plus rapproché de la vérité, u En « établissant une ville neuve et en limitant le plus pos- (( sible les droits qu’il se réservait sur les vassaux, l’ar- « chevêque n’avait d’autre mobile que son intérêt. » Il peuplait une terre peu cultivée, provoquait et assurait par de sages mesures le développement rapide du nouveau bourg, et finalement augmentait ses revenus et ceux de ses successeurs.

« L’archevêque Guillaume aux Blanches-Mains, imitant « l’exemple du Roi, contribua à la diffusion des Cou- (( tûmes de Lorris » (2).

Il en dota deux villes neuves : Villeneuve l’Archevêque, à l’établissement de laquelle Tavait associé le chapitre de Saint-Jean-les-Sens, et Rousson.

La première de ces deux chartes fut accordée aux habitants de Villeneuve en 1172. Elle subsista jusqu’en 1197, époque à laquelle Michel de Corbeil dota la ville d’une nouvelle charte (3).

Un cens annuel de six deniers, nul forage à payer sur le vin, point de retenue sur les biens en cas de forfait, plus de corvées, aucun droit à payer sur les achats faits dans les marchés pour les besoins journaliers, telles sont les principales dispositions de cette charte imitée de la Coutume de Lorris (4).

Quelques mois auparavant, par une transaction ratifiée par Louis VII en 1171, Henri, comte de Troyes et de Champagne, avait constitué à son frère Guillaume, archevêque de Sens, une rente de trente livres à prendre sur les revenus de la ville de Provins. Profitant de ce nouveau revenu Guillaume retira des mains du vicomte de Sens

(1) M. Prou, Bibl. Ecole des Chartes, t. XLV, G. R. de l’ouvrag-e de M. Bonvalot.

(2) M. Prou, Etude sur la Coutume de Lorris.

(3) Michel de Corbeil, arch. de Sens, (1194-1199).

(4) Arch. Yonne G, 239 reg-. Ouantin. Cart. gén. de l’Yonne, t. ii, p. 239.

Villeneuve l’Archevêque, Yonne. Arrondissement de Sens.

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une partie du domaine et de la juridiction du village de Rousson (1) dont les vicomtes s’étaient emparé.

Il mit cette nouvelle possession en commun avec l’abbaye de Bonneval, puis céda cette acquisition au chapitre de la cathédrale (2). Mais en 1175 il avait doté d’une coutume analogue à celle de Lorris le nouveau village de Rousson.

Comme archevêque de Sens, Guillaume eut encore l’intention de fonder un village à Bussy-le-Repos et à Ardilliers. Nous ne savons pas s'il mit à exécution ce projet relaté dans un accord intervenu entre lui et Pierre, seigneur de Courtenay, frère du Roi. Celui-ci reconnaissait que Guillaume possédait la moitié des revenus de la terre de Bussy-le-Repos et d’Ardilliers et tous deux déclaraient vouloir y fonder des villages, à la tête desquels serait placé un prévôt qni prêterait serment (3). (1174).

Deux ans après, l’archevêque de Sens était élu à Reims. Là, encore, pour un temps, il tendit à propager le régime communal. Au vrai, il n’eut pas dans son nouveau diocèse l’initiative de ces réformes, car en 1181, le chapitre de Notre-Dame avait affranchi les hommes de Fraillicourt.

En 1182, Guillaume restitua aux bourgeois de Reims leurs échevins, par la charte fameuse connue sous le nom de « Wilhelmine ».

Louis VII en 1139 avait accordé à la ville de Reims une charte de commune, mais au bout de dix mois, sous l’influence de l’archevêque et du comte de Champagne, Thibaut le Grand, elle avait été supprimée.

En montant sur le siège archiépiscopal de Reims, GuiL

(1) Rousson : arrondissement de Joigny, canton de Villeneuvele-Roy, Yonne.

(2) Quantin, Cart. Gén. de l'Yonne^ t. ii, p. 256 272 274. Archives de l’Yonne, Charte de l’archev. Gauthier relalant la fondation du village de Rousson, G. 551 (Bibl. de Sens).

C3) Quantin, op. cit,, t. ii, p. 255.

laiime avait hérité d’une situation difficile, en raison de la conduite de l’archevêque Samson qui avait réprimé le mouvement communal et détruit l’échevinage. Un autre archevêque, Henri, avait en outre ré volté les habitants par ses abus de pouvoir. Il était donc nécessaire de faire des concessions aux Rémois pour éviter quelque insurrection nouvelle.

Enfin à serrer de près le texte (1) du début de la Wilhelmine il semble que l’archevêque ait voulu récompenser « obsequium ac devotionem » l’aide que les bourgeois lui avait prêtée pendant les événements de 1180 à 1182. Bien que les dispositions de cet acte célèbre soient fort connues, nous rappelons pour mémoire les plus importantes. Chaque année, le mercredi des Cendres, douze échevins seront élus, et présentés à l’archevêque. Ils lui prêteront serment de fidélité. Les procès seront jugés par eux, ils devront rétracter leurs sentences en cas d’erreur, sans quoi la cour de l’archevêque statuera.

Si un délinquant peut fournir des pièges, il ne sera pas emprisonné, ses biens ne seront pas saisis, ses maisons ne seront pas abattues. S’il ne peut en fournir, il prêtera le serment de se présenter au jugement des échevins. En cas de crime, personnes et biens seront à la disposition de l’archevêque. Si le flagrant délit n’est pas reconnu, l’accusé devra fournir des otages, faute de quoi il sera détenu. L’auteur de la charte fixe encore dans ses dispositions finales quelques amendes en cas de forfait et établit pour toutes possessions la prescription de sept ans et un jour.

Cette charte de l’échevinage rémois reçut la double confirmation de Philippe-Auguste (2) et du pape Lucius III (3).

(1) Varin, Avch. adm. de la ville et du diocèse de Reims, Doc. inéd., t. i®L p. 391.

(2) Philippe- Auguste confirma cette charte en tl82 après le 18 septembre. Varin, op. ciL, t. i®% p- 398.

(3) 1*’' octobre 1184. Varin, op. cil., p. 405.

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« C’est sur cet acte célèbre — dit Varin — que devait pendant six cents ans subsister toute la bourgeoisie rémoise. Elle devait aussi être pour Guillaume auxBlanches- Mains la base d’une grande popularité qui fît dire au ménestrel de Reims : « V Arcevesque Guillaume Blance-main qui tant valut à ces jours et qui restablit V eschevinage de Rains. »

La même année que Guillaume aux Blanches-Mains rétablissait l’échevinage de Reims, il accordait à la ville de Beaumont en Argonne la fameuse loi connue sous le nom de Loi de Beaumont. « Cette petite ville située à l’occident « de la Meuse, entre Sten;ay et Mousson, dans l’arche- « vêché de Reimsen relevaitau spirituel et autemporel(l).

(( Elle fut, dit M. d’Arbois de Jubainville (2), considé- « rée comme le but des révolutions communales et lemo- (( dèle des concessions qui devaient les consacrer (3). »

Les bourgeois ne nommaient-ils pas librement leurs représentants maires et jurés sans l'intervention des seigneurs? Cette loi n’accordait-elle pas aux habitants l’usage des eauxet des bois, ce qui signifiait pêche, pâturagelibres? En outre des redevances assez faibles étaient exigées des habitants, six deniers à Noël, six à la Saint-Jean.

L’année suivante, en 1183, Guillaume accorda aux habitants de Reims une culture afin d’y construire un nouveau bourg. L’acte de concession n’établit pas pour ce nouveau bourg, une véritable charte de libertés communales, toutefois les principales dispositions sont d^un caractère tel qu’on peut faire rentrer cet acte dans la catégorie des chartes de même nature.

« Nous vous donnons, fidèles et amés bourgeois une

(1) Dom Calmet, Histoire de Lorraine, t. ii, p. 314.

(2) La loi de Beautnont-en-Argonne. Bibl. Ecole des Chartes. 3® série, t. in, p. 248. Cf. sur la loi de Beaumont. E. Bonvalot. Le Tiers-Etal, d'après la Coutume de Beaumont. La loi de Beaumont et ses filiales. Voir le C. R. de cet ouvrag-e par M. Prou, Bibl. Ecole des Chartes, 1885.

(3j Nous avons jug-é inutile de donner un nouveau texte de cette charte célèbre. Il suffira de se référer aux éditions données, et énumérées note 2.

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culture que nous possédons en dehors des murs de la cité, à condition que par chaque perche de terre vous nous paierez douze deniers, chaque année à la fête de saint Rémi, de même que pour chaque perche de terre sise au bourg de Jard 1). »

Toutefois dans cette Couture, et dans le bourg de J ard (( certaines perches de terre ne paieront que neuf deniers. « Nous décrétons que les foires qui avaient lieu à Saintes Lazare auront lieu dans votre bourg à l’avenir. Elles (c dureront du samedi avant le dimanche des Rameaux « jusqu’au Samedi-Saint. Les charpentiers qui fabriquent (( tonneaux et charriots devront travailler dans votre « bourg et non ailleurs. De même tous les marchés de (( bois de construction s’y tiendront. Il vous est permis de (( construire des loges, des puits, des escaliers devant vos « maisons sans l’autorisation des seigneurs et sergents. »

(( Vous aurez votre propre maire qui jugera vos excès et vos forfaits, et qui transmettra à l’archevêque ceux qu’il ne pourra réprimer. »

Cet acte présente um intérêt particulier, il donne la mesure du libéralisme de l’archevêque. Il accorde aux habitants des libertés et des avantages, mais en tirant d’une possession inutile des revenus fixes et annuels.

La dernière charte de libertés que Guillaume dut accorder à ses vassaux fut celle de la petite ville de Thuisy près Sept-Saulx.

Cette petite ville appartenait de moitié à l’archevêque et au sénéchal Guillaume (2).

En 1191, il exempta de la taille les habitants, fixa les redevances payables à la Saint-Martin d’après les revenus de chacun : « dix deniers, un setier d’avoine, un chapon payables par quiconque ne possède pas de cheval susceptible d’être attelé. Quiconque possède un, deux,

(1) Varin, I, b'" partie, t. I®^ p. 402.

(2) Varin, I, h® partie, p. 417.

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trois, quatre chevaux sera tenu de payer deux sous, deux setiers d’avoine et deux chapons par cheval.

Quatre parts des revenus seront faites chaque année, deux reviendront à l’archevêque, deux au sénéchal.

En revanche, deux échevins seront établis à Thuisy , • tous deux jureront fidélité aux seigneurs, et aux habitants. Aux seigneurs comme propriétaires, aux habitants sur le fait de la justice.

Deux maires seront établis qui rempliront l’un, l'office de l’archevêque, l’autre celui du sénéchal. Ils seront tenus de résider. Des mesuras pénales, qui ne s’appliquent ni à la famille de rarchevêqne, ni à celle du roi suivent ces premières dispositions.

« Les gens, disait encore l’acte, seront libres d’aller <f habiter la ville et libres de la quitter avec leurs biens.

« Les maires auront droit aux revenus de deux quartiers « de terre, à douze pains, à douze sous pour leur vin, et « à un chapon évalué trois sous et demi.

« Si l’un des deux maires fait défaut, l’autre remplira « le double office de l’archevêque et du sénéchal.

« Les échevins devront réprimer les forfaits. Celui qui « sera condamné, devra à l’échevin un setier de vin, ni « le meilleur ni le pire, qui sera payable à Noël.

Si quelqu’un appelle à Reims d’un procès jugé par (( un échevin, et est à nouveau condamné, il devra payer (( au gagnant du procès les frais de son voyage à l’aller « et au retour.

« Le serment de fidélité à cette charte devait être re- (( nouvelé tous les quinze ans. »

Le dernier acte de Guillaume aux Blanches-Mains dans cet ordre d’idées est comme une rétractation de tout ce qu’il avait fait précédemment. En effet au mois de novembre 1198 (1), par un acte solennel il s’engagea à ne plus autoriser entre les citoyens de Reims la formation

(1) Vario, Arch. adm., t. i*^**, p. 434.

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de charte de commune, de franchises, de libertés d’aucune sorte sans l’assentiment préalable du chapitre de Notre- Dame.

Guillaume s’élève contre la malignité des habitants de la ville, qui jadis pour couvrir leur méchanceté d’un voile arrachèrent à Louis VII leur liberté et obtinrent une charte au détriment de l’église de Reims.

Malgré tout, cet acte n’est pas absolument inconciliable avec la charte de 1182. La Wilhelmine était une transaction au delà de laquelle son auteur comptait sans doute ne jamais aller. Il est même possible que la demande du chapitre ait été provoquée par lui dans le but de détruire chez les bourgeois certaines espérances. D’ailleurs l’expérience avait montré que la commune mettait en péril la seigneurie des églises tandis que l’échevinage restreint au ban archiépiscopal n'avait rien de bien dangereux.

L’absence des documents précis faisant connaître en détail la vie intérieure de Reims à cette époque empêche d’expliquer cette charte et cette promesse de 1198 d’une façon formelle. On est réduitaux seules hypothèses, celleci semble d'accord avec les faits et le tempérament de l’archevêque Guillaume.

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