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PREMIÈRE PARTIE

Je ne sais s'il en va de même aujourd'hui, mais, (le mon temps, il n'y avait collège ni pension qui n'eût son poète. C'était généralement un élève assez médiocre, (iuoi({ue d'un grand avenir, à en croire, du moins, tout le monde et lui-même. Orgueil de ses condisciples, espoir inavoué de ses professeurs, ceux-ci, mais quand ils étaient entre eux seulement, convenaient que le jeune un tel frappait le vers comme Boileau, et en tiraient les conséquences les plus flatteuses pour sa gloire. Il composait des satires à la façon de Juvénal sur les événements contemporains, s'essayait à des drames tirés de l'histoire qu'on demande au baccalauréat et confectionnait, pour les banquets confraternels et les distributions de prix, des épltres allusoires que sollicitait de sa muse M. le Proviseur — lui-même ! — De tout cela rejaillissait sur

lui une certaine considération : les parents de ses camarades l'invitaient à dîner les jours de sortie et se le disputaient aux vacances. D'aucuns même l'attiraient dans leurs salons et lui faisaient dire de ses vers quand ils avaient du monde, peut-être parce qu'ils l'estimaient plus littéraire que le Coquelin cadet de l'époque, peut-être aussi, je le crains, parce qu'ils le trouvaient moins coûteux.

Comme les autres collèges, celui où j'étais élevé avait son poète, et même il s'appelait Dutrou. Ne riez pas! Si le nom manque de grâce il rime à Rotrou et cette consonance de bon augure n'avait pas été, paraît-il, sans influence sur la vocation de notre camarade. De plus petites causes ont produit de plus grands effets. Ajoutons qu'il avait une faculté d'improvisation réellement extraordinaire. On raconte que parfois, au beau milieu d'une conversation, M. Viennet plantait là son interlocuteur et, subitement, s'éloignait en lui criant : « Je vous quitte! Il me vient trois cents vers! » Même attribué à M. Viennet, le fait peut paraître invraisemblable ; attribué à Dutrou, il eût pu être vrai. Un jour, Mézerat, le pion de seconde, lui ayant donné, comme pensum, un nombre considérable d'alexandrins à copier pour le lendemain.

Dutrou les lui apporta le soir même, et non seulement le compte y était, mais il y avait les quatre au cent, et tous, vous entendez bien, tous étaient, non pas copiés, mais composés par lui, Dutrou! Devant ce tour de force qui ressemblait à une bravade, le pion pâlit de rage — ce qui nous fit beaucoup rire — et condamna le poète trop fécond à recommencer son pensum — ce qui le fit rire beaucoup moins.

Du reste, ce Mézerat était un jaloux, étant un rival. Le fait est que le pauvre diable aspirait à sortir de la pédagogie par le théâtre. Il rêvait de faire jouer, sur une scène subventionnée, une œuvre qu'il qualifiait lui-même de sérieuse. C'était une tragédie à laquelle il travaillait depuis un temps immémorial (polissez-le sans cesse et le repolissez!), bien entendu, dans le plus grand mystère. Néanmoins, nous savions qu'elle était en cinq actes, avait pour titre : Vanda, reine de Pologne et respectait les trois unités. Nous n'ignorions pas non plus qu'elle contenait un grand récit de combat comme le Cid, trois meurtres par des moyens variés et deux songes, l'un terrible, l'autre riant : ce que l'auteur considérait comme une innovation.

Il faut dire que, tout en y travaillant comme je viens de l'écrire, dans le plus grand mystère, il ne laissait

pas d'en lire, de-ci de-là, quelques fragments, pendant les récréations, aux élèves qui avaient de bonnes notes. Inutile d'ajouter, n'est-ce pas? que nous trouvions ses vers aussi détestables que ceux de notre camarade nous paraissaient beaux. 11 le sentait et en soutirait cruellement dans son cœur. .Même, il essayait de s'en venger bassement en insinuant que Datrou n'était peut-être pas le poète que l'on pouvait croire. Mais, malgré l'habileté et la persistance de ces attaques mesquines, son opinion lui était demeurée personnelle. Aucun de nous ne la partageait, pas même moi, qui, cependant, comme Mézerat, étais alors, je n'ose pas dire le rival de Dutrou, mais son confrère — on quelque sorte,

A cette époque, en effet, j'avais déjà des aspirations littéraires et dramatiques qui se traduisaient par des pièces un peu hâtivement conçues et trop rapidement écrites, je dois en convenir. La dernière, entre autres, un drame en quatre parties, dont un |)rologue, s'il vous plaît! avait été commencée et finie en quatre études de deux heures chacune. Quatre actes! huit heures!... Et je n'en étais pas mécontent ! Elh^ s'appelait Inès, ou le

Brasero. — Je l'avoue. — Il y avait là un jeune pâtre espagnol amoureux d'une Infante, et même, s'il faut tout dire, je me rappelle qu'en la voyant passer, il s'exprimait ainsi : « Comme sa taille est svelte et élancée, sa démarche noble et fière! Ah! pourquoi est-elle la fdle du roi d'Espagne? Et dire que je l'aime, moi, pauvre pâtre, moi!... » Vous voyez que je ne vous cache rien. Mais j'étais si jeune! Et puis la pièce était en prose : voilà mes deux excuses ! Je ne parle pas du temps, qui, vous le savez, ne fait rien à l'affaire. Je communiquai à Dutrou cette œuvre de premier jet; il en fut enthousiasmé!... Mais littéralement : Œ Quel beau drame!... s'il était en vers! me dit-il, veux-tu collaborer? » >Ioi!... avec Lui?... Vous pensez si j'acceptai! Seulement, collaborer n'était pas facile. Nous étions loin l'un de l'autre à l'étude, et Mézerat veillait. Nous résolûmes de nous faire mettre à l'inflrmerie. Ne vous étonnez pas! Nous avions alors, pour arriver à ce résultat, un moyen bien simple. Permettez-moi d'en donner la recette aux collégiens d'aujourd'hui pour le cas douteux où, la nôtre s'étant perdue, ils n'en auraient pas trouvé une meilleure.

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