‹ Pièces et morceauxChapitre 47 sur 52 · RECETTE POUR PARAITRE MALADE SANS L ÊTRE · texte numérisé non relu

RECETTE POUR PARAITRE MALADE SANS L ÊTRE

« Vous prenez entre les deux; pouces et les deux index de vos propres mains, un petit morceau de la propre peau de votre propre poitrine, vous le pincez fortement et continûment jusqu'à ce que le sang extravasé à l'épiderme y ait déterminé une rougeur persistante. Ceci fait, vous recommencerez un peu plus loin, par dix ou douze fois, et toujours en changeant de place. Vous obtenez ainsi, sur le thorax, une sorte de tatouage dont il est impossible de soupçonner l'origine, mais qui figure tant bien ({ue mal un commencement de rougeole ou de toute autre maladie vague. Là-dessus vous vous couchez et, le lendemain, vous restez au lit en vous plaignant de maux de tête et en refusant toute nourriture. — Cruel, mais indispensable! — Le médecin arrive, interroge , examine, s'étonne et, ne sachant trop de quoi il s'agit, vous met prudemment en surveillance à rinfirmerie.

« Le tour est joué! »

Voilà ce que nous faisions |)ar ennui, fatigue, désœuvrement, et ce ({ui nous réussissait toujours ;

voilà ce que nous fîmes, Dutrou et moi, par amour de l'art, et ce qui nous réussit encore.

Une fois installés à linfirmerie, pendant deux jours et deux nuits de suite — sans manger, toujours ! — nous nous livrâmes, sur notre drame, à un travail de remaniement considérable , corsant les situations, accentuant les fins d'acte, creusant les caractères, changeant, ajoutant, supprimant... supprimant surtout. Je remarquai avec amertume combien, dans cette dernière besogne, mon collaborateur était, de nous deux, le plus acharné. Il n'épargnait rien, il massacrait tout, il était féroce! Les détails les plus gracieux ne l'arrêtaient pas, il les sacrifiait sans pitié : tt Pas de détails! disait-il, le théâtre procède par larges plans ! » Ces fleurs de style qui émaillaient ma pièce et dont je ne vous ai donné tout à l'heure qu'une faible idée, son crayon les abattait comme une faux : « A (juoi bon ces phrases, puisqu'il allait tout récrire? » Ce que je souflrais!... Mais je n'osais rien dire... c'était Dutrou !

Mon dénouement lui-même ne trouvait pas grâce à ses yeux! Un dénouement terrible, audacieux et neuf, j'ose le dire, et dans lequel, désespéré d'apprendre que le Roi (el Rey), sacrifiant l'infante Inès à de mes-

quines considérations politiques, la mariait ù un prince quelconque, mon pâtre pénétrait masqué (!) dans l'Escurial (Escorial), et, arrivé à la chambre de celle qu'il aimait et dont il était aimé, après une scène d'une énergie sombre et d'une passion folle, s'asphj'xiait avec elle à l'aide d'un brasero — ce qui avait une fière couleur locale, vous en conviendrez!

Eh bien, à ce moyen puissant et original au point d'en être encore inédit, mon collaborateur voulait substituer le poignard ou le poison comme plus noble .... Perruque! Ah! si ça n'avait pas été Dutrou, comme je serais tombé dessus à coups de poing! Mais, même avec les arguments que me fournissait la seule raison, ma défense fut si vigoureuse que je finis par avoir gain de cause. Je lui prouvai clair comme le jour que rasph}Ti:ie par le brasero étant une mort totalement ignorée dans ses phénomènes, aussi bien à la ville qu'au tliéâtre , elle offrait à la mise en scène des ressources presque sans limites et à la poésie les plus vastes horizons. C'est là-dessus qu'il se rendit. Quand nous sortîmes de l'infirmerie, notre scénario était parachevé. Le poète n'avait plus qu'à accomplir son œuvre, et il l'accomplit si rapidement qu'un mois après il me la donnait à lire.

C'était superbe! superbe! Il n'y eut qu'un cri làdessus dans le collège, qui fut, bien entendu, notre premier public et s'arracba les deux ou trois copies que nous avions faites de notre drame... Superbe! Jamais je n'avais vu un succès aussi éclatant. Seulement, je constatai avec un étonnement joyeux, mêlé de je ne sais quel inexplicable dépit, que mon collaborateur n'avait pas aussi absolument qu'il s'en était vanté renoncé à mon humble prose. Dans maint endroit, il avait rétabli le texte si lestement supprimé, se contentant d'y broder, comme sur une trame solide, ses arabesques poétiques. Ainsi, poiu- ne parler que du passage déjà cité et qui me tenait au cœur, j'en conviens : « Comme sa taille est svelte et élancée, sa démarche noble et fière ! Ah ! pourquoi est-elle la fille d'un roi d'Espagne? Et dire que je l'aime, moi, pauvre pâtre ! moi!... », je le retrouvai dans ces vers :

Comme sa taille est svelte et sa démarche Mère! Le diadème est fait pour cette tête altière; Elle est jeune, elle est belle, elle est fille de Roi... Et moi je l'aime, ô Dieu! Moi pauvre pâtre! moi!

C'était mieux, si vous voulez, plus énergique, plus vibrant, soit! Mais, eu somme, c'était mon idée, et l'expression de mon idée presque mot ù mot. Et il en allait de même ponr toutes mes tirades, ou à peu près. Alors pourquoi Dutrou les avait-il si dédaigneusement biffées? Et pourquoi, à cette heure, répétait-il à qui voulait l'entendre que c'était lui qui avait >'cnl la pièce d'un bout à l'autre. Écrit, et non récrit, remaniuez !

Celte prétention, à tant d'égards mensongère, soulevait en moi contre lui des mouvements de liaine féroce, contenue toutefois par le respect que m'inspirait sa haute situation et surtout par notre succès, qui décidément était immense. Jamais, je le répète, je n'en avais vu d'aussi éclatant. L'enthousiasme était an comble. Des élèves il avait gagné les professeurs et jus(]u'aux employés intimes. Le portier même, chez qui j'avais un compte assez fort de sucres d'orge à l'absinthe, alla jusqu'à me proposer de me remettre une partie — faible, il est vrai, mais enfin une partie — de ma dette, si je lui faisais don d'un manuscrit de notre œuvre portant notre double dédicace.

Seul, Mézerat, par sa froideur, semblait protester contre l'engouement général. Il avait, du reste, déclaré

une fois pour toutes qu'il ne lirait jamais les vers de Dutrou, ne suivant pas en art les mêmes voies que lui. Nos camarades n'en étaient que plus surexcités. Ils en arrivèrent à décider qu'il fallait (jue cette œuvre éminente vit le jour de la publicité. Mais comment? C'est là-dessus que s'établit une discussion qui longtemps passionna notre microcosme. Les uns voulaient la faire jouer... Mais où? Les autres la faire imprimer... Mais par qui? Un des plus exaltés lit une proposition qui, d'abord, réunit tous les suffrages. C'était de couvrir les frais d'impression à l'aide dune souscription dont l'argent devait être fourni par notre classe seule. Mais quand on connut le cliillre que demandait l'imprimeur, la classe seule passa rapidement à d'autres moyens. Enfin quelqu'un trouva une solution qui fut adoptée par acclamations. On convint d'envoyer la pièce à Victor Hugo, alors exilé à Guernesey, en lui demandant avis et conseil.

En ce temps-là, c'était la marche communément suivie par les débutants, je dirais presque la marche obligatoire. On était sous l'Empire, et, en agissant ainsi, on ne rendait pas seulement hommage à un auteur illustre, on faisait acte d'opposition à un gouvernement détesté; car nous avions quinze ans, âge

OÙ le gouvernement est toujours détesté. Aussi avec quel soin nous rédigeâmes la lettre destinée à accompagner l'envoi du manuscrit! Et l'adresse donc! la simple adresse tracée sur l'enveloppe, que de méditations elle nous coûta ! Nous voulions qu'elle frappât les yeux du Maître, sans dessiller ceux de la police et que, sous une forme à la fois laconique et peu compromettante, elle enfermât et laissât transparaître tout un monde de pensées : récriminations contre le pouvoir, sympathie pour l'exilé, admiration pour le poète !

Je ne sais pas si la suscription n laquelle nous nous arrêtâmes exprimait tout cela, mais elle n'était, à coup sûr, ni longue ni banale.

Elle n'avait que trois mots et un seul point d'exclamation :

« ViCTOU HcdO »

« Océan! ..

Simplement 1

Eh bien, cela lui parvint tout de mi^me! Et même il nous répondit, le pauvre grand homme! Sa lettre, autant qu'il m'en souvient, ne (liiïi'rait i)us sensiblement des quelques centaines d'autres qu'il était forcé

d'expédier chaque jour à ses jeunes correspondants des quatre coins du monde : « Vous êtes l'avenir, je suis le passé; vous arrivez, je pars; vous entrez dans la lumière, j'entre dans l'ombre, etc. » Mais, c'est égal, en la recevant, notre joie n'en fut pas moins immense; quant à celle de nos camarades, elle ne saurait se décrire. Je me contenterai de rapporter ce fait, entre beaucoup d'autres, qu'à la récréation (jui suivit l'événement, on força Dutrou — toujours Dutrou ! — à monter sur un banc et à lire à haute voix la fameuse réponse : « Vous êtes l'avenir, je suis... », enfin vous savez, et qu'on la lui fit bisser au milieu d'acclamations incoercibles. Après quoi, le plus ancien élève de pliilosophie monta sur le banc à son tour et nous harangua. C'était bien la gloire! la gloire en chambre, mais la gloire.

Oui! seulement notre embarras restait toujours le même, car enfin cette missive plus flatteuse que pratique ne faisait pas la moindre allusion au conseil demandé. Elle ne nous disait pas ce que nous devions faire de ce manuscrit qui menaçait de rester dans nos cartons. Mais nous n'y pensions guère! Nous avions un autographe de Victor Hugo et adressé à nous! Que rêver de plus? Il faisait le tour du collège, cet auto-

graphe adorable, sujet pour nous d'orgueil, pour les autres d'envie et peut-être un peu aussi de dissipation. A ce point que, sous ce prétexte, Mazerat voulut en arrêter la circulation et essaya de nous le confisquer; mais il fut forcé de nous le rendre devant les protestations indignées de toute la classe honorée en nos personnes. Finalement, nous le tirâmes au sort, mon collaborateur et moi. Et même ce fat lui qui le gagna. Oh ! ce Dutrou !

Cependant le temps avait marclié, l'époque de l'examen du baccalauréat était venue. lSous (luiltàmes tous les deux le collège pour accomplir ce grand acte. Il fut reçu, moi aussi: la vie nous prit l'un et l'autre, nous sépara lun de l'autre et je ne pensai plus ni à Dutrou, ni au manuscrit, ni à Inès, ni au Brasero.

Page 1