DEUXIÈME PARTIE
Dépuis deux ans j étais sorti du collège. Je faisais mou droit avec toutes ses circonstances et dépendances, et ces dernières m'occupaient beaucoup. Mes anciennes velléités littéraires avaient disparu. S'il m'arrivait d'y songer parfois, c'était pour en sourire. J'en concluais naïvement que mes jeunes ambitions étaient mortes... Comme je me trompais! Un événement en apparence futile vint me prouver qu'elles n'étaient qu'endormies et les réveilla plus vivantes que jamais.
Un jour, c'était le 20 janvier i8G.. (oh! la date est gravée dans ma mémoire), je reçus d'Adrien Raymond, l'un des deux ou trois cents amis intimes de ma jeunesse, le billet laconique ainsi conçu :
« Mélanie embrassera la carrière théâtrale (!) demain soir, à sept heures précises, au théâtre des Bâti-
gnolles (!!) dans une pièce inédite d'un jeune inconnu (!!!)
« J'irai te prendre vers six heures et demie.
( demain, A } mitiés, f drien. »
Pourquoi ce simple essai de décentralisation littéraire dans la banlieue me causa-t-il une émolion extraordinaire?
Oh! Mélanie n'y était pour rien.
Je ne connaissais que de vue cette jolie fille, ])]onde et mince, du genre qu'on a[)pelait autrefois « lorette. » (Consulter les glossaires).
Je savais bien qu'elle recevait chez elle beaucoup de comédiens, mais cette façon particuUèrement intime d'étudier l'art dramati(iue ne m'autorisait pas à faire grand fond sur son talent — au théâtre.
Non! Ce n'était pas ce d(''hiit-là (pii nie troublait à ce point; c'était l'autre, celui (W fauteur inédit, du jeune inconnu.
Ainsi donc, il y avait ini homme heureux entre tous les iiommes, (|tii allait l'aire jouer une pièce de lui,
une pièce en trois actes, sa première œuvre, sans doute. Il allait se révéler aux multitudes, leur imposer le joug de sa pensée, les entraîner par sa passion, les séduire par son esprit, les captiver par son talent! Deux heures suffiraient à édifier son triomphe ; le soir même il verrait devant lui s'ouvrir toutes grandes les portes d'or de la gloire; il voltigerait, nom ailé, sur la bouche des hommes; il réaliserait ce rêve que j'aurais pu réaliser, moi aussi, car, moi aussi, j'avais été poète, que dis-je? je l'étais encore, je le sentais bien, je ne le sentais que trop, hélas! à la vivacité de mes souvenirs et à l'amertume de mes regrets...
La nuit fut mauvaise. La journée du lendemain me trouva nerveux, morose, impatient. Aussi, quand à six heures et demie Adrien vint sonner à ma porte, je ne le fis même pas entrer chez moi ; je l'entraînai rapidement vers le théâtre, où nous arrivâmes avec une grande avance.
L'édifice était illuminé a qiorno \)0\\v la circonstance. Une foule énorme en assiégeait les abords.
A chaque instant, des fiacres et même des voitures de maître déversaient, devant la façade brillante, des jeunes messieurs très élégants ou des jeunes dames exagérément parées. Visiblement, le tout-Paris fêtard
198 PIECES ET MOKCEAUX
de cette époque s'était donné rendez-vous à ce double début. Je crois bien que contrairement à moi ces gens-là étaient plus curieux des prémisses (!) de la jeune actrice que de celles du jeune auteur. Quoi qu'il en soit, ils avaient dû venir en masse, car toutes les places étaient prises, tous les guicbets fermés.
Mais nos stalles étaient retenues , nous nous dirigeâmes vers la porte d'entrée et je jetai les yeux sur ralliche...
— Ab!
— Qu'as-tu? me dit Adrien.
— Rien, un peu froid... Entrons vite! fis-je en dissimulant une émotion bien justifiée.
Savez-vous ce que j'avais lu sur cette afiicbe, et en caractères énormes? « Im'-s^ drauip en trois actes et en vers. »
lnrs\ la moitié de mon titre! Trois actes... les trois (piarts de ma pièce! Et un drame aussi! Et en vers comme le mien! Quelle ironie cruelle du Destin!
J'entrai, en soupirant, dans la salle.
Superbe, cette salle!
Je ne parle ici, bien entendu, ni de la beauté de son arcbitecture, ni de l'amphun- de ses dimensions, ni de la ricbesse de ses ornements. Oh! non, je ne fais allusion qu'à l'élégance de ses s])ectateurs; sauf le cintre,
plein à craquer de ce public légèrement mêlé qu'on appelle le vi^ai public, — quand il vous applaudit — toutes les autres places étaient occupées par une société des plus sélect et, d'ordinaire, rare en ces parages. Le parterre et l'orchestre étaient garnis d'hommes en frac noir, cravatés de blanc, gantés de clair, d'âges très variés, mais de tenue uniformément irréprochable. Dans les loges, au balcon, aux galeries, les femmes, toutes jeunes et jolies, ou en ayant l'air, étalaient ces toilettes de coupe provocante, d'arrangement capiteux ([ue toutes les femmes portent aujourd'hui, mais qui, dans ce temps-là, étaient réservées à une élite et faisaient miroiter leurs diamants, étinceler leurs sourires et chatoyer leurs chignons jaunes alors symboliques, un peu à la manière d'un bouchon de paille.
Tout ce monde se connaissait, se lorgnait, se faisait de petits sourires amicaux, échangeait de petits signes maçoniques, ou même se communiquait ses impressions, tout haut, d'une place à l'autre... C'était une famille!... un peu turbulente peut-être, mais une famille, et qui, manifestement, n'était pas venue là pour s'ennuyer.
Seules, les baignoires sombres, réservées sans doute
aux parents et amis du jeune inconnu, seml)laient protester, par leur silence, contre l'entrain exubérant de cette jeunesse brillante et bruyante.
On se montrait, dans la foule, deux auteurs célèbres, quatre peintres connus, quelques membres du Jockey et un critique influent.
On regardait beaucoup aussi dans la première loge du milieu, encadrée, comme les autres, du reste, d'une arcade légère en bois peint, figurant assez bien une niche, une dame modestement décolletée et, debout derrière elle, un monsieur surdécoré, qui négligemment appuyé à l'une des frêles colonnettes de l'édicule, se penchait fréquemment sur sa compagne pour lui ])arlor en souriant. Le bruit courait dans la salle que c'était M. le sous-préfet de Saint- Denis avec son épouse. Décidément, l'auteur et mademoiselle Mélanie avaient, en des genres dilférents, de bien belles connaissances.
Mais, subitement, le silence se lit, ou frappait les trois coups. Tout le monde s'assit et l'orchestre entama l'ouverture. C'était une sorte de pot-pourri composé d'airs exotiques, parmi lesquels, à ma grande surprise, je reconnus la « cachucha ». Certes, à ce moment, cette danse faisait fureur, mais n'était-ce pas un étrange
lever de rideau pour un drame?... à moins quïl ne fût espagnol... Espagnol!
Je me sentis au cœur un léger pincement.
Solennellement, le rideau se leva. La toile de fond représentait quelque chose comme la butte Montmartre, mais je devinai tout de suite que c'était une montagne plus sérieuse aux quelques arbres de renfort et surtout aux blocs de rochers plantés çà et là sur la scène. Assis sur Fun deux, un jeune homme, le mouchoir rouge en tète, la peau de bique à l'épaule, les espadrilles aux pieds, se leva lentement, fit quelques pas et, nerveusement, attaqua le premier vers...
Hein?
Puis le second...
J'eus comme un vertige. Cet homme était mon pâtre, cette butte Montmartre ma Sierra, cette Inès mon Brasero... C'était ma pièce que l'on jouait!
Quel moment ! Je ne voyais plus, je n'entendais plus, il me semblait que toutes les lorgnettes se braquaient sur moi. Je voulais à la fois mille choses : m'enfuir.
202 PIÈCES ET MOHCEAUX
me cacher, pénétrer dans le théâtre, arrêter la représentation, dévoiler l'infâme Dutrou, lui reprocher sa trahison, le soutlleter; je voulais... que sais-je? Mais, par un puissant effort, je me contins. Après tout, nul que moi ne savait (pie j'étais son collaborateur. Il n'y avait pas de danger (jue le traître eût révélé mon nom. (Au fond, c'était peut-être de cela que je lui en voulais le plus.) Je restai cloué dans ma stalle et, pâle, frémissant, j'écoutai mon œuvre.
Oui, oh! c'était bien elle.
On en était à la deuxième du premier. Le pâtre venait d'achever son monologue. On entendait au loin la chasse du roi Philippe indiquée par la fanfare étouffée des cors, et plus près se rapprochant toujours, le galop frénéticjue d'un cheval emporté, mêlé aux appels désespérés d'une femme en détresse. Le pâtre s'était élancé dans la coulisse et après avoir arrêté le cheval — toujours dans la coulisse, — revenait en scène, portant dans ses bras Inès évanouie qu'il déposait doucement sur un des rochers préparés à cet effet.
Cette entrée superbe (elle était de moi), fut saluée par une triple salve d'applaudissements. Gela me détendit un peu et quand la jeune fdle échevelée,
revenant à elle, ouvrit ses yeux majinifiques et murmura d'une voix tremblante et faible comme un souffle :
Quel est cet homme?.. Où suis-je?.. Et qu'est-il arrivé?
les bravos reprirent de plus belle et je me surpris à l'applaudir, moi aussi, avec un réel enthousiasme.
Ah ! il ne fut pas de longue durée.
Certainement, cette note faible comme un souffle était exquise et juste, donnée par une femme qui sort d'un évanouissement. Le malheur fût (ju'après en être sortie, Mélanie continua à donner la même note. Hélas! elle n'en pouvait donner d'autres! C'était tout ce que lui permettait sa voix étranglée par l'émotion inséparable d'un premier début, émotion qui loin de se calmer, augmentait au contraire.
La scène de l'Infante avec le pâtre en souffrit déplorablement. Pendant quelque temps encore le dialogue soutint l'actrice, mais quand elle en arriva à raconter seule ses aventures de chasse perdue , de cheval emporté, personne n'entendit plus un traître mot de ce récit qui, dans ma prose, était court, mais que la poésie incontinente de l'infâme Dutrou avait démesurément allongé.
Aphone de peur, Mélanie ne disait plus son rôle elle le susurrait, elle ne proiionrait pas un mot. elle mâchait un souffle.
Ce que je craignais, arriva.
Un loustic impatienté cria du cintre :
— Plus haut donc, petite chipie!
Et un ^lonsieur de l'Orchestre , mieux élevé , demanda discrètement « s'il y avait quelqu'un de malade dans la maison » .
Mais le vim public, protesta et le calme se rétablit.
D'ailleurs l'entrée de Philippe, Roy des Espagnes, accompagné d'un jeune seigneur qui, à lui seul, représentait toute sa suite, fit une heureuse diversion.
Il était très convenable ce jeune seigneur, bien campé, bien costumé, bien grimé. Mais, sous sa barbe à la Charles-Quint, il me semblait le reconnaître. C'était, en effet, un de nos amis, je l'appris plus tard, qui n'ayant pas de billet, s'était engagé comme comparse pour la soirée afin d'assister aux débuts de celle {{\\"\\ aimait. Hélas! qui m'eût dit que cet amour serait la cause... Mais tout viendra en son tenqis, n'anticipons pas.
Donc, le calme s'était rétabli. Sa Majesté catholique retrouvant l'Infante saine et sauve, avait pu se livrer
devant un auditoire redevenu silencieux et même sympatliique, à des effusions paternelles envers sa fille et reconnaissantes envers son sauveur. La pièce avait repris son cours un instant troublé. De moment en moment, l'intérêt grandissait, on recommençait à applaudir et, comme on avançait rapidement vers la fin de lacté, j'étais en droit d'espérer que le rideau baisserait sur un triomplie, quand un nouvel incident, et celui-ci plus inquiétant que le premier, car il était dû à la malveillance, vint arracher à ses émotions la salle captivée et me rejeter dans les affres de l'incertitude.
Tout près de nous, dans une loge du rez-dechaussée donnant sur la scène, côté jardin, et qui, jusque-là, était restée vide, un grand jeune homme venait d'entrer. Sans moustaches, avec ses longs favoris blonds, il ressemblait à un officier de marine en bourgeois — et eu bordée. Il tenait à la main une sorte de rouleau en chagrin noir qu'il déposa sur une chaise, en entrant.
Tranquillement, il tira ses manchettes, affermit son nœud de cravate, passa la main dans ses cheveux et s'assit. Puis, prenant dans son rouleau qui était un étui, une sorte de longue-vue, il appuya ses deux
coudes sur le rebord de la loge et lorgna les acteurs. Mais tout cela, gravement, sans regarder la salle (jui, tout entière, le regardait.
Pourquoi le regardait-elle?
En somme, il ne faisait rien là qui ne fût ordinaire, mais elle semblait attendre de lui quelque chose qui ne le fût pas.
Elle avait raison.
Au bout d'un instant, le jeune officier ne trouvant probablement pas sa lunette au point, l'allongea d'un cran et se remit à lorgner.
Une petite rumeur gaie courut dans la salle.
Quelques secondes après, toujours avec la même gravité, il l'allongea d'un nouveau cran...
La rumeur grandit.
... Puis de deux! De trois! De (puitre! !
L'instrument, alors dt'veloppé dans toute sa longueur, mesurait au moins un mètre cinquante. Il barrait la scène. Les artistes étaient obligés de faire un détour pour l'éviter. Due fois même, son propriétaire qui le manœuvrait incessamment de gauche à droite et de droite à gauche, en heurta la suite du Roy d'Espagne.
Oh! alors on éclata!... Kt d'un rire qui, de la salle
gagna la scène où le coup du télescope avait déjà jeté quelque désarroi. Je vis ou je crus voir, dans le tumulte, Inès furieuse se rapprocher vivement de la loge (côté jardin) et quereller le jeune midshipman. Même, à un moment, il me sembla bien lui entendre dire avec impatience : « Eh bien, oui, là! ce soir! Mais rentre ta lorgnette, voyons, Jules ! »
Toutefois, je n'oserais l'affirmer, car j'étais fort ému et le tapage était grand.
Enfin, de nouveau, le vrai public protesta. Jules rentra sa lorgnette, le silence se fit et. de nouveau, je me repris à espérer. Mais il était écrit que celte infortuné premier acte était voué à tous les malheurs. Après la peur, après la malveillance, il fallut que le hasard vhit, à son tour, en entraver le succès.
Depuis quelque temps déjà, « la suite du Roy Philippe » m'inquiétait. Par instants , ce jeune seigneur était pris de mouvements convulsifs, aspirait l'air fortement, quoique avec peine, en portant rapidement la main à sa bouche.. . Que se passait-il donc en lui ? Je ne le sus que trop vite. Au moment où. .. (notez qu'il n'y avait plus que dix vers à dire pour que l'acte fût fini... Oh ! la fatalité) ! Au moment, dis-je, où le Roy allait sortir avec sa « suite », celle-ci laissa échapper un
éternuement fonnidalile. (J'ai su depuis que le théâtre lui avait donué la barbe d'au Hiiuraut (jui jirisait.) Le maudit rire recommeuca de plus laide. Et l'éternuement aussi! Et cette fois eucore plus souore! Et comme immédiatement après (toujours la fatalité!) Philippe interpellant cette victime des jeux de l'amour et du tabac , lui adressait ce vers par trop imité (IHernani :
Couvrez-vous donc, monsieur, vous êtes grand d'Espagne!
lauditoire, saisissant l'allusion, ne mit plus de bornes à son hilarité, et c'est au milieu des rires qui redoublaient, des éternuemenls (jui continuaient et, il faut bien le dire aussi, des applaudissements un vrai public qui augmentaient, que le rideau baissa enfin |)our la première fois.
Ouf! Je respirai comme un homme; (pii, depuis longtemps sous l'eau, est remonté à la surface et, pour voir clair dans mon résultat, je fis ma caisse.
Après tout, l'acte n'avait pas si mal marché. On en avait à peu ])rès écouti' la moitit', entendu un bon
quart et applaudi le reste. Les accideuts qui l'avaieut interrompu ne venant pas de la pièce, ne la touchaient pas. En défmitive, l'auteur couchait sur ses positions.
Cependant, mon état d'âme était singulier.
D'une part, j'étais toujours furieux contre le collaborateur déloyal (pii m'avait volé mon drame et le hvrait ainsi sans mon consentement, aux pires aléas, Curieux contre la débutante inepte, qui en compromeltait la réussite, iurieux contre ce Jules qui, sans plus se soucier de mon (ruvre, employait les moyens ([ue l'on sait poui' amener la jeune femme à composition, furieux encore contre la « suite (bi lloy » (|ui, si intenq)estivemenl, jouait les Diu-aulal dans un rôle de ii,rand d'Espagne...
Mais, d'autre part, ces applaudissements que j'entendais pour la première fois avaient, par leur douceur lière et encore inconnue, singulièrement atténué, en les compli(juant, mes sensations premières.
Certainement, j'aurais voulu que la pièce de rinfàme Dutrou lomhât pour le punir de sa félonie, mais j'aurais votdu (pie la mienne réussît pour m'entcndre apjthuuHr encore; car il y avait deux pièces dans cette |)ièce : l'une dont on riait et qui était de lui, l'autre qu'on applaudissait cl (jui était de moi.
Maintenant, était-ce la mienne qui sauverait la sienne ou la sienne qui perdrait la mienne? Je me le demandais avec inquiétude et j'avais malheureusement beaucoup de raisons pour résoudre la question dans ce dernier sens.
Et puis, ce premier acte n'avait pas été pris assez au sérieux. Tous les incidents fâcheux qui s'y multipliaient avaient allumé une gaîté qui, déjà teintée de malice, pouvait dégénérer en hostilité.
La foule est un fauve. Elle avait goûté au sang, qui sait si elle n'allait pas devenir féroce?
C'est dans ces anxiétés que me surprit le second acte.
La première impression n'en fut pas bonne. On sait qu'il se passait à l'Escurial. Le rideau se releva sur un salon Louis XV. Le public ne comprit pas. C'était pourtant simple. De même cpie le Théâtre des Batignolles n'avait d'autre montagne que la Butte Montmartre pour représenter une Sierra, il n'avait, pour représenter l'intérieur d'un palais espagnol au xvie siècle, qu'un salon parisien au xvni«. De plus indulgents se seraient dit que le plus beau théâtre, comme la plus belle fdle du monde, ne peut donner que ce qu'il a et ils auraient négligé ce détail. Mais les spectateurs ne
le prirent pas ainsi. Ce parachronisme les choqua, et ils le manifestèrent hautement.
Pour les ramener à de meilleurs sentiments, je comptais beaucoup sur l'action qui, dès le premier vers, s'euiiageait fortement et dont les péripéties étaient des plus poignantes. Je comptais sans Dutrou. Ce misérable qui, de mon second et mon troisième actes, n'en avait fait qu'un, avait entassé dans celui-ci toutes les situations de ces deux-là. Et, au lieu de fondre ces situations, il les avait juxtaposées sans art, sans préparation, presque sans Hen. De cet amalgame pléthorique de faits inexpliqués résultait une obscurité telle que moi-même j'avais peine à reconnaître mon drame dans son drame — et même à le suivre.
Quant au public, il n'y avait pas à se tromper sur son opinion, il toussait, il se mouchait, il interpellait les acteurs, il réclamait des explications, il indiquait des coupures. Ça allait mal, très mal... lorsque entra Inès accompagnée de sa confidente. Mais cette entrée ne suspendit ni les protestations, ni les observations, ni les interruptions, et je pensai tristement que c'en était fait du succès.
Pourtant, un suprême espoir me restait.
Je savais que nous approchions de la maîtresse scène de lœuvre, après celle du Brasero, hien entendu, et j'estimais encore que si nous pouvions y arriver, la pièce était sauvée... Eh bien! nous y arrivâmes non sans peine, mais quel déboire affreux m'y attendait !
Excusez ma douleur, connue on dit dans les tragédies, mais en vérité quand ce souvenir me revient en mémoire, même après tant d'années, je me sens le cœur inondé d'amertume et, comme Achille, la colère me prend aux cheveux.
Si j'ai raison, jugez-en.
Dans mon texte, à moi, Philip])e voulant reconnaître le dévouement du jeune montagnard lavait mandé à l'Escurial. Là. après lui avoir dit que tout Vor de ses Indes ne suffiraient pas à récompenser son courage, il lui offrait une somme beaucoup moindre, mais néanmoins considéi'able (|ue le pâtre repoussait fièrement en la qualifiant de vil métal. J'avais profité de cette situation pour mettre face à face l'autocratie et la démocratie et soulever les i)his hautes questions philosopiiiques et sociales dans lesquelles, d'ailleurs, le prolétaire collait l'autocrate à tous coups.
Eh bien, ce dialogue si profondément humain, cette thèse d'une actualité éternelle, devinez ce que mon
collaborateLir en avait fait, ce qu'il avait osé en faire? Il l'avait biffée simplement, et remplacée par une autre, oui! une autre où le Roy déplorait la misère de sa grandeur et vantait à l'homme du peuple la grandeur de sa misère. Une variante du Savetier et du Financier! Non! Mais, comprenez-vous ça?
Et, plus fort! La salle, jusqu'alors si houleuse, s'était rassérénée. Elle écoutait cet amas de balivernes rimées, elles ne toussait plus, elle ne bâillait plus... je vous dis qu'elle é-cou-tait?
Il y a même un moment où j'entendis battre des mains, ma parole d'honneur!.. Ah çà! est-ce qu'on allait applaudir Dutrou maintenant? Est-ce que Dutrou allait décidément voltiger, nom ailé, sur la bouche des hommes? Évidemment, ce calme était de la stupeur, ces applaudissements de l'ironie, je n'en faisais aucun doute, je me le disais, je me le répétais et néanmoins j'étais écœuré, indigné, exaspéré même... J'en étais venu à implorer du hasard quelqu'une de ces catastrophes qu'il nous avait jusque-là si libéralement prodiguées pour étouffer sous son tumulte le galimatias honteux de ces banalités macaroniques... Le hasard m'exauça. Il me fit même la bonne mesure. Tout à coup, dans ce calme hébété, un fort craque-
ment se fit entendre. La salle entière se tourna vers la loge du sous-préfet d'où partait le bruit. !
La colonnette en bois vermoulu sur laquelle il s'appuyait s'était subitement déclouée et l'infortuné fonctionnaire la tenait à la main , comme une lance . Il n'osait j la rentrer dans la loge de peur d'atteindre son épouse qui s'eflarait et, ne sachant où la mettre, où se mettre, que faire, il restait là, debout, immobile, ébahi, dans cette situation comique et dans cette pose ridicule. |
Alors, ce fut une explosion de rires, une avalanche de quolibets... un délire! « Il la rentrera! Il ne la rentrera pas! C'est le sire de Framboisy! Bravo le lancier! » Les hommes corrects avaient perdu toute ' retenue, ils se roulaient, ils se tordaient, ils cassaient î leurs cols, se tapaient sur les cuisses, levaient les jambes en l'air; les femmes congestionnées, courbées, à bout de souffle, se tenaient les côtes, se renversaient dans des contorsions qui faisaient sauter leurs boutons de corsage, avec des airs souffrants et de petits cris hystériques.
Et sans même que l'on s'en aperçût, le second acte finit, perdu dans cette gaîté démente et (jui ne devait plus s'arnHer.
Tant pis! Dutrou ne lavait pas volé.
Quant au troisième — et dernier — (puisqu'il s'était permis de m'en supprimer un) ce qui s'y passa est inénarrable.
Néanmoins, si difficile qu'en soit le récit, si humiliant qu'en soit le souvenir, je voudrais bien vous en donner une idée fût-elle va£;ue. Mais comment retracer l'incohérent, préciser le chaotique, recomposer l'inextricable? Enfin, pour vous, je l'essaierai.
Et d'abord, il faut vous dire que pendant ce dernier entr'acte, sous prétexte de féliciter — ou de consoler — l'auteur et aussi les actrices, j'imagine, leurs amis et bien d'autres personnes derrière eux s'étaient introduits dans le théâtre, par la porte de communication qui mène de la salle aux coulisses. Même beaucoup de ces consolateurs avaient dû y rester, car après le lever du rideau , nombre de places étaient vides.
Ali ! l'on ne s'en serait guère douté au vacarme que faisait le restant des spectateurs. Je l'avais bien dit que le fauve deviendrait féroce. Impossible d'entendre quoique ce fût de la pièce qui se jouait dans cet
assourdissant cliarivari . On vociférait, on sifflait, on imitait le cri des animaux les pins divers. De temps à autre, comme il arrive dans toutes les foules parisiennes qui s'amusent, une scie; toujours la même, revenait dominant le tumulte :
« Mélanie, m'aimes-tu? » suivie de réponses variées mais impossibles à reproduire.
Et le vrai public, allez-vous me dire, qu'était-il devenu dans tout cela? Ah! le vrai public, il avait disparu, le \Tai public! attiré, entraîné, absorbé par l'irrésistible succion de ce cyclone joyeux.
Moi-même (vous voyez que je ne me fais pas meilleur que je le suis) moi-même à partir du moment où, le décor de la chambre de l'Infante m'étant apparu vierge de tout Brasero, j'avais ac([uis la conviction déjà à peu près faite que mon collaborateur l'avait supprimé dans la pièce comme sur l'affiche, pour substituer son dénouement au mien, j'étais passé à l'ennemi avec armes et bagages. Je m'appliquais à reproduire la plainte passioimée du cbat de Mars avec une vérité, je mugissais « Mélanie, m'aimes-tu? » avec une verve dont toute l'assistance me récompensait par des témoignages bien llatteiu's. Non! Non! ce drame n'était plus le mien. Il allait aux abîmes, j'en étais
ravi, et je l'y aidais de tout mon cœur et de toutes mes forces.
Les acteurs, cependant, continuaient à jouer, ou plutôt, je crois qu'ils profitaient du bruit pour se communi(iuer leurs impressions intimes, tout en faisant les passades, jeux de physionomie et autres gestes afïV'rents aux vers (ju'il leur eût f'té d'ailleurs très inutile de réciter, pressant leur jeu muet pour arriver à la lin de cette corvée avec une hâte Ijien concevable.
Quant à ceux des spectateurs qui étaient restés dans les coulisses, ils ne laissaicMit pas de nous donner de leurs nouvelles par ci, par là :
Jules, |)ar exemple, entrOuvrit le battant d'une |>orte, y passa la tète et amoureusement soupira un : « Mélanie, m'aimes-tu? » très réussi.
Notre ami, « la suite du Roy » fit aussi beaucoup d'effet en apparaissant avec un papier à la main et en disant : « Cest la note du gaz : vingt réaux, trois maravédis... Vous n'avez pas de monnaie? Je repasserai. »
Mais le plus grand succès fut pour une demoiselle à chignon jaune (pii entra les yeux baissés et demanda timidement : « Philippt! n'est pas chez lui? »
Tous ces propos et joyeux devis avaient leur écho
dans la salle qui les renvoyait en gerbes de mots et en fusées de rires.
C'était un vrai feu d'artifice !
Mais ce fut au dénouement qu'on tira le bouquet. Dans cette noble scène du double suicide par le carbone, transformé en assassinat vulgaire à l'aide d'un instrument tranchant, au moment où l'Infante expirée était étendue tout de son long sur le tapis, et ce pendant que son pâtre se lamentait interminablement sur la morte adorée, en brandissant le poignard (un poignard! Idiot de Dutrou va!) avec lequel il l'avait tuée et allait se tuer lui-même, les portes du fond s'ouvrirent avec fracas. Quatre jeunes hommes en habit noir apparurent et embouchant les cors du roi Pliilippe, sonnèrent une fanfare retentissante.
En même temps, le solde des amis et des amies entassés dans les coulisses entrèrent par les portes latérales et envahirent la scène en esquissant des pas plus ou moins espagnols. Mais, du coup, Mélanie bondit sur ses pieds, fit claquer ses doigts, comme des castagnettes, cambra sa taille et se campant devant le public lui cria, et cette fois avec sa vraie voix qui était perçante : « Flûte! Flûte! Et Hûlc! >>
Ce fut sur ce vocable ('miinemment parisien, au
milieu d'applaudissements frénétiques et d'ovations inouïes même dans les plus grands succès, que le rideau tomba, sur la pièce tombée.
Oui, oui, je sais ce que vous allez me dire : l'histoire est invraisemblable, n'est-ce pas? Et moi je vous répotidrai qu'elle est vraie. En vain vous m'objecterez que, même dans un théâtre non subventionné, même aujourd'liui, sous notre régime de liberté — tempéré |)ar la licence — on ne tolérerait pas un pareil scandale; je vous riposterai qu'au temps où cette aventure se passait, nous vivions sous un t>ran et cela explique tout et même davantage, comme vous allez le voir.
Car ce n'était pas lini !
Maintenant, le public réclamait l'auteur à grands cris. Il voulait au moins son nom, et, comme on le lui faisait attendre, il rugissait, il trépignait. Et moi, avec la lâcheté égoïste de l'homme qui se sait à l'abri d'un malheur, je le fomentais de mon mieux et je rugissais et je trépignais plus fort que les autres.
Mais comme tlécidément rien ne venait, ni personne, malgré quelques enragés qui persistaient à réclamer bruyamment, on allait partir... quand le rideau se releva.
Étonnement !
Le régisseur entra, fit les trois saints d'usage dans un grand silence...
Qu'allait-il dire?
« Mesdames et Messieurs, prononça-t-il en vibrant, le drrame que nous avons eu l'iionneurr de rreprrésenter devant vous est de Monsieur... Dutrrou!... »
Ce. nom déciiaina un véritable tonnerre d'exclamations, de cris, de huées. Mais il dominait la tempête. Dutrou! Ah!.. Dutrou!! l)uh-ou ! Ah! Ah! Ouïe Imrlait, on le grognait, ou le cliantait. on le modulait. Pour cette l'ois, mon collal)orah'ur pouvait se vanter de voltiger sur la ijouche des liounnes. Cependant le régisseur qui semblait ne |)as avoir tout dit, s'avançant d'im pas encore v(!rs la rampe, jeta dans le bruit ces mots que moi seul peut-être j'eniendis : « VA d(^ Monsieur... » Grand Dieu ! Mon nom à moi! C'était mon nom! Il m'avait l'ail uommer le miséral)le!
De la trie, des ('paulcs, des coudes, je fis une trouée dans la foule et m'enfuis lout courant Juscpu;
chez moi, maudissant l'infâme Dutrou qui se voyant tombé, voulait m'entraîner dans sa chute, conspuant ce public stupide qui traitait les auteurs comme de simples pitres, et jurant bien de renoncer désormais au théâtre, à ses pompes et à mes œuvres puisqu'on s'y exposait à la chance de pareils dangers, à l'humiliation de pareilles insultes...
Six mois après je portais Le Parasitr ù l'Odéon.